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Capitalisme – culture - mégapole

Pays-Basque : SAINT SEBASTIEN Capitale européenne de la culture en 2016

analyse critique et appel à la contestation sociale

samedi 14 juin 2014, par admi2


Document réalisé par le Groupe de Saint Sébastien (Donostia) contre le TGV, mai 2014.
Des extraits sont parus dans Courant Alternatif de juin 2014 (n° 241)
C’est la traduction du document intégral que vous lirez ici.


Au sommaire :

1- Présentation

2- Histoire de Donostia-Saint Sébastien capitale européenne de la culture 2016 (= DSS 2016EU) : des ripostes sociales du début au climat frelaté du consensus institutionnel actuel

3 – Que sont les capitales européennes de la culture ?

 La marchandisation de la culture

 Vivre sous le bombardement touristique

 Autres questions importantes

4 – Le programme de DSS2016EU et son budget

5 - Conclusion et lectures

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1) PRÉSENTATION

Ce document a été rédigé par le Groupe de Donostia (Saint Sébastien) contre le TGV en mai 2014. Il essaie d’apporter une analyse critique sur la nature véritable de l’élection de Donostia, en 2011, au titre Capitale de la Culture 2016 (DSS2016EU). Il se veut une contribution au débat afin d’aider à dégager une position cohérente, qui permettra d’agir en conséquence, action qui sera inévitablement dissidente et à contre-courant, puisque cet événement participe pleinement de la culture capitaliste. En ce sens une assemblée ouverte a eu lieu le 5 juin, pour poursuivre le débat et les actions déjà engagés et pour impulser la contestation sociale à l’encontre de Donostia Capitale 2016.

Ce document s’inscrit donc dans la suite logique d’une part de l’action revendicative réalisée en janvier dernier, lorsque le grand logo DSS2016EU sur les versants de la colline Igeldo, à Donostia, a été remplacé par le slogan "AHT TAV EZ " (TGV Non), d’autre part de la table ronde organisée en février sur le thème "Infrastructures, TGV et Capitale culturelle 2016 : Transformation culturelle ou marchandisation de la ville ?", réunissant des dizaines de personnes qui ont souhaité donner une suite à l’initiative.

2) HISTORIQUE

Des ripostes sociales du début au climat frelaté de consensus institutionnel actuel

L’idée de présenter la candidature de Donostia à l’élection de "Capitale Européenne de la Culture de 2016 en Espagne" a été lancée en 2009 par le maire d’alors, Odon Elorza (PS0E, parti socialiste) La gestation du projet a été le résultat d’un compromis entre ce maire et une équipe d’agents culturels, avec à leur tête Santi Eraso (Directeur Culturel de la candidature pour Donostia Capitale, actuel conseiller du Bureau 2016), qui ont apporté les "idées" qui manquaient aux aspirations municipales. Or le PSOE perdait, en faveur de Bildu (coalition souverainiste menée par la gauche abertzale, les élections municipales, un mois avant que le jury européen proclame à Madrid, en juin 2011, la victoire de Saint Sébastien au titre de Capitale Européenne de la Culture (DSS2016EU), face à d’autres villes candidates comme Cordoue ou Pampelune.
Ainsi, l’atmosphère était devenue lourde, attisée par l’ambition du maire précédent pour avoir la tutelle de ce qui était "son enfant chéri" et par les attaques lancées par la droite espagnole qui, évidemment, ne voyait pas non plus d’un bon œil que la coalition souverainiste gère le projet.

A l’origine, sous la mairie PSOE, il y avait eu des réactions sociales de contestation contre le projet de Donostia Capitale, suscitées par l’hypocrisie de la municipalité qui se targuait de "participation active des citoyens", de cohabitation, de paix et de promotion de la culture basque. Entre autres, des affiches avaient dénoncé "Donostia capitale de la torture" et d’autres "capitale de la culture = culture du Capital", dessinant le logo de Donostia 2016 en transformant la sculpture de Txilida "le peigne des vents" en symbole de l’euro.
Ce début de mouvement de contestation connut son apogée en avril 2010, quand plusieurs comités des fêtes, associations de quartier et groupes de défense de l’euskara (langue basque) convoquèrent une manifestation dénonçant les mensonges (autour de la paix, de la coexistence harmonieuse du basque et du castillan...), la propagande éhontée et la campagne de marketing orchestrées par la mairie pour la candidature de Donostia au titre de Capitale Européenne de la Culture.

