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Courant Alternatif 287 février 2019

L’Italie d’aujourd’hui : du neuf et du recyclé

jeudi 14 février 2019, par OCL Reims

Nombreux sont les textes, journaux, entretiens, articles, livres - venus d’Italie et de l’étranger - qui évoquent une "fascisation" ou un climat fasciste, voire un nouveau fascisme qui serait en train de s’installer en Italie. Cela relève, à mes yeux, d’une attitude qui consiste à noircir la réalité politique et sociale et permet en partie de justifier l’incapacité de la "gauche" ou des gauchistes à modifier la situation.


Un nouveau fascisme est-il en marche ?

Évoquer le fascisme permet en effet de se référer à quelque chose d’horrible mais de connu, qui, de par sa puissance, justifie sa propre impuissance. Or, si on se trompe d’analyse, on ne peut trouver les moyens qui permettraient de modifier les rapports de forces à l’origine de la situation. C’est pourquoi j’estime important de comprendre ce qu’il y a de nouveau dans ce qui se passe actuellement en Italie (et sans doute dans d’autres pays d’Europe), afin de trouver des moyens de lutte et des arguments adaptés à cette nouvelle donne. Et pour cela, il faut d’abord déblayer le terrain de ce qui me semble un leurre.
Si l’on parle de fascisme, il faut commencer par se mettre d’accord sur le sens du mot. Pour ma part - sans rentrer dans les distinctions et taxinomies qui ont occupé les universitaires - je me bornerai à citer ce qu’écrivait Armando Borghi, secrétaire de l’USI en 1919-20, dans son livre L’Italia fra due Crispi1, publié en 1924 (p. 342-343) :
"Il m’est arrivé, en discutant avec des camarades étrangers, d’user, pour mieux leur faire comprendre les événements qui ont emporté le prolétariat de chez nous, de l’illustration suivante :
Supposez qu’il y ait une invasion militaire, et imaginez :
a) que le gouvernement du pays envahi et toutes les ramifications du pouvoir punissent la révolte contre l’envahisseur comme un délit ;
b) que l’armée envahissante avance sur le territoire d’occupation en s’attaquant non pas à l’ensemble des citoyens, les contraignant ensemble à la rébellion, mais uniquement à la classe ouvrière ;
c) qu’au lieu d’une armée régulière, responsable devant un État et défendant des lois, bonnes ou mauvaises, mais ayant en somme pour rôle de mettre en place un régime, il s’agisse de bandes de malfaiteurs ivres de haine et de sang, reliées à des fanatiques qui mettent dans leur violence les cruautés des guerres de religion ;
d) qu’aux envahisseurs se mêlent les gens du lieu qui les ont appelés à venir, si bien qu’aux haines de nature politique s’ajoutent les haines féroces des rivalités paysannes, d’intérêt ou même d’amour ;
e) que l’envahisseur mobilise une commune entière pour terroriser une paroisse, une province pour terroriser une commune, un groupe de provinces pour terroriser une province et enfin toute la nation... roi compris, quand il veut prendre Rome ;
f) que, pan par pan, l’envahisseur soumette sur tout le territoire à une battue, sans épargner le moindre mètre carré, donnant la priorité à la campagne ou à la ville selon les avantages politiques et stratégiques du moment ; qu’il dispose en permanence de toutes les facilités, de tous les moyens nécessaires pour faire ses plans, s’armer et s’équiper, se saisir des moyens de transport militaires, utiliser sans restriction le réseau de chemin de fer de l’État pour transporter des troupes en masse, s’installer dans les théâtres, les écoles, les églises, les mairies, instruire des procès en rétablissant la torture, destituer des préfets, des juges et des maires, et les rosser s’ils font preuve d’hostilité ; qu’il fasse subir ses représailles sauvages à la famille, aux femmes et aux enfants, à leurs maisons et à leurs biens ; que, de surcroît, il soit sûr de trouver en arrivant des localités déjà toutes perquisitionnées par la police régulière et, en partant, de voir la répression judiciaire s’abattre sur ses victimes, fort lui-même de l’impunité la plus totale après l’invasion et la dévastation."
