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Extrait de CA n° 254

Le cycle des technologies et son programme

dimanche 22 novembre 2015, par ocl-lyon

La corne d’abondance technologique fait des petits comme le poirier donne des poires. De nouveaux moyens de se connecter, de nouvelles applications intégrées à nos machines pour ne pas s’ennuyer (jamais) – et être toujours sollicités – remplissent les vitrines et vident les portefeuilles des consommateurs qui en ont les moyens. Alors que ces objets claquants connectés semblaient impossibles dans nos esprits, d’un coup de baguette magique, une fois en poche, ils semblent avoir toujours été là.


On vit avec les technologies, on pense avec, on se réveille avec, on s’aime et on se quitte par l’intermédiaire de ces écrans qui nous permettent d’aller partout et nulle part. Nul besoin d’aborder la manière dont les produits pucés sont venus dans le décor. Les œufs du Léviathan technologique éclosent partout. Ils n’ont jamais été votés mais ils sont là. On vit avec.

L’histoire semble commencer à ce point précis où les industriels des TIC (1) voulaient qu’elle commence. Avant la 4G il y avait la 3G puis la 2G, la 1G, et avant cela les créateurs philanthropiques. En résumé  : on passe de Steve Jobs aux millions d’ordinateurs personnels, de smartphones et de tablettes tactiles. Il n’y a pas que le progrès technologique qui soit rapide. La communication, l’information suivent le rythme. Toujours de l’avant. Sans erratum aucun. Mais comment prolifère cette abondante technologie qui serait, nous a-t-on dit, moteur et aboutissement de l’économie immatérielle, et qu’implique cette ordre des choses qui permettrait, nous dit-on encore, de réduire l’impact de la croissance sur la biosphère  ? Il faut trouver une autre façon de lire l’histoire de ces appareils, depuis l’extraction de ces composants en passant par l’assemblage au sein d’un mode de production précis, et d’une organisation du travail particulière, jusqu’aux déchets toxiques.

On peut voir l’Occident et l’analyser en partant de l’écran d’une tablette, particule élémentaire de la société technologique qui, en accouchant sans cesse et en envahissant sans arrêt le royaume de l’abondance de ses millions de petits, cherche à perpétuer un système d’accumulation et à gagner le contrôle de la population. Les industriels sont pris dans la culture de la vitesse et nous sommes confrontés à des produits (portable, tablette, ordinateur, etc.) ayant une durée de vie limitée (2) ; pris dans cette même culture, incités à renouveler nos achats pour garantir la marge des marchands, et approuver du même coup un système de pensée et un mode de vie.

Les technologies nous servent tous les jours. A moins que ce ne soit l’inverse  : « Dans les systèmes homme-machine, précise Habermas, c’est finalement la machine qui a le dessus, il y a comme un renversement au terme duquel les instructions du programme sont dictées par la machine à l’homme (3). »

Elles nous permettent de nous désister. C’est pas moi, c’est le programme. Renouvellent les façons de vivre, de penser, de s’enrichir, de contrôler, de réprimer, de faire la guerre. Entre l’« axe du bien et du mal  », il y a un écran. A travers cet écran je ne vois pas si tu souffres et si tu saignes. Je n’entends pas les ratonnades. Je compose des chiffres et des lettres pour le grand bal mortuaire. Je me suis entraîné sur des jeux de guerre et cette fois c’est la vraie vie, convertie en chiffres et en pixels. Bientôt, il n’y aura même plus besoin de militaires pour faire la sale besogne. Les drones seront totalement autonomes.

Hors du champ militaire, on peut s’instruire, écouter de la musique, échanger des mails, appeler des ami-e-s, découvrir de nouveaux artistes, de nouvelles séries, etc. Recevoir et donner  : partager. Derrière cet aspect utopique, ouvert gratuit, il y a aussi le procédé que nous devons interroger. Il n’est pas neutre. « Dans le domaine des TIC, la haute technicité réelle ou supposée, ainsi que la complexité des circuits entre la production, l’usage et le déchet font que les consommateurs ignorent très largement les enjeux écologiques occasionnés par des outils devenus très banals, comme l’ordinateur ou le téléphone portable (4).  » Ces marchandises esthétisées sont complexes, et le caractère fétichiste inhérent à elles empêche de penser ces produits – et leurs impacts -, semblant sortis de nulle part. On en parle une fois qu’ils sont déjà en circulation. On n’en parle jamais comme des objets de contrôle, d’aliénation, ou comme des gadgets de destruction massive pour la planète. Il faut pourtant remonter toute la chaîne polluante qui nous a permis d’arriver à la énième technologie sur laquelle on vient buter, pour mieux l’appréhender. La pollution ne commence pas avec l’usage qui en est fait par le consommateur. L’emprise directe des nouvelles technologies sur la nature, nous dit Fabrice Flipo, se répartit en trois grandes catégories  : « Energie, matières et toxiques. L’emprise se produit à toutes les étapes du cycle de vie  : extraction des matières premières, raffinage, fabrication des composants puis du produit, arrivée sur les produits de distribution et de vente, publicité, usage, stockage, mise au rebut, collecte, traitement de fin de vie, avec ou sans recyclage (5).  » Oublions le produit fini. Venons-en au début.

