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Le naufrage de l’hypocrisie : les migrants au-delà de Lampedusa

mardi 15 octobre 2013, par WXYZ


Alors que les indignations morales se multiplient devant les centaines de migrants morts dans les eaux de la Méditerranée, alors que les gouvernants des Etats et de l’UE assurent que cela « ne peut pas continuer comme ça » (le Président du Conseil italien, Enrico Letta), on a assisté aussitôt à la mise en scène de l’"impuissance" de l’UE à résoudre ce "problème" tragique.

Or il n’y a pas d’impuissance et les choses continueront ainsi tant que ne seront pas pris en compte la dimension politique que posent les migrants, la politique des Etats en matière de flux de la force de travail, la division des tâches au sein de l’UE entre pays du "centre" et ceux de la périphérie dans le contrôle des frontières, tant que les droits à la mobilité et les luttes des migrants contre les niveaux d’exploitation et les modes de ségrégation (et les régimes juridiques du séjour et du travail qui les consacrent) ne seront pas placées au centre des redéfinitions géopolitiques en cours.

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Selon le blog du journaliste italien spécialisé Gabriele del Grande, Fortress Europe, qui recense les informations parues dans la presse internationale, 19 372 migrants sont morts depuis 1988 en tentant d’entrer en Europe, dont 7 065 rien que dans le détroit de Sicile entre la Libye, l’Egypte, la Tunisie, Malte et l’Italie (en date du 12 octobre 2013).

Ce « génocide structurel » aux confins de l’Europe atteint en ce moment des sommets d’hypocrisie quand le gouvernement italien se permet d’accorder la nationalité à titre posthume aux morts et dans le même temps poursuit en justice les survivants accusés d’« immigration clandestine » en vertu de la loi italienne dite Bossi-Fini.

Hypocrisie et en même temps à la fois une déclaration de guerre et un acte de propagande raciste comme le souligne récemment l’essayiste Santiago Alba Rico : « Á ces jeunes aventuriers qui croient en la liberté de mouvement et au droit à une vie meilleure, on leur dit qu’ils ne seront acceptés et intégrés dans l’Europe qu’une fois mort , comme des cadavres gonflés par l’eau, et seulement s’ils meurent à la vue de tous et en nombre suffisant afin de ne pas les cacher sous le tapis. Nous vous voulons morts. Ou pour paraphraser un vieux dicton : le seul bon immigrant, le seul immigrant assimilable est un immigrant mort ». Un acte de propagande raciste parce que cette idée de récompenser les morts en leur octroyant la nationalité « présuppose et induit l’illusion que les naufragés somaliens, érythréens et syriens de Lampedusa Syriens veulent être italien », ce qui d’un part est loin d’être certain et d’autre part conforte la vision d’une hiérarchie entre les nations. « À une époque où de plus en plus d’Italiens - et d’Espagnols - ne veulent pas être italiens ou espagnols - et de quittent de force leur pays, les morts de Lampedusa, les gagnants de cette chasse au Trésor nihiliste, éclairent une fausse Italie (ou Espagne) désirable, séduisante, riche et démocratique, dont les bienfaits aspireraient des millions de personnes à travers le monde. »

« C’est un mensonge poursuit Alba Rico. Ils ne veulent pas être italiens ou espagnols ou grecs. Ils conservent des liens affectifs et culturels avec beaucoup de fierté, comme en témoignent les envois de fonds dans leurs pays d’origine (ou le fait que sont les familles qui économisent de l’argent qui permettra au plus jeune et au plus courageux de ses membres de payer le mafieux local et d’embarquer pour l’Europe). Ils ne veulent être italiens ou espagnols ou grecs, mais ils veulent avoir certains droits que les Italiens et les Espagnols et les Grecs sont en train de perdre. Ils revendiquent le droit d’aller et venir et le droit de rester dans leurs maisons : de voyager et de ne pas voyager, de travailler, de vivre des aventures, de connaître d’autres lieux, d’aimer d’autres personnes et aussi leur propre peuple. Ils ne sont pas différents de nous et s’ils ont souvent une vie beaucoup plus difficile, ils sont aussi plus courageux, plus « entrepreneurs », ont plus de force vitale, sont plus habiles et moins cyniques. Il peut y avoir des bonnes raisons – économiques et écologiques – pour limiter les déplacements, mais il faudra alors commencer avec les marchandises et les touristes : les Européens se déplacent beaucoup plus que les Africains et avec un coût beaucoup plus élevé. Et dans tous les cas, le droit universel à la circulation, ce qui implique aussi le droit de ne pas déplacer et le droit au retour, ne peut pas être sélectivement appliqué avec des critères ethniques, raciaux ou culturels et encore moins imposé ou interdit par la force. Quelque soient les alibis « structurels », l’Europe ne pourra jamais prétendre être démocratique et éclairée tant que le refus de porter assistance, la sélection « négrière », le financement des camps de concentration et la criminalisation de la simple survie constitueront la normalité anthropologique et juridique de ses populations et de ses lois ». (‟Lampedusa : perseguir a los vivos, premiar a los muertos”, Cuartopoder , 12 octobre 2013, extraits).