De toute évidence, rien aujourd’hui ne rappelle la situation que décrivait Borghi en 1924. Il n’y a pas de climat de guerre civile, il n’y a pas eu de tentative révolutionnaire qui justifierait le recours au fascisme aux yeux des capitalistes, et, si crise de l’État libéral il y a, elle n’est pour l’instant pas due à l’action autonome du prolétariat, comme ce fut le cas après la Première Guerre mondiale.
De plus, le fascisme au pouvoir se caractérise tant par ses formes extrêmes de répression contre toute forme d’opposition que par une intervention massive de l’État dans l’économie du pays, par une structure dictatoriale du pouvoir et par la mobilisation et l’encadrement des masses dans plusieurs organisations féminines, professionnelles, syndicales, de jeunesse, ce qui ne semble pas vraiment le cas aujourd’hui. Dernier facteur marquant : pour déloger le fascisme du pouvoir, il a fallu une guerre mondiale. Or, les forces qui arrivent au pouvoir en Italie depuis plusieurs années déjà (les anciens fascistes de l’Alliance nationale, dédouanés par Berlusconi, mais aussi la Ligue du Nord qui a été plusieurs fois au gouvernement) acceptent l’alternance "démocratique", même quand ça ne les arrange pas. Évidemment, tout ça pourrait changer, mais il faut réfléchir à partir des faits réels.
Pour ma part, j’ai le sentiment que le climat psychologique est fortement imprégné de xénophobie (nous en verrons plus loin les ressorts), mais que, plus qu’à un gouvernement de fascistes, cela ressemble à un gouvernement exprimant les opinions et les tensions du café du commerce, parfois particulièrement puantes et détestables, mais que l’on peut combattre par des moyens différents de ceux de l’antifascisme officiel ou militant.
Les élections législatives du 4 mars 2018 ont connu un taux de participation de moins de 73 %, le plus bas depuis 1948. De fait, elles ont pris l’allure d’un véritable référendum contre Matteo Renzi et sa politique. Son Parti démocratique (PD) (18,7% des voix), jusque-là majoritaire et cœur de la coalition de centre gauche (22,8%), en est sorti laminé.
Le parti arrivé en tête (32,7%) est le Mouvement cinq étoiles (M5S), considéré comme "europhobe" et "anti-système". S’il a réussi à récupérer des voix allant traditionnellement à la gauche, il ne peut pas gouverner seul faute de majorité absolue. L’alliance de droite est majoritaire (37%), mais n’a pas non plus la majorité absolue. Après des mois de négociations et marchandages, un nouveau gouvernement a donc vu le jour, composé de membres de la Ligue du Nord (17,4%), qui quitte ainsi la coalition de droite sans états d’âme, et du MS5. Les néofascistes et Forza Italia, parti de Berlusconi, sortent complètement marginalisés2. Le président du conseil sera de fait un médiateur entre la carpe et le lapin.
Les partis qui composent le gouvernement.
Le M5S a été fondé en 2009 par l’humoriste Beppe Grillo. Il se présente comme ni de droite ni de gauche, mais les thèmes à caractère social qu’il agite ont souvent attiré un électorat issu de la décomposition de la gauche traditionnelle (PC, PS et groupuscules), et il s’est rapidement développé sur la base d’une critique de la corruption et de l’inefficacité du système politique. Il a rapidement obtenu des succès aux élections locales et parfois de bons résultats dans la gestion de plusieurs grandes villes. La démocratie interne ne semble pas le meilleur de ses atouts, vu qu’il fonctionne généralement par Internet, dans une relation directe entre le petit groupe dirigeant et la masse des électeurs qui lui délèguent à peu près tout. L’absence de mouvements sociaux d’envergure dans les trente dernières années a favorisé d’un côté le pourrissement des vieilles structures politiques, mais aussi l’émergence d’un parti promettant un revenu de citoyenneté qui pourrait être obtenu sans lutter, en mettant simplement un bulletin dans l’urne. Aux dernières élections le MS5 a fait un tabac, notamment dans le Centre-Sud, avec une moyenne de 40-50 % des voix et des pointes à 60-70 %. Ses promesses, fondées sur un programme de type keynésien, le mettent directement en porte-à-faux avec les règles de l’Union européenne.