1. Déconstruction. Le portable, de quoi s’agit-il  ?

Il s’agit d’un concentré de nuisances. Il ne peut être produit sans mobiliser une grande quantité d’énergie, et ce, notamment en raison de ses puces électroniques. « Eric D. Williams, chercheur à l’université des Nations unies, à Tokyo, a mesuré les éléments nécessaires à la fabrication d’une puce de deux grammes. Résultat  : 1,7 kg d’énergie fossile, 1 m3 d’azote, 72 g de produits chimiques et 32 l d’eau. Par comparaison, il faut 1,5 t d’énergie fossile pour construire une voiture de 750 kg. Soit un ratio de 2 pour 1, alors qu’il est de 630 pour 1 pour la puce (6). A Crolles, l’usine à puces de STMicroelectronics (7) consomme plus de 40 millions de kWh d’électricité (l’équivalent de la consommation pour 20 000 foyers), et 25 millions de kWh de gaz naturel par an (8). Pour nettoyer les plaques de silicium sur lesquelles sont gravés les circuits électroniques, l’Alliance – unité de production de STMélectronics – engloutit 700 m3 d’eau par heure (l’équivalent de la consommation d’une ville de 50 000 habitants), et soumet les collectivités locales à ses exigences  : 150 000 euros d’amende par heure à payer à l’entreprise en cas de défaillance dans la fourniture d’eau (9). En 2002, l’Alliance a rejeté dans l’atmosphère 9 t d’oxyde d’azote, 10 270 t de CO2, 40 t de composés organiques volatiles (10) .  »Tout ce rejet pour quoi (11)  ? La fabrication de puces servant également aux portables.

Outre ses puces, pour la production d’un portable il faut de la terre, des minerais, autant de ressources finies dont l’exploitation et l’extraction ne se font pas, là encore, sans incidences sur l’environnement. Une matière première indispensable est le condensateur en coltan (ou colombo-tantalite), minerai malléable, résistant à la chaleur et à la corrosion. Comme le diamant, le coltan a été au centre d’une guerre pour le contrôle des ressources qui a tué plus de 3,5 millions de personnes dans sept pays depuis 1998. « Au Congo, de nombreux enfants sont retirés de l’école pour travailler dans les mines de coltan. Le minerai est acheté aux rebelles et à des compagnies minières hors la loi par des sociétés internationales, dont Cabot Inc. Aux Etats-Unis, HC Starck en Allemagne (filiale de Bayer) et Nigncxia en Chine. Ces sociétés transforment le minerai en une poudre qu’elles revendent à Nokia, Motorola, Ericsson, Sony, Siemens et Samsung (12).  » Le journaliste africain Kofi Akosah-Sarpong a révélé que des évidences de contamination par ce minéral existent, et que celles-ci signalent le rapprochement entre le coltan et les déformations congénitales des bébés de la zone minière qui naissent avec les jambes de travers (13). Ces matières premières ne sont pas infinies, elles s’extraient en dégradant la nature, et ont alimenté en RDC et pour les pays limitrophes des tensions, des conflits et des guerres.

2. Déconstruction. Ordinateur, de quoi s’agit-il  ?

Pour faire simple  : un ensemble de composants électroniques assemblés au sein d’un boîtier. Les matières premières nécessaires à sa production sont exploitées un peu partout sur la planète. Voici un condensé que propose le blog « La mauvaise herbe  » (14) que nous reprenons à notre compte.