L’appel à manifester se terminait par ces questions : « Quelle est la finalité de cette campagne coûteuse ? Sponsoriser un lavage effronté de cerveau en utilisant des messages populaires et progressistes ? Obtenir un accroissement impressionnant du tourisme ? Justifier la construction d’infrastructures qualifiées de "stratégiques" ? »

Avec l’arrivée d’élus Bildu à la mairie, où ils gouvernent en minorité (8 sur 19), le conflit s’est dilué, en partie parce que l’obtention du titre de Capitale a été suivie une période de silence de la municipalité et de travail interne du Bureau organisateur de 2016. De l’extérieur, on pouvait se demander si les choses allaient être envisagées autrement, et donner au label Donostia 2016 un sens nouveau. C’est ce que paraissait indiquer la nomination de nouveaux conseillers culturels au Bureau – composé d’une trentaine de professionnels et conseillers – qui jouissaient d’une plus grande reconnaissance dans le milieu de la culture populaire basque. Dans ce contexte ambigu où beaucoup de personnes n’avaient aucune envie de s’impliquer dans la contestation d’un événement où elles comptaient de nombreuses relations, la critique se vit freinée et estompée.

A partir de là, les problèmes ne sont pas venus d’une contestation sociale de Donostia 2016 pratiquement inexistante pendant cette période de gouvernance de la ville par Bildu, mais des attaques lancées par le groupe Vocento, premier éditeur de presse en Espagne, et surtout par le PSOE, avec Odon Elorza à sa tête. Progressivement, en effet, les disputes entre partis - avec leurs conséquences : contestations des nouveaux postes de directeurs et de conseillers, détournement de documents et accusations de "sectarisme", d’"opacité" et de "manque de leadership" – sont allées en augmentant, jusqu’à ce que la gestion de Donostia Capitale débouche sur une forte crise.
Celle-ci a finalement éclaté au mois d’avril dernier, quand la directrice générale du Bureau de 2016, accusant les institutions et "la bataille politique entre partis" de "bloquer" le projet, a présenté sa démission, suivie par le départ de la directrice de la communication et la destitution de la directrice culturelle, ce qui a laissé tout le bazar sans aucune direction.

Aujourd’hui, la réponse à la crise consiste à resserrer les rangs institutionnellement autour du projet et il ne semble pas que le problème ait résidé réellement dans des divergences de fond. En effet, autant le maire que le Bureau de 2016 et Santi Eraso (l’"idéologue" et coordinateur du projet DSS2016EU) nient catégoriquement avoir opposé des modèles différents, assurent tous qu’ils conservent une "fidélité totale" au projet et au programme originels, "qu’ils n’en altèrent ni les valeurs ni les objectifs", que "Bildu n’a pas modifié une seule virgule du projet"... en même temps qu’ils font assaut de démonstrations d’unité.
Les politiques de la mairie se livrent à une intense présence dans les médias ; lors d’une d’une conférence de presse, les conseillers de tous les partis politiques ont posé, souriants et vêtus des chemisettes publicitaires de "Capitale 2016", et fait une déclaration solennelle pour "redire l’engagement unanime de tous les groupes politiques à faire avancer le projet de Donostia Capitale et à surmonter les problèmes qui font obstacle à son déroulement", en se portant garants aussi du "respect de l’esprit et de la lettre" du projet.

Au cours de cette série d’événements, Bildu s’est incliné et a fait preuve d’une subordination toujours plus totale. Cela a été patent au début de l’année, en raison de la tension qui a suivi pendant plusieurs semaines l’action revendicative anti-TGV réalisée en janvier, quand l’énorme logo "DSS2016EU", faisant la promotion de la Capitale culturelle, a été remplacé par le slogan AHT TAV EZ (TGV Non) et que celui-ci est resté visible pendant 10 jours depuis la baie de La Concha.
En effet, tandis que la directrice d’alors de la Capitale déclarait qu’elle ne considérait pas grave l’incident, qu’elle essayait de dissocier Donostia 2016 du TGV et défendait le droit des citoyens à s’exprimer, Bildu finissait en revanche par céder de façon incompréhensible aux pressions lancées par les politiques et les médias qui ne savent parler qu’avec la bouche pleine de béton ; de sorte qu’à la mi-février tous les partis politiques de la mairie (Bildu, PSE, PNV et PP) ont donné leur accord unanime à la proposition du PSOE de "communiquer le profond malaise de la Mairie" et de "reprocher à la directrice de 2016 son attitude" pour n’avoir pas donné l’ordre de retirer immédiatement le slogan anti-TGV, et pour avoir osé "mettre en cause le lien de la Capitale avec le TGV". On peut considérer cet accord municipal comme la première décision unanime concernant Donostia 2016 et un symptôme de toute la dérive qui a suivi.