La Ligue du Nord était au départ un parti autonomiste-séparatiste, désireux de rattacher l’Italie du Nord à la Mitteleuropa et d’arrêter de payer pour le Sud. Elle a participé à plusieurs gouvernements avec Berlusconi et les anciens néofascistes de l’Alliance nationale. Son discours ultramoralisateur (contre la "Rome voleuse") n’a pas empêché son chef Umberto Bossi de se faire prendre les mains dans le sac : il avait utilisé l’argent du parti, issu du financement public, pour retaper sa maison et acheter en Albanie un diplôme pour son fils, sans compter d’autres menus larcins3. Certes, comparé aux scandales qui ont secoué l’État avant lui, ce sont des actes de voleur de poules, mais cela a suffi à provoquer une crise du parti et de son audience électorale. Crise qui a permis à Salvini d’en prendre la tête et de le transformer en parti nationaliste, antieuropéen, toujours justicialiste et encore plus anti-immigrés. Sa base électorale devient alors nationale, notamment aux dernières élections politiques, même si le gros de ses électeurs se situe toujours dans le Nord. Sa base traditionnelle suit le nouveau chef, mais une partie reste antiunitaire et favorable à une partition de la péninsule.
La question de l’immigration
On observe une remarquable continuité de la politique et des pratiques des gouvernements qui se sont succédé depuis l’arrivée de Berlusconi au pouvoir au début des années 1990.
L’Italie est désormais un - pays peuplé de vieux- c’est le pays qui en compte le plus fort pourcentage après le Japon. Et ces vieux ont peur. Ils se retranchent chez eux, se protègent de toutes les façons possibles, et tout courant d’air ne peut que les déstabiliser. Un climat exactement inverse de celui de l’époque du fascisme, où la petite Italie, dernière arrivée parmi les grandes puissances, cherchait à se construire un empire et à trouver une "place au soleil dans le concert des nations". Et d’où émigraient des millions de jeunes vers le nord de l’Europe, les Amériques et l’Australie...
Ce sentiment d’insécurité aigu dont les vieux sont la proie s’étend à toute la population et se fixe notamment sur les immigrés. L’Italie est d’ailleurs le pays européen où la question de l’immigration a pris d’emblée - dès 1992 avec l’arrivée des premiers cargos bondés d’Albanais - un pli fortement sécuritaire.
Depuis que l’Italie est devenue fin des années 1980, un pays d’immigration, la classe politique et les médias ont toujours associé immigration et insécurité. Aujourd’hui cette idée est fortement répandue dans la population, mais aussi confortée par la présence consistante d’étrangers dans les prisons italiennes (environ 57 000 prisonniers adultes, dont seulement 38 000 sont de nationalité italienne). Et les médias ne se gênent pas pour en rajouter une louche. Or, tout le monde sait qu’une population pauvre, mâle et jeune est plus fortement touchée par la criminalité que d’autres secteurs sociaux. C’était le cas des Italiens immigrés aux USA dans les années 1920, et ce l’est de toutes les immigrations en général.
Les discours sur la nécessité de renvoyer les étrangers (ou de ne pas les laisser entrer) a été adopté par tous les gouvernements successifs. Certains, tels Renzi et son ministre de l’Intérieur Minniti, le tenaient tout bas, tout en cherchant à conclure des accords avec les bandes armées libyennes afin de bloquer les flux sur la rive sud de la Méditerranée. D’autres le clament sur tous les toits et en font leur fonds de commerce, comme Salvini. Mais il ne faut pas oublier que les plus grandes vagues de régularisations d’étrangers ont eu lieu sous des gouvernement présidés par Berlusconi en 2002 (presque 700 000) et 2009 (presque 300 000)4, avec Roberto Maroni, de la Ligue, comme ministre du travail dans le premier cas et de l’intérieur dans le deuxième.
Ce qui nous ramène aux exigences concrètes de la base électorale de la droite en général et de la Ligue en particulier. Les jeunes Italiens n’ont aucune envie de s’occuper des petits vieux ni de travailler en usine ou dans la logistique - tous boulots pénibles et mal payés. On embauche donc - de façon précaire, bien entendu - des étrangers : jeunes femmes des Philippines ou des pays de l’Est pour s’occuper des vieux, Africains et Maghrébins pour faire tourner les usines du Nord-Est, Africains de nouveau, mais aussi Indiens et Pakistanais, dans l’agriculture et notamment pour la cueillette des pommes, agrumes, tomates et les vendanges, ce qui permet à l’industrie agro-industrielle italienne de contenir les prix et continuer d’exister. Le textile et le petit commerce sont aux mains des Chinois. Les récentes luttes dans le secteur de la logistique montrent toutefois que tout le monde n’est pas prêt à se laisser exploiter sans réagir.