Pour la production d’un ordinateur, il faut  :

  • 1 500 à 2 000 composants  ;
  • 1 000 matériaux venant du monde entier  ;
  • 100 fois son poids en matières premières, dont seulement 2 % se retrouvent dans le produit final, le reste devenant des déchets  ;
  • 373 fois l’équivalent en énergie d’un litre de pétrole  ;
  • 2 800 kilos de matières premières dont 1 500 litres d’eau  ;
  • 22 kg de produits chimiques  ;
  • 164 kg de déchets directs, dont 24 considérés comme hautement toxiques.

Faisons un tour rapide des matières premières utilisées  :
Le cadmium (« contenu dans les cartes électroniques  » et « classé parmi les plus toxiques  »). Le béryllium, utilisé comme isolant et matériau de contact dans les semi-conducteurs. Bien que les fabricants lui préfèrent aujourd’hui l’alumine, on le retrouve dans l’immense majorité des ordinateurs. Le béryllium est classé parmi les éléments les plus toxiques, au même titre que l’arsenic, le cadmium, le chrome, le plomb, le mercure (il agit comme un poison cancérigène « et peut rester détectable dans l’urine humaine jusqu’à dix ans après l’exposition  »). Le plomb est présent à hauteur de 20 % dans le verre composant les tubes cathodiques des ordinateurs anciens. Il est aussi utilisé en association avec l’étain pour effectuer les soudures des composants électroniques sur les circuits imprimés. Le PVC (polychlorure de vinyle) entre dans la composition des boîtiers, câbles, claviers, souris, etc.  : tous les composés plastiques. Il contient des métaux lourds et du chlore. De plus, pour améliorer les qualités du PVC, on trouve entre autres « les phtalates extrêmement toxiques, qui finissent impitoyablement par migrer en surface des objets en PVC. Ce phénomène est ce que l’on appelle l’exsudation  : les plastifiants ne demeurent “liés” qu’un temps à la structure mère, et s’en détachent progressivement. Le PVC “transpire” alors ces plastifiants, qui se dégagent et remontent à la surface. A partir de là, l’évaporation ou le contact sont synonymes de contamination. Ce phénomène est accéléré par certaines conditions telles que la chaleur et l’humidité. Le PVC dégage également des dioxines lors de sa combustion, suspectées d’être en partie responsables du phénomène des pluies acides.  » Pour conclure, les retardateurs de flamme bromé entrent dans la composition de tous les éléments plastiques composant un ordinateur (connecteurs, câble, circuits imprimés, etc.). « Ils sont considérés comme des polluants organiques persistants (s’accumulant dans les tissus vivants tels que le cerveau, le foie, la peau) (…)  ». Ils rentrent dans la catégorie bien connue maintenant des perturbateurs endocriniens (15).

3. Mode de production capitaliste

Tous ces éléments qui composent un ordinateur sont pour une partie d’entre eux, comme on l’a vu, toxiques. L’histoire de la toxicité commence dès l’extraction des matières premières. Cette extractivisme qu’implique la technologie altère le paysage, pollue l’eau et l’air, et laisse sur place une grande quantité de déchets  ; mais il est un « dommage collatéral  » indispensable pour la construction du monde technologique. L’histoire se poursuit lorsque tous ces composants se retrouvent assemblés au sein du mode de production capitaliste. Si le portable, par exemple, ou l’ordinateur, ou n’importe quelle autre marchandise électronique nécessite une grande quantité d’eau, d’énergie, de minerai, pour que sa réalisation soit possible, tout cela ne saurait faire oublier que loge au sein de toutes ces machines une quantité de travail énorme, et qu’elle est le corollaire indispensable à la production de ces marchandises à l’échelle mondiale.

Pour fabriquer autant de produits, amasser les millions, bâtir des empires, augmenter d’année en année la force de frappe de l’investissement, etc., on peut dire que la technologie moderne est le fruit, pour être plus précis, de l’exploitation des travailleurs (voir l’encadré 1). Cela débute dès l’extraction des matières premières et se poursuit jusqu’à la production. Lorsqu’on descend dans la salle des machines où s’assemblent ces composants divers, on se rend compte que le culte voué au « zéro défaut  » – comme chez Samsung – ne s’applique pas pour les conditions de travail  : l’hygiène et la sécurité. Chez Samsung, le travail se fait dans la peur. Peur de ne pas réussir. Peur des autres, peur des maladies (16). « Avec le docteur Kong Jeong-ok et l’association Supporters for the Health and Rights of People in the Industry (Sharps), l’avocate Lee Jong-ran a recensé 181 anciens employés Samsung souffrant d’affections diverses (leucémie, cancer du sein, sclérose en plaques...) entre 2007 et mai 2013. Pour beaucoup de spécialistes du groupe, ces maladies professionnelles sont un secret de Polichinelle. Il aura cependant fallu les fuites de liquide toxique à Hwasung, à dix minutes à vol d’oiseau des résidences de luxe autour de Suwon, pour que certains commencent à s’inquiéter. Le ministère de l’Emploi a effectué une inspection spéciale et trouvé plus de 2 000 violations du droit du travail en matière de sécurité (17). »