Depuis, Bildu apparaît incapable d’entonner la moindre note discordante dans ce climat pourri de consensus institutionnel ; il en va de même du maire Juan Karlos Izaguirre (élu Bildu), incapable depuis le début de la crise de rien dire d’autre que " Nous allons continuer à avancer, bien sûr", et qui s’est mis à répéter les appels banals à "appuyer le projet" pour recommencer à "motiver et impliquer les citoyens".

Il est clair que gérer les institutions entraîne toujours le risque d’accepter le contenu du système,- dans ce cas-ci Donostia Capitale 2016. En dépit de la tournure qu’ont pris les événements au niveau institutionnel (arrivée de Bildu à la tête de la Mairie en 2011), des voix critiques continuent à se faire entendre au sein de la population ("le modèle continue à être le même").

Pendant ce temps, les employés eux-mêmes de l’équipe technique du Bureau 2016 ont permis aux institutions de sauver la face, en acceptant de former pendant la crise une "direction transitoire" jusqu’à ce que la Fondation désigne un nouveau Directeur Général, poste qui, selon le conseiller Santi Eraso, devrait revenir à un "leader en relation avec les franges les plus politiques et entrepreuneriales du projet" pour se concentrer sur la recherche de parrainages privés. Et dans l’arrière-boutique, le pouvoir des élites gestionnaires de la ville s’est sans doute renforcé, chaque fois que le Gouvernement municipal s’est montré disposé à céder un de ses représentants au sein de la Fondation pour introduire à sa place le PSOE (l’unique parti actuellement sans représentation dans cet organisme) afin de "stabiliser" Donostia 2016.
De plus, la Mairie elle-même a créé une commission de "coordination" formée de divers "poids lourds" de l’administration municipale liés à la gestion du projet originel, tels que le directeur du Bureau Stratégique (qui était aux origines de la candidature) et les directeurs du Tourisme, du Développement de de la Culture, avec l’ex-chef de Cabinet de la Mairie de Odon Elorza.

Face à tout cela, il paraît évident que si nous ne réagissons pas, l’indispensable critique sociale faite à Donostia Capitale risque de finir noyée sous la vague des disputes entre partis et des arrangements institutionnels douteux.

3) QUE SONT LES CAPITALES EUROPÉENNES DE LA CULTURE

Les villes devenues capitales européennes de la Culture participent de la culture capitaliste au sens le plus profond. Ces "capitales culturelles" sont une pure exhibition de pouvoir, grandiloquentes, rhétoriques, vides. Outre qu’elles sont une source de légitimation symbolique pour les pouvoirs publics, les éléments "culturels" ne sont qu’une simple marchandise.
Les marques sont un phénomène commercial et de communication du nouveau capitalisme, avertit Unai Fernandez de Betono, docteur en architecture : " Avec le titre de Capitale Culturelle Donostia 2016, de même qu’avec la marque Vitoria Green Capital (Capitale Verte), ce qui est recherché essentiellement c’est d’attirer de l’argent, des touristes, des investisseurs. Les villes se sont converties en éléments-clés pour développer l’économie, et en conséquence, la ville elle-même se transforme en une marchandise". Effectivement, la culture est, dans ce sens, une image commerciale exploitée par les élites gestionnaires qui dirigent les villes. De sorte que la Capitale européenne de 2016 est sans aucun doute, en premier lieu, un outil de commercialisation de la ville, puisqu’il fournit la "marque" recherchée pour vendre Donostia au moyen d’une opération de marketing où l’accent est mis sur la perspective de promotion touristique.

Mais être Capitale n’est pas seulement un outil de commercialisation touristique ; la stratégie est plus fine et sophistiquée : sous la rhétorique du culturel, il s’agit d’un dispositif de capture qui cherche "à mobiliser les émotions" et à intégrer les dynamiques citoyennes, en vue d’obtenir une mobilisation totale de la ville, canalisée vers un seul projet dans lequel tout le monde doit entrer pour faire partie de "Donostia 2016".