Il s’agit bien d’une question politique, comme l’indiquent les deux textes suivants.



Le naufrage de l’hypocrisie : les migrants au-delà de Lampedusa

Le 8 octobre 2013

Quelques heures après le tragique, et nouveau massacre qui a teint de noir les eaux de la Méditerranée, nous avons parlé de carnage politique (voir plus bas ‟Migrants : un nouveau carnage politique”). Et de cela, nous voulons continuer de parler, après avoir assisté à la scène vulgaire d’un moralisme qui non seulement ne peut rien faire contre le racisme institutionnel, mais qui en a besoin pour y trouver sa raison d’être. L’hypocrisie est le mot utilisé par une grande partie de la gauche institutionnelle et de mouvement, scandalisée par les positions prises par ceux qui demandent le Prix Nobel de la Paix pour Lampedusa, qui accordent la citoyenneté aux morts tandis qu’ils la refusent aux vivants, qui déclarent un deuil national tandis que dans les stades une partie du public exprime ouvertement son racisme. Ce n’est pas là une banale hypocrisie morale, mais bien une hypocrisie politique beaucoup plus lourde. Indifférent au scandale généralisé, le nouveau garant de la grande entente Angelino Alfano [*] s’est dépensé sans compter pour rapidement protéger la polémique loi Bossi-Fini. C’est là le noyau dur qui est derrière le massacre politique qui a eu lieu à Lampedusa, c’est là l’enjeu du conflit politique qui s’est ouvert sur la peau de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants. Pour certains, le slogan « abolir la loi Bossi-Fini » signifie respecter les droits et même introduire une plus grande légalité. Pour nous, l’abolition de la loi Bossi-Fini signifie détruire un rouage d’un système spécifique global et différencié de l’exploitation.

Les chroniques racontent qu’un migrant érythréen, emprisonné dans le Centre d’Accueil pour Demandeurs d’asile de Lampedusa, a arrêté la ministre de l’Intégration Cécile Kyenge pour lui parler, non pas des conditions scandaleuses et inhumaines du Centre, mais de comment échapper aux normes européennes (Dublin II) qui exigent des demandeurs d’asile de résider dans l’État dans lequel ils sont arrivés. Cet épisode montre clairement que la revendication de la liberté que les migrants expriment ne se heurte pas seulement aux risques du voyage, mais à un système de différenciation interne à l’Europe qui est essentiel à la gestion politique de la crise. Ceux qui voient dans les politiques d’austérité le premier ennemi à combattre doivent savoir que la première façon de distinguer les pays européens ‟vertueux” de ceux qui doivent épargner se repère dans le fait de décharger sur l’Europe méditerranéenne et celle de ses frontières les coûts sociaux de la mobilité globale. Il ne s’agit pas tant d’une discrimination entre les Etats, mais d’une hiérarchie précise de l’exploitation au sein de l’espace économique et financier européen. Si Barroso accourt à Lampedusa, ce n’est pas seulement un geste obligé devant l’énormité des faits, mais une façon de gérer la tension interne de l’Union européenne que les mouvements de migrants ne font qu’accroître.