En plus d’un management autoritaire qui brise les salariés, on retrouve ici la toxicité de la technologie. Cette question concerne en premier lieu ceux qui manipulent et assemblent ces composants au profit de propriétaires qui se soucient assez peu du droit du travail et de leur santé. Les conditions de travail et l’impact de la production sur l’écosystème ne sont guère mieux dans les usines Apple. En 2010, par exemple, 137 ouvriers de Wintek ont été gravement intoxiqués par une fuite de n-hexane, un produit chimique utilisé pour nettoyer les écrans des iPhone. Un rapport publié en 2011 par un consortium de cinq ONG (18) accuse le géant américain de produire avec l’iPad et l’iPhone un énorme volume de déchets toxiques et de ne pas agir en conséquence. Plus de 27 « fournisseurs présumés  » d’Apple seraient ainsi responsables d’atteintes aux écosystèmes. De plus, selon le rapport, les habitants du village de Tongxin (province du Jiangsu), où est installé Kaedar Electronics, fournisseur d’Apple, ont un taux de cancer sidérant. Neuf des 60 résidents d’un quartier à proximité immédiate de l’usine souffrent d’un cancer ou en sont morts depuis 2007. Les habitants ne laissent jamais leurs fenêtres ouvertes la nuit car l’usine relâche « des vapeurs toxiques étouffantes  », notent les enquêteurs.

4. Usage des technologies

Pour que l’utilisation des ordinateurs soit possible, il y a toujours besoin d’une grande infrastructure de taille variable, servant de site de stockage de systèmes informatiques (data centers). Dans ces sites souvent gérés par des entreprises sont regroupés des équipements tels que des ordinateurs centraux et des serveurs. « Ces centres, véritables « usines du numérique  », sont la traduction la plus évidente de l’impact physique du numérique (19).  » Tout cet appareillage électronique est très énergivore. Il réclame un système de climatisation important. Un data center moyen consomme autour de 4 mW par heure, ce qui équivaut environ à la consommation de 3 000 foyers américains. A l’échelle mondiale, les data centers représentent 1,5 % de la consommation électrique, soit l’équivalent de 30 centrales nucléaires (20).

De la même manière, pour que nous puissions perdre notre temps en essayant d’en gagner avec les téléphones portables, il faut qu’il y ait dans le paysage des antennes-relais. Nous n’allons pas donner les équivalents énergétiques de celles-ci, mais nous intéresser à leur impact. Les 55 millions de téléphones portables n’ont pas le monopole de la nuisance. Les 200 000 antennes-relais étendues sur tout le territoire nous cernent de leurs ondes et nous irradient. D’abord on est cernés par celles-ci, ensuite on se pose la question de savoir si c’est nocif ou pas, pour mettre sur le mal, après réflexion, une nouvelle rustine technologique qui limite un peu les effets négatifs de ces antennes-relais que nous ne voulions pas mais que nous avons quand même. Les personnes qui en sont proches se retrouvent touchées par ces ondes, qui vont de la petite nuisance bénigne aux maux de tête importants, aux nausées, aux maladies. Une fois installées, les zones deviennent à risques. La population – et les enfants en particulier – ont plus de « chances  » de subir un cancer foudroyant ou une leucémie (voir l’encadré 2).

Selon le bureau des statistiques nationales au Royaume-Uni, il y a eu une augmentation de 50 % des tumeurs des lobes frontaux et temporaux chez les enfants entre 1999 et 2009 (21). Au Danemark, le nombre de tumeurs cérébrales a augmenté de 40 % entre 2001 et 2010 chez les hommes (par 100 000 habitants, âge normalisé) et de 29 % chez les femmes. En chiffres réels, cela fait 268 hommes et 227 femmes par an diagnostiqués avec une tumeur au cerveau ou une tumeur du système central (22).