Or, dans le partage des promesses entre le M5S et la Ligue, Salvini s’est réservé la partie la plus simple : dans le maintien de l’ordre public et la lutte contre l’immigration illégale, il est plus facile de donner l’impression qu’on fait du concret. D’où le "décret sécurité", qui frappe en priorité les immigrés, mais aussi ceux qui luttent, en criminalisant des actions autrefois légales (squats, blocage de routes et chemins de fer, manifestations) et en durcissant les peines. Ce décret rappelle beaucoup les mesures que le gouvernement Macron veut prendre contre les "gilets jaunes".
La politique de lutte contre les migrants "illégaux" permet en outre de mouiller l’UE qui, tout en prodiguant conseils et admonestations, ne fait rien pour partager le fardeau des arrivées massives de réfugiés en provenance des pays du Moyen-Orient, qui fuient les guerres ou les persécutions. Salvini cultive aussi les sentiments nationalistes antifrançais, s’appuyant sur le fait que la France a, en 2018, refoulé vers l’Italie plus de 48.000 étrangers. Les incursions illégales de la police française en territoire italien à la poursuite de migrants n’ont certes pas amélioré sa cote.
Stopper les flux pourrait se révéler plus difficile à faire qu’à proclamer, mais Salvini récolte actuellement les fruits du travail des gouvernements précédents (de centre gauche), qui ont fortement réduit le nombre de migrants arrivés par la Méditerranée. Il continue en tout cas à jouer sur la peur des autochtones et sur les contradictions bien réelles des politiques dites "d’accueil" pratiquées par les gouvernements qui l’ont précédé.
Mesures économiques et sociales : des promesses à la réalité
L’autre promesse phare de la Ligue était la "flat tax", un impôt s’appliquant au même taux sur tous les revenus du travail. Elle n’est pas encore mise en œuvre, mais existe déjà pour les entreprises (25 %) et les revenus financiers (18 %).
Les mesures économiques et sociales inscrites au programme du gouvernement - et nettement plus difficiles à mettre en œuvre - faisaient partie des promesses électorales du M5S et relèvent des compétences de Di Maio. Elles supposent une politique de type keynésien, centrée sur le recours à l’endettement afin de financer les travaux publics et surtout le revenu de citoyenneté.
Au début il était question de donner une certaine somme à tous - riches, pauvres, hommes, femmes, enfants, vieux, employés, chômeurs - sans condition, ce qui aurait grandement simplifié le système d’allocations existant. Mais rapidement, sous le poids des impératifs budgétaires, c’est devenu une sorte de RSA, autrement dit une allocation versée en cas de revenus inférieurs au seuil de pauvreté, puis une allocation conditionnelle, liée à l’acceptation d’offres de travail ou de cours de formation, ou à la situation familiale. Au bout du compte, ce revenu de citoyenneté finit par ressembler beaucoup plus aux lois Hartz IV, qui ont introduit en Allemagne le travail forcé pour les chômeurs, qu’aux projets de revenu garanti imaginés par certains théoriciens gauchistes. Mais même ainsi rognée, une telle mesure reste problématique pour le gouvernement, car il faut la financer et les marges de manœuvre budgétaires sont très restreintes.
Concrètement, ceux qui n’ont pas de revenu recevront 780 euros par mois, ceux qui gagnent moins que cette somme percevront un complément ; le minimum retraite passe lui aussi à 780 euros (1170 pour un couple) à partir du mois de février. Mais tous ceux dont le revenu annuel dépasse 9300 euros, ou dont le compte en banque excède 5000 euros, ou qui possèdent une deuxième maison, ne toucheront rien. Et pour les propriétaires de leur logement, l’allocation descend à 500 euros. Autres conditions restrictives : être âgé d’au moins 18 ans et résider légalement en Italie depuis au moins cinq ans (dix ans dans le dernier texte). La durée d’allocation sera de dix-huit mois renouvelables5.
D’après la même source, cinq millions de personnes devraient bénéficier de ce revenu, mais d’après Mediapart "il a été budgété pour 1,7 million de foyers [alors qu’]avant l’examen de la Commission européenne, il avait été conçu pour 6,5 millions de personnes"6.