Face à cela, le scandale est une réaction faible. Il est douteux de prétendre trouver une réponse adéquate dans la récolte de signatures qui soutiennent peut-être des réponses raisonnables mais qui doivent confier leurs succès à des citoyens dotés de bonnes intentions. D’autre part, distinguer les migrants et les réfugiés, et ouvrir pour ces derniers un couloir humanitaire signifie ouvrir une impasse sur l’étau féroce exercé par la loi Bossi-Fini, en particulier dans les conditions de crise économique. Tout aussi discutable est la réaction de ceux qui – comme les syndicats confédérés, qui à Bologne ont renforcé leur unité retrouvée dans le deuil – sont descendus dans la rue pour s’apitoyer sur les migrants morts après avoir ignoré ceux qui vivent, ceux qui ces dernières années se sont mis en grève et sont continuellement descendus dans les rues contre la loi Bossi-Fini et pour obtenir les conditions leur permettant de poursuivre leur vie en Italie et en Europe après avoir conquis la liberté en Libye ou en Tunisie. Ceux qui – pas seulement dans la gauche institutionnelle – continuent de parler de l’asile et du délit de clandestinité en omettant le lien existant entre le permis de séjour et le contrat de travail ou en oubliant la demande d’un niveau de revenu et de cotisation adéquat permettant de renouveler le permis, reproduisent la rhétorique vide d’un régime de gouvernement de l’immigration qui oblige à entrer comme « clandestins » et impose de vivre comme « irréguliers » si ne sont pas acceptées certaines conditions de travail à la baisse ou si on ne trouve pas immédiatement du travail. La condition des migrants ne s’épuise pas dans la mer de mort de Lampedusa, mais traverse et conditionne les hiérarchies et les conditions imposées par l’État et le travail. Contre cette condition, les migrants se sont battus et continuent de se battre.

Les luttes des migrants n’ont peut-être pas trouvé de résolution, mais elles sont une réalité qui ne peut plus être ignorée par la mise en scène d’un moralisme d’occasion ou bien en recommençant à appeler migrants ceux qui jusqu’à la veille ont été appelés ouvriers ou porteurs, avec l’idée d’unir les forces en laissant de côté les différences. Face à la globalisation, le monde lisse et homogène est celui des marchés, pas celui des hommes et des femmes, séparés et marqués par des différences de classe, de couleur, sexuelles et juridiques. Ce n’est pas une question morale, mais précisément politique. Penser aujourd’hui obtenir des victoires, symboliques et réelles, sans remettre en cause le régime de la séparation, qui, en frappant les migrants, nous frappe tous, et sans comprendre la dimension européenne et globale que les luttes des migrants mettent constamment à l’ordre du jour est une illusion que nous ne pouvons pas nous permettre de cultiver.

Coordinamento Migranti (Bologne)

le 8 octobre 2013

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[*] NdT : Chef du parti de Berlusconi, ministre de l’Intérieur du gouvernement « de large entente » actuel, il est célébré aujourd’hui par la presse et les chancelleries européennes pour avoir lâché récemment son mentor, empêchant l’Italie de retourner aux urnes et assurant ainsi une « stabilité » institutionnelle dans le fonctionnement de l’État et de ses « réformes ».

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Migrants : un nouveau carnage politique

Le 3 octobre 2013

Les centaines de morts du massacre de migrants qui s’est déroulé aujourd’hui viennent s’ajouter aux milliers de morts de ces vingt dernières années. Malgré la variation dans les chiffres, ces carnages sont devenus la norme depuis l’Europe de Schengen qui, tout en célébrant la liberté de mouvement à l’intérieur et disposant d’un système harmonisé de permis de séjour, s’est déchargé sur les pays frontaliers de la tâche de « filtrer » les mouvements des migrants. En outre, la position exprimée par le Conseil de l’Europe quelques heures avant cet énième massacre montre le vrai visage de l’espace Schengen ; en substance, l’Italie est accusée d’être trop molle et indécise dans le traitement des migrants entrants sur son sol. Un discours qui fera certainement plaisir aux partis de droite européens et peut-être même au Président italien Napolitano, qui, enivré par le fait que l’Italie a un gouvernement, prétend également gouverner les côtes étrangères. Le père de la loi qui a ouvert la voie à la loi Bossi-Fini[*] ne s’est pas démenti, tout comme la Ligue du Nord avec son racisme habituel, ou le M5S [Mouvement 5 étoiles], qui après avoir été opposé au jus soli [droit du sol], réaffirme sa pensée d’Etat en invoquant l’intervention de l’Union européenne pour assurer le contrôle des frontières.

Loin de l’image d’une « Forteresse Europe » assiégée, le régime de Schengen, qui comprend la force armée Frontex, a signifié pour la presque totalité des habitants de la planète l’impossibilité d’atteindre l’Europe d’une manière légale. Même la possibilité de porter secours ‟ordinairement” aux naufragés est empêchée par le délit d’immigration clandestine. Il était logique que cela conduise à ce que toute tentative pour atteindre l’UE devienne de plus en plus dangereuse. Il était aussi logique que, dans un monde globalisé, le déclenchement des révolutions et des conflits ait accru le désir de liberté et produise davantage de mouvements : les migrants ont le droit d’exercer cette liberté de mouvement qu’ils ont conquis, comme cela s’est produit après la révolution tunisienne, et de voter avec leurs pieds contre les guerres qui ne les concernent pas, comme cela s’est passé en Libye et maintenant en Syrie.