Il est d’ailleurs démontré qu’une exposition à long terme (trente minutes de portable par jour pendant dix ans) aux champs électromagnétiques de basses fréquences est un facteur de risque pour la maladie d’Alzheimer (23).

Au Royaume-Uni, en Allemagne et en Suède, les malades des ondes sont reconnus comme handicapés. Dans ce dernier pays, ils reçoivent des subventions pour se protéger des ondes de tous les appareils électriques (combinaison spéciale pour sortir, rideaux en métal, etc.) (24).

On peut pas tout avoir  : des tomates et des iPhone.

« Outre l’efficacité insecticide sans égale des Gaucho, Régent et autres pesticides systémiques, la pollution électromagnétique semble avoir sa part dans le “syndrome d’effondrement des ruches”, plus encore depuis l’apparition de la téléphonie “3G”, au débit plus élevé. Pour mémoire, 60 à 90 % des colonies domestiques ont disparu aux Etats-Unis depuis 2006. Les agriculteurs américains doivent importer des ruchers pour assurer la pollinisation de leurs arbres fruitiers. Même drame en Europe depuis une dizaine d’années : les abeilles disparaissent sans laisser de trace (25).  »

Désorientés par la 3G, le Bluetooth et le wi-fi, ces insectes pollinisateurs ne pollinisent plus grand-chose. Assurant la fécondation indispensable à l’apparition de fruits et de légumes (un tiers du volume de ce que nous mangeons), les abeilles sont pourtant essentielles à la vie. On peut pas en dire autant de l’iPhone.

5. Déchets et pollution

Arrive le moment fatidique où par mode, usure ou obsolescence programmée nous sommes contraints de nous débarrasser des appareils technologiques qui nous entourent. La fin de l’histoire oscille entre recyclage des appareils, incinération ou exportation. Les déchets DEEE – déchets d’équipements électriques et électroniques - s’élevaient à 74 millions de tonnes en 2014. Malgré la convention de Bâle (26) – non ratifiée par l’Afghanistan, Haïti et les Etats-Unis (27) – une enquête menée en 2004 par Greenpeace et Basel Action Network (28) a mis au jour un trafic illégal de déchets électroniques dans le port chinois de Taizhou : les déchets sont acheminés par cargo puis mêlés à des chargements de métaux en vrac transportés dans des centaines de camions. « Les déchets électroniques entrent toujours en masse en Chine, à travers les failles, et la plupart proviennent des programmes de recyclage de pays qui essaient d’éviter la pollution de leur propre territoire (29).  » Le Programme des Nations-Unies pour l’environnement signale l’empoisonnement aux métaux lourds des populations vivant près de décharges, comme celle de Dandora à Nairobi (Kenya). 90 % des enfants voisins sont contaminés par le plomb, le mercure, les dioxines issus des déchets électroniques. Selon BAN, plus de 500 conteneurs de matériel informatique d’occasion sont débarqués chaque mois au Nigeria pour réparation ou réutilisation. Près des trois quarts de chaque cargaison se révèlent inutilisables et sont détruits sans précautions ou, pire, abandonnés dans de vastes décharges (30). Toxics Alert estimait, dans un rapport paru en 2004, que 70 % des DEEE mis en décharge à New Delhi provenaient d’exportations de pays industrialisés.

Enfin, un rapport publié en 2010 par le Centre national d’information indépendante sur les déchets (CNID) et les Amis de la Terre met en avant les conditions désastreuses de recyclage et d’élimination des déchets, souvent effectués par de jeunes enfants, sans protection. Notons qu’un échantillon d’eau de la rivière Lianjuang, proche d’un village de recyclage chinois, a révélé des taux de plomb 2 400 fois supérieurs aux standards préconisés par l’OMS. Les échantillons de sédiments contenaient 212 fois plus de plomb que ce qui est considéré comme un déchet toxique en Hollande (31).

Même détruits, les composants technologiques continuent de faire des ravages  ; détruisant à petit feu l’organisme et l’écosystème.

En guise de conclusion

Les fleurs technologiques qui éclosent partout ne poussent pas sur les jolies fictions de ceux qui les concoctent et vantent leur mérite. Elles prennent racine dans les ressources de la nature et le travail social  ; en cela, elles ne sont en rien sans incidence sur les humains et sur la planète. Les nuisances sont bien réelles. Cette nocivité se prolonge dans le temps et n’en laisse rien paraître  : le fumier prend forme lorsque l’obsolescence sonne l’heure, venant polluer le paysage et piller l’avenir de ceux qui n’ont rien demandé (32).