Il sera versé par le biais d’une carte de paiement, devra être entièrement dépensé et ne pourra servir à certains types de dépenses comme les paris. Évidemment, pour mettre au point le système de contrôle, avec pénalisations ou bonus pour ceux qui auront mis cet argent en circulation dans "l’économie réelle", les informaticiens auront du pain sur la planche7.
Au total, ce "revenu de citoyenneté" s’est transformé en moyen de lutte contre la grande pauvreté, et n’a plus rien d’universel. En revanche il permettra un contrôle tatillon sur les revenus et les dépenses des foyers les plus modestes.
Le démantèlement de la loi Fornero (adoptée en décembre 2011, sous le gouvernement Monti) est la deuxième grande promesse du M5S (autant que de la Ligue). Il s’agit de la loi la plus détestée des Italiens : elle a fait passer l’âge de la retraite de 60 à 67 ans de façon extrêmement brutale, supprimé la "retraite d’ancienneté" (qui prend en compte les années de travail) en la remplaçant par une "retraite anticipée" avec forte décote, imposé un minimum de vingt années de cotisations pour la "retraite de vieillesse" et accéléré le passage du système redistributif au système contributif (faisant dépendre le montant de la retraite non plus des dernières rétributions mais des versements réellement effectués tout au long de la carrière). Un des dégâts collatéraux de cette réforme a été la création de quelque 300 000 "exodés" - des salariés ayant déjà donné leur démission (ou bénéficié d’une retraite anticipée prévue dans l’accord d’entreprise), donc ayant perdu leur emploi sans pouvoir toucher de retraite avant 67 ans8, ce qui a fait grimper le taux de suicides dans les années qui ont suivi (+ 12 à 17 %) 9. Cette loi honnie devrait être supprimée d’ici cinq ans et remplacée par ce qu’on appelle la "quota 100", 100 correspondant à la somme des années de vie et des années de travail du futur retraité (ex : 62 + 38 ou 65 + 35). Pour l’instant, la montagne n’a accouché que d’une souris : la possibilité de partir avant l’heure avec une forte décote.
Mais en 2018 les travailleurs ont eu aussi droit à un cadeau inattendu : le "décret dignité", qui inverse la tendance à la précarisation du travail de ces trente dernières années en Europe. Il a suscité les lamentations du patronat, car il sanctionne le recours massif aux contrats précaires. De fait, il a remis en cause le "Job Act" de M. Renzi, qui renforçait la précarité du travail et était présenté comme une grande avancée dans la lutte contre le chômage, telle que la conçoit la doxa des ultra-libéraux dans tout le continent10.
Le budget prévisionnel pour 2019 a été le terrain d’affrontement avec la Commission européenne, qui a réussi à faire ramener le déficit de 2,4 % (tel qu’initialement prévu par le gouvernement) à 2,04 %, ce qui implique des renoncements et des économies supplémentaires11.
La prévision de croissance a été revue à la baisse, passant de 1,5 % à 1%. Le programme d’investissements à trois ans, présenté comme « le plan d’investissement public le plus important jamais réalisé en Italie », est passé de 9 à 3,6 milliards d’euros. Les titularisations dans la fonction publique sont gelées jusqu’en novembre 2019 et les sommes allouées chaque année à l’accueil des migrants sont réduites de 500 millions d’euros12.
Le gouvernement a bien sûr fait remarquer que la Commission européenne pratiquait le "deux poids, deux mesures" entre la France (autorisée à atteindre un déficit de 3,5 %) et l’Italie (qui se voit refuser un déficit de 2,4 %). Sans compter ce fait souvent oublié : l’Italie est, depuis vingt-sept ans, un des rares pays d’Europe dont le budget présente un excèdent primaire13 (budget positif hors service de la dette).
On comprend donc sans peine pourquoi ce gouvernement conserve un indice de confiance inégalé par rapport à ceux qui se sont succédé ces vingt dernières années, et notamment ceux dits de centre gauche, qui n’ont fait qu’appliquer les recettes d’austérité prêchées à Bruxelles.