Contre toute tentative de réglementer cette liberté, ce que ni l’Europe, ni l’Italie ne réalisent, c’est que les mouvements des migrants ne dépendent pas d’eux. Ce qui dépend d’eux, c’est tout au plus les conditions dans lesquelles les migrants se déplacent. Pour cette raison, les pays européens et les politiques d’immigration partagent la responsabilité de ce qui arrive régulièrement. Il est bon que personne ne se prête plus au jeu qui consisterait à voir dans l’Europe une barrière contre les barbaries locales. Au contraire, les mouvements des migrants montrent qu’il ne peut y avoir une lutte qui ne soit pas sur une échelle pleinement transnationale. Peut-être qu’il n’y a pas de solutions, comme le soutient la ministre des Affaires étrangères Emma Bonino. Certes, abolir Frontex et mettre en place la possibilité d’atteindre librement la zone Schengen permettrait de rendre le service exercé par les soi-disant passeurs moins exclusif. En l’absence d’une telle volonté politique, que nous soient épargnées les expressions de regret.

Si nous sommes certains de trouver un large accord dans l’identification des coupables, cet énième massacre nous pousse à nous souvenir non seulement des victimes, mais de tous les migrants qui luttent chaque jour depuis des années et s’organisent contre les lois qui régissent les frontières de l’exploitation. Le chagrin et la colère qui s’élèvent contre ce dernier massacre imposent, aujourd’hui plus que jamais, de reconnaître que sur la peau de migrants se joue beaucoup plus que ce qui est rendu visible par les massacres de la mer et la systématique et spectaculaire victimisation et criminalisation politique et médiatique. Il se joue la tentative de réglementer et de régir, à l’échelle transnationale, une nouvelle géopolitique et les mouvements de la force de travail. Il se joue un conflit politique global et de classe. Dans cet affrontement, les migrants en sont une partie active. Et les autres ?

S’il on vent continuer à être scandalisé de nouveau à chaque fois, alors cela va continuer comme ça. Sinon, on devrait au moins cesser de considérer les migrants uniquement lorsqu’ils meurent en mer ou en tant que porteurs de demandes partielles, et finalement accepter le défi politique global qu’ils posent.

Coordinamento Migranti (Bologne)

3 octobre 2013

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[*] NdT. Votée en 2002, la loi Bossi-Fini – d’Umberto Bossi, chef du parti xénophobe de la Ligue du Nord, et Gianfranco Fini, chef des postfascistes d’Alliance nationale – visait un durcissement des conditions d’accueil des migrants en Italie. Etablissements de quotas en fonction des besoins de main d’œuvre, mise en place d’un fichier d’empreintes digitales des étrangers demandeurs d’asile, création de centres de rétention dans tout le pays, renvois forcés de migrants, création du délit d’immigration clandestine… Décidée et votée par la ‟droite” de Berlusconi, elle n’a pas été abrogée par la ‟gauche » de Prodi à partir de 2006.


Traduction : XYZ / OCLibertaire

Source : http://coordinamentomigranti.org/

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  • Communiqué LDH

    L’Europe assassine

    Les morts de Lampedusa, comme ceux d’hier et de demain, sont les victimes d’une Europe enfermée jusqu’à l’aveuglement dans une logique sécuritaire, qui a renoncé aux valeurs qu’elle prétend défendre. Une Europe assassine...

    Le nouveau naufrage dans lequel ont péri ou disparu, tout près de l’île de Lampedusa, au moins 300 personnes parmi les 500 passagers d’un bateau en provenance de Libye, n’est pas dû à la fatalité.

    En 2010, au même endroit, deux naufrages simultanés avaient provoqué près de 400 victimes. En 2009, 200 personnes se sont noyées au large de la Sicile. Pour les seuls six premiers mois de l’année 2011, le HCR estimait à 1 500 le nombre de boat people ayant trouvé la mort en tentant d’atteindre les rives de l’île de Malte ou de l’Italie. Depuis le milieu des années 90, la guerre menée par l’Europe contre les migrants a tué au moins 20 000 personnes en Méditerranée.