La technologie n’est pas une marchandise ordinaire, c’est une arme à plusieurs tranchants. Elle augmente le PIB et assure la croissance des profits, mais elle sert aussi renouveler la puissance militaire des Etats, et à assurer, en complicité avec les industriels du secteur, l’ordre social. Elle bâtit la société de la surveillance, de la délation, de la contrainte. La DGSE (33) et les grands câblo-opérateurs comme Alcatel ou Orange travaillent ensemble  : sur leurs câbles se branchent les mouchards numériques. Ceux qui détiennent le pouvoir ont le droit de nous connaître  ; l’inverse n’est même pas envisageable. Edward Snowden a quant à lui révélé la collaboration de Facebook, Google et autres poids lourds de la Silicon Valley avec la National Security Agency (NSA).
La technologie permet de rationaliser la pensée et l’ordre public  : soustraire l’imprévu. Elle nous amène aussi à accepter un certain mode de vie où le moyen est devenu la fin, et où le sacré – les relations humaines directes – devient profane. Elle nous fait marcher au pas. On obéit aux algorithmes. On voue un culte aux calculs et aux instruments de mesure. On vit l’époque branchée où, dans l’instantané, il s’oublie et il se perd les voix de ceux qui ont été intoxiqués, blessés ou tués par un processus destructeur. L’emprise de la technologie est profonde  ; les tentacules s’allongent au gré des innovations mais nous ne voyons qu’une partie de ce processus technologique devenu un fétiche.

Cette insouciance dépolitisée au sein de la société du spectacle est dangereuse. Elle amène le gaspillage (voir l’encadré 3), le non-respect des autres et de soi.

Pour conclure, une sage citation  : « On ne combat pas l’aliénation par des moyens aliénés.  »

Maxime Motard

Notes

1. Technologie de l’information et de la communication.

2. « Les stratégies de durée de vie des produits plus longues, on le voit plutôt dans le domaine du mobilier, dans le domaine du textile. Dans le secteur électronique, électrique, dans le secteur des TIC, pour être honnête, il y a peu de fabricants qui vont s’amuser à jouer sur la durée de vie de leurs produits et à essayer d’inciter les consommateurs à consommer moins. » « Technologies numériques et crise environnementale : Peut-on croire aux TICs vertes ? », Fabrice Flipo, François Deltour, Cédric Gossart, Michelle Dobré, Marion Michot, Laurent Berthet. Entretien société CODDE, réalisé en 2009.

3. Jürgen Habermas, La Technique et la Science comme « idéologie » (1969, Gallimard, 1973, p. XV).

4. Fabrice Flipo, La Face cachée du numérique. L’impact environnemental des nouvelles technologies (L’Echappée, 2013, p. 99).

5. Fabrice Flipo, La Face cachée du numérique, p. 15.

6. « Des moutons ou des puces ? De l’élevage ovin à l’ère technologique : un peu d’économie réelle » (PMO, 28/01/13 ; Libération 21/11/02).

7. Microélectroniques (ST) est une société internationale qui développe et fabrique des puces électroniques (semi-conducteurs). « Elle est l’un des tout premiers acteurs mondiaux du secteur économique de la production de semi-conducteurs. Son PDG, Carlos Bozotti, était en 2008 le 32e patron le mieux payé des sociétés cotées au CAC 40 avec 1,7 million d’euros. » « Le 24 juillet 2007, ST rejoint l’Alliance ISDA avec IBM, Renesas, Global Foundry, Samsung, Toshiba, sur le site de East Fishkill dans l’Etat de New York, afin de développer les technologies Bulk 32 nm et 22 nm. Le 10 avril 2008, ST et NXP Semi-conducteurs annoncent leur intention de créer une coentreprise dans le domaine des technologies mobiles » (Wikipédia).