Mais il faut aussi regarder le revers de la médaille, car les attentes créées tout au long de la campagne électorale risquent fort d’engendrer des désillusions et un fort mécontentement à l’égard d’un M5S qui ne parvient pas à tenir plusieurs de ses promesses, à savoir :
1) la fermeture de l’ILVA de Tarente (sans doute la ville la plus polluée d’Europe) et assainissement du territoire : l’accord signé entre syndicats et patronat sauve la majorité des emplois mais mécontente la population et les écologistes ;
2) l’abandon du projet de TAP (gazoduc adriatique), prévu pour passer à travers les Apennins, dans une zone à fort risque sismique : le M5S, ayant découvert l’existence d’une forte pénalité à payer en cas d’arrêt du projet, a renoncé à renoncer, suscitant la colère des écologistes ;
3) la revalorisation du diplôme des institutrices (55 000) : elles devront continuer à passer un concours pour être habilitées à enseigner ;
4) l’abandon du projet de troisième tunnel ferroviaire entre Piémont et Ligurie, autre grande œuvre inutile et imposée contre la volonté des écologistes : on cède aux aménageurs ;
5) la réduction des dépenses militaires : elles seront maintenues, et les avions F 35, très chers et contestés, seront achetés aux Etats-Unis ;
6) la réduction des "pensions dorées" de la haute bureaucratie et des patrons : passée à la trappe.
Toutes ces promesses non maintenues affecteront un large milieu militant et sans doute une partie de la population, même si cela se joue souvent à une échelle locale.
L’absence de remise en ordre de la ville de Rome par la municipalité M5S (ordures ménagères, trafic, bureaucratie) a, elle, déjà suscité un fort mécontentement local. A tout cela il faut ajouter l’augmentation du prix des carburants et de l’électricité, que le M5S s’était engagé à contenir.
Aux prochaines élections européennes et régionales (six régions concernées, notamment le Piémont), on saura si les déceptions l’auront emporté sur les satisfactions. Ce qui est sûr, c’est que de fortes contradictions sont à l’œuvre face aux politiques d’austérité prônées par l’Union européenne. Et que les sondages sont plutôt favorables à la Ligue et donnent le M5S en chute libre. La gauche, elle, devient inaudible.
Un dernier mot sur les mouvements sociaux qui pourraient apparaître et mettre quelques grains de sable dans la machine du consensus jusque-là bien huilée. On relève peu de luttes significatives en ce moment, mais certains foyers de résistance pourraient jouer un rôle catalyseur. Tel le mouvement No-TAV (contre la ligne TGV Lyon-Turin), très bien implanté localement et disposant d’un fort soutien au niveau national. Ou le mouvement féministe, qui a repris des initiatives. Nous avons évoqué les luttes menées dans le secteur de la logistique, mais le syndicalisme de base (dit aussi alternatif) dans son ensemble reste vivace, bien que fortement émietté idéologiquement et territorialement, d’où une multiplication d’organisations ayant beaucoup de mal à agir ensemble et dont le poids reste pour l’instant modeste face à l’importance des enjeux.
G. Soriano
10.1.2019
Notes
1) "L’Italie entre deux Crispi". Crispi, deux fois chef de gouvernement dans les années 1887-1891 et 1893-1896, s’était montré particulièrement dur dans la répression et de ce fait était, jusqu’au fascisme, devenu le parangon de la terreur anti-ouvrière.
2) https://elezioni.repubblica.it/2018...
3) https://www.iltempo.it/cronache/201...
4) https://www.stradeonline.it/istituz...
5) https://www.guidafisco.it/reddito-d...
6) https://www.mediapart.fr/journal/in...[QUOTIDIENNE]-20190104&M_BT=15933356616
7) https://www.ilfattoquotidiano.it/pr...
8) https://www.ilsole24ore.com/art/not...
9) https://www.lettera43.it/it/articol...
10) Ce n’est pas l’opinion de Romaric Godin, qui trouve que Job act n’a pas du tout été remis en cause. En revanche sa reflexion est très intéressante quand il met le doigt sur l’idéologie qui unit le grouvernement italien et français. Voir : "Entre Macron et Salvini, une vision économique partagée" in : https://www.mediapart.fr/journal/fr...
11) https://www.mediapart.fr/journal/in...
12) https://www.mediapart.fr/journal/in...[QUOTIDIENNE]-20190104&M_BT=15933356616. Voir aussi le blog de Pierre Khalfa : https://blogs.mediapart.fr/pierre-k...
13) https://www.italiaoggi.it/news/in-a... et https://scenarieconomici.it/evoluzi...

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