    La guerre ? Comment nommer autrement la mise en place délibérée de dispositifs de contrôles frontaliers destinés, au nom de la lutte contre l’immigration irrégulière, à repousser celles et ceux que chassent de chez eux la misère et les persécutions ?

    Ces dispositifs ont pour nom Frontex, l’agence européenne des frontières, qui déploie depuis 2005 ses navires, ses hélicoptères, ses avions, ses radars, ses caméras thermiques et bientôt ses drones depuis le détroit de Gibraltar jusqu’aux îles grecques pour protéger l’Europe des « indésirables ». Ou encore Eurosur, un système coordonné de surveillance qui, depuis 2011, fait appel aux technologies de pointe pour militariser les frontières extérieures de l’Union européenne afin de limiter le nombre d’immigrants irréguliers qui y pénètrent. Comment nommer autrement la collaboration imposée par l’Europe aux pays de transit des migrants – Libye, Algérie, Tunisie, Maroc – afin qu’ils jouent le rôle de garde-chiourmes et les dissuadent de prendre la route du nord, au prix de rafles, arrestations, mauvais traitements, séquestrations ?

    Plus spectaculaire que d’habitude par son ampleur, le nouveau naufrage de Lampedusa n’a pas manqué de susciter les larmes de crocodile rituellement versées par ceux-là même qui en sont responsables. A la journée de deuil national décrétée par l’Italie – pays dont les gouvernants, de droite comme de gauche, n’ont jamais renoncé à passer des accords migratoires avec leurs voisins proches – y compris lorsqu’il s’agissait des dictatures de Kadhafi et de Ben Ali – pour pouvoir y renvoyer les exilés, font écho les déclarations de la commissaire européenne aux affaires intérieures, qui appelle à accélérer la mise en place d’Eurosur, destiné selon elle à mieux surveiller en mer les bateaux de réfugiés. Où s’arrêtera l’hypocrisie ? Peu d’espaces maritimes sont, autant que la Méditerranée, dotés d’un maillage d’observation et de surveillance aussi étroit. Si le sauvetage était une priorité – comme le droit de la mer l’exige – déplorerait-on autant de naufrages entre la Libye et Lampedusa ?

    Déjà sont désignés comme principaux responsables les passeurs, mafias et trafiquants d’êtres humains, comme si le sinistre négoce de ceux qui tirent profit du besoin impérieux qu’ont certains migrants de franchir à tout prix les frontières n’était pas rendu possible et encouragé par les politiques qui organisent leur verrouillage. Faut-il rappeler que si des Syriens en fuite tentent, au risque de leur vie, la traversée de la Méditerranée, c’est parce que les pays membres de l’UE refusent de leur délivrer les visas qui leur permettraient de venir légalement demander asile en Europe ?

    On parle de pêcheurs qui, ayant vu le navire en perdition, auraient continué leur route sans porter secours à ses passagers, et des voix s’élèvent pour exiger qu’ils soient poursuivis et punis pour non assistance à personne en danger. A-t-on oublié qu’en 2007, sept pêcheurs tunisiens accusés d’avoir « favorisé l’entrée irrégulière d’étrangers sur le sol italien » ont été poursuivis par la justice italienne, mis en prison et ont vu leur bateau placé sous séquestre parce qu’ils avaient porté secours à des migrants dont l’embarcation étaient en train de sombrer, les avaient pris à leur bord et convoyés jusqu’à Lampedusa ?

    Non, le drame de Lampedusa n’est pas le fruit de la fatalité. Il n’est dû ni aux passeurs voraces, ni aux pêcheurs indifférents. Les morts de Lampedusa, comme ceux d’hier et de demain, sont les victimes d’une Europe enfermée jusqu’à l’aveuglement dans une logique sécuritaire, qui a renoncé aux valeurs qu’elle prétend défendre. Une Europe assassine.

    Signataires

    Olivier Clochard (Président, Migreurop), Stéphane Maugendre (Président, Gisti, France), Abderhamane Hedhili (Président, FTDES, Tunisie), Filippo Miraglia (responsable immigration, droit d’asile et lutte contre le racisme Arci, Italie), Mehdi Alioua (Président, Gadem, Maroc), Karim Lahidji (Président, FIDH) - membres de la coalition Boats4People - et Michel Tubiana (Président REMDH), Alexis Deswaef (Président, Ligue des droits de l’Homme, Belgique)

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