8. Déclaration de l’environnement 2005 de ST.

9. « Le téléphone portable, gadget de destruction massive. Pourquoi il n’y a plus de gorilles dans le Grésivaudan » (PMO, juin 2005 ; version revue et augmentée, mars 2008). (http://www.admiroutes.asso.fr/larev...) « Si l’Alliance a choisi le Grésivaudan, c’est aussi pour piller ses ressources en eau pure, y compris en période de sécheresse et de canicule. Tandis que les habitants surveillent leur consommation, STMicroelectronics et ses voisines, start-up de micro-électronique (Soitec, Memscap), éclusent les mètres cubes : “L’année 2006 s’achève sur une baisse de 1 % de la consommation d’eau des communes alimentées par le Sierg (Syndicat intercommunal des eaux de la région grenobloise). 26 des 28 communes alimentées, dont la consommation est principalement ’domestique’ connaissent une baisse de 3,5 %, tandis que Crolles et Bernin (pour lesquelles la part industrielle représente plus des quatre cinquièmes) ont une consommation en hausse de plus de 8 %” (La lettre du Sierg, janvier 2007). »

10. D’après le « Bilan de l’environnement industriel en Rhône-Alpes » de la DRIRE.

11. Les riverains, eux, murmurent que les enfants développent des pathologies inhabituelles, et que l’eau des chantournes est saturée de pollution. D’après un site Internet d’habitants de Bernin, « la chantourne subit depuis plusieurs années une pollution chronique liée aux rejets des eaux usées industrielles. Sont particulièrement en cause les taux anormalement élevés en DBO5 (demande biologique en oxygène sur cinq jours) et de NH4 (azote ammoniacal) ».

12. World Watch Magazine, mai-juin 2004.

13. World Rainforest Movement, www.wrm.org.uy

14. « De la technologie comme source majeure de pollution planétaire » http://www.lamauvaiseherbe.net/2011...étaire/

15 . Les perturbateurs endocriniens sont « des substances chimiques d’origine naturelle ou artificielle étrangères à l’organisme qui peuvent interférer avec le fonctionnement du système endocrinien et induire ainsi des effets délétères sur cet organisme ou sur ses descendants » http://www.cancer-environnement.fr/...

16 . Lee Kyung-hong, L’Empire de la honte (Purn Production, Séoul, 2013). https://www.monde-diplomatique.fr/2...

17. Martine Bulard, « Samsung ou l’empire de la peur », Le Monde diplomatique, juillet 2013.

18. Friends of nature, The Green Beagle, Envirofriends, Greenstone, Institute of Public and Environmental Affairs. http://www.metronews.fr/info/apple-...

19. La Face cachée du numérique, p. 18.

20. « Data centers, la donnée écolo », Libération, 14 avril 2013.

21. Teslabel est une association qui lutte pour un environnement électromagnétique sain. Elle appelle à des normes biologiques réalistes contre les nuisances électromagnétiques des télécoms (antennes-relais, wi-fi, etc.) et des lignes à haute tension à proximité de l’habitat. Elle vient également en aide aux personnes électrosensibles. http://www.teslabel.be/telephones-m... Pour ce combat et ces informations précieuses, voir également le site www.robindestoits.org

22. http://www.teslabel.be/telephones-m...
danemark-de-2001-a-2010

23. On peut d’ailleurs intégrer la pollution de l’air pour comprendre l’apparition des maladies dégénératives comme la Parkinson ou Alzheimer. Cette pollution participe à l’augmentation du nombre de malades. Mother Jones, n° 4, juillet-août 2015. Décrite pour la première fois en 1817 par James Parkinson, « elle frappe aujourd’hui 4 millions de personnes dans le monde, 100 000 en France, avec 8 000 nouveaux cas par an, surtout chez les plus de cinquante ans. Sa fréquence est cent fois moindre que celle de d’Alzheimer et sa cause, selon Alim-Louis Benabid, sommité de la spécialité, pourrait résulter de l’action d’“un toxique environnemental sur un terrain génétiquement modifié” ». Parmi ces toxiques reconnus, les pesticides et les métaux lourds (plomb, méythylmercure, aluminium), omniprésents dans nos environnements et nos organismes » (PMO, Terreur et possession. Enquête sur la police des population à l’ère technologique (L’Echappée, 2008, p. 301).

24. http://videos.next-up.org/M6/Portab...

25. « Le téléphone portable, gadget de destruction massive. Pourquoi il n’y a plus de gorilles dans le Grésivaudan », p. 10.

26. La convention de Bâle (1992) sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et leur élimination est un traité international qui a été conçu afin de réduire la circulation des déchets dangereux entre les pays. Plus particulièrement, il s’agissait d’éviter le transfert de tels déchets des pays riches vers les pays pauvres.

27. Il faut savoir qu’entre 50 et 80 % des déchets électroniques des Etats-Unis ne sont pas recyclés localement mais exportés.

28. Le Basel Action Network (BAN) recense les décharges, les filières et plus généralement tous les abus en matière de pollutions électriques et électroniques.

29. http://www.greenpeace.org/china/en/... Voir aussi, sur le site de Basel Action Network, les conséquences des trafics de déchets électroniques en Chine en provenance du Canada (http://www.ban.org/ban_news/050620_...).

30. « Le téléphone portable, gadget de destruction massive », p. 19.

31. PNUE, « Les déchets électroniques, la face cachée de l’ascension des technologies de l’information et de la communication », in Pré-alertes sur les menaces environnementales émergentes, n° 5, janvier 2005.

32. « Ce dernier point est peut-être difficile à comprendre, et pourtant : quand une nation riche installe une décharge chimique ou nucléaire dans un pays pauvre, elle pille l’avenir de ce conglomérat humain, car si les déchets sont comme elle le prétend “inoffensifs”, pourquoi n’installe-t-elle pas ses décharges sur son propre territoire ? » Luis Sepúlveva, Le Monde du bout du monde (Points, 2010, p. 44).

33. Direction générale de la sécurité extérieure.

Encadré 1

Voyons ceci avec Samsung

L’entreprise se situe au 20e rang mondial. Son chiffre d’affaires est équivalant à 16 % du produit intérieur brut (PIB) de la Corée (167 milliards d’euros en 2013). Avec une fortune personnelle évaluée à 13 milliards de dollars, M. Lee Kun-hee est l’homme le plus riche du pays et occupe le 69e rang mondial. L’entreprise Samsung, c’est 450 000 employés répartis dans 80 pays à travers le monde. 216 millions de portables vendus en 2012 (plus que Appel, Nokia et HTC réunis)  ; en 2014, elle dominait 30 % du marché mondial. Rappelons que dans les usines sud-coréennes on travaille en moyenne douze heures par jour, six jours par semaine, et une fois sur deux sous contrat précaire. Les violations du droit du travail se comptent par milliers, tout comme les salariés détruits par l’exploitation et les cadences de production intenables. C’est parfois pire pour les entreprises sous-traitantes du groupe. Selon l’ONG China Labors Watch, chez Samkwang, les heures supplémentaires ne sont tout simplement pas payées (même si elles sont obligatoires). Enfin, de nombreux fournisseurs de Samsung ont recours au travail des enfants. Voir « Samsung  : trois étoiles et des poussières  » & Datagueule. https://www.youtube.com/watch?v=tYk...

Encadré 2

Etude épidémiologique

Voici les conclusions d’une « étude épidémiologique des relations de cause à effet ipsilatérales sur l’utilisation du téléphone portable sans fil et tumeurs  »  : « Grâce aux protocoles en double aveugle, sans erreurs, sans préjugés, on observe des résultats positifs qui révèlent une relation de cause à effet entre l’utilisation prolongée du téléphone mobile depuis longtemps et une augmentation statistiquement significative du risque de tumeurs. Dans ces études, on observe une telle augmentation du risque de tumeur de la tête du côté où le téléphone portable est généralement utilisé après plus de dix ans. Les méta-analyses montrent des augmentations importantes et statistiquement significatives de ce risque de gliomes du cerveau et des neurinomes de l’acoustique. L’étude des méta-analyses montre un doublement du risque de tumeurs du cerveau induit par l’utilisation prolongée du téléphone mobile.  » Docteur Gérard Dieuzaide, Les Maladies des ondes. Comment s’en préserver (Dangles, 2014, p. 213).

Encadré 3

Durée de vie

En 1960, la première durée de vie des ordinateurs était de dix ans  ; en 1998, elle n’était plus que de quatre ans, voire deux ans pour les produits les plus innovants. Aux Etats-Unis, la durée de vie moyenne des ordinateurs a chuté, passant de six ans en 1997 à deux ans en 2005 (US EPA, Life Cycle off Dol Computer, 2002). Les téléphones portables, quant à eux, ont une durée de vie de moins de vingt mois en moyenne dans les pays industrialisés, mais on tombe à dix mois chez les 12-17 ans (Agence régionale de Haute-Normandie, dossier « Le boom des téléphones portables... mais aussi des déchets  », décembre 2008). C’est même devenu un argument de vente. Ainsi, l’exemple de Bouygues qui lançait en 2012 une opération de communication proclamant  : « Bouygues Telecom, le seul opérateur qui vous permet de changer de smartphone tous les ans.  » Cité dans CNIID et les Amis de la Terre, L’Obsolescence des produits high-tech (voir « La face cachée du numérique  », p. 50).

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