Ceci explique la double fonction que joue la marque Donostia 2016 : il s’agit d’une grande opération de marketing touristique qui s’adresse à l’extérieur, mais en même temps à l’intérieur avec la constante exhortation à la "participation citoyenne" et l’appel à "mobiliser l’espoir et le lien émotionnel des citoyen-nes avec le projet", l’objectif étant que la population locale "fasse sien l’esprit de la Capitale, qu’elle l’applique à sa vie de tous les jours et qu’elle crée ses propres propositions".
C’est pourquoi, dans la programmation de Donostia 2016, outre les "grands événements" conçus par pur exhibitionnisme pour chercher à obtenir "un impact international important, de sorte que ce sont les activités qui pourront le mieux mobiliser les citoyens et attirer les touristes", sont mises également en place toute une série d’activités hétérogènes, destinées à intégrer toutes les expressions et dynamiques citoyennes possibles, y compris celles qui se situent en marge de la culture officielle.
Dans le fond, ce qui caractérise cette sorte d’événement c’est la Commission Européenne elle-même qui nous le définit (elle qui est la promotrice des Capitales) : "Les festivals et les Capitales Européennes de la Culture en particulier produisent d’importants bénéfices économiques et s’utiliseront comme des laboratoires pour le développement de la participation citoyenne dans le processus créatif." Ainsi, il s’agit de mobiliser le potentiel créatif diffus des populations urbaines, entendu comme un nouvel actif à exploiter et à rentabiliser en termes économiques. Ceci alors que, paradoxalement, des artistes locaux connus affirment que "de nombreux professionnels de la culture ressentent la Capitale comme quelque chose d’étranger et d’opaque" parce que, "à aucun moment du processus, ils n’ont été consultés ni invités s’exprimer".

Finalement, on constate que l’appel constant à "mobiliser les émotions" suppose l’inhibition de la pensée et la participation obligatoire à un événement essentiellement trompeur. Avec l’utilisation de l’argument spécieux de "l’opportunité". Mais opportunité pour quoi ?

La marchandisation de la culture

"La créativité continue à être une ressource à exploiter" affirme une déclaration des Nations Unies (2004). Il est impossible d’aborder la critique de la Capitale Culturelle sans se référer au processus de marchandisation de la culture développé au niveau mondial. Concrètement, le projet des Capitales Européennes de la Culture a été lancé en 1985 par les ministres de la Culture de l’Union Européenne en parfait accord avec la perspective de la Commission européenne d’augmenter les investissements dans la culture et la créativité en tant que moteurs économiques. A partir de cette conception de la "culture" entendue comme actif à exploiter et facteur stratégique pour la croissance économique, le défi des politiques impulsées par les instances européennes consiste à promouvoir les secteurs de la culture et de la création comme des éléments-clés pour la croissance économique de l’UE et à forger une image attractive et dynamique de l’"Economie Créative" européenne, capable d’affirmer sa compétitivité et sa présence au niveau mondial.
Il suffit de jeter un coup d’œil à quelques documents - programme Europe Créative, projet CATALYSE, Stratégie Europe 2020, Forum d’Avignon, Information sur l’Économie Créative de la Conférence des Nations Unies, Programme des Cités Créatives de l’UNESCO, Forum des Villes et Territoires Créatifs d’Espagne, etc.) -, pour se rendre compte de l’idéologie qui sous-tend ces propositions : camouflées sous l’apparence gratifiante de la création culturelle, toutes les orientations vont dans le sens de la marchandisation de la culture et s’orientent de façon intensive vers la "libéralisation", quand elles proclament que les forces économiques du monde des affaires vont assumer un rôle moteur dans le secteur culturel pour rentabiliser l’exploitation de la "valeur des idées et de leur capacité à générer des bénéfices" en termes entrepreneuriaux.

Le projet de Capitale Culturelle Donostia 2016 rassemblé dans le "Document final" DSS2016EU est à ce titre parfaitement clair quant à ses intentions : il vise à promouvoir la création d’une Fondation Patronale pour la Culture et la Créativité, en précisant de plus que cela se met en place "sans renoncer à nos objectifs, valeurs et propositions créatives, entre autres parce que c’est cette créativité, et parce qu’il se trouve que ce sont ces valeurs qui sont hautement attractives pour les entreprises". C’est ainsi que le Document plaide pour la création d’une Fondation privée "ayant vocation à être permanente, qui rassemble un grand nombre de petites entreprises ainsi que quelques grandes entreprises qui le désirent, qui souvent ont déjà leurs propres politiques de Responsabilité Sociale Corporative déjà définies". En effet, lit-on par ailleurs, "les paradigmes d’antagonismes ne fonctionnent plus. De plus en plus, les convergences et les cohabitations jouent un rôle fondamental. Beaucoup d’entre elles surviennent quand le secteur privé perçoit que la culture n’est pas un coût mais un investissement "... De sorte que "DSS2016EU constitue un pari décisif pour l’économie créative" et présente même le groupe de pilotage de 2016 (formé par la Mairie, le Conseil (diputacion forale), le Gouvernement basque et le Ministre de la Culture) "non seulement comme organisme financeur mais comme co-moteur d’une philosophie plus ouverte de relation entre la culture, les besoins sociaux et le patronat" ; en proposant une "conception ouverte de la relation culture-entreprise" avec en vue "la création de structures et de canaux permanents de rapprochement entre le monde des entreprises et la culture".
Bien plus, selon DSS2016EU, "la fabrique sociale fonctionne de façon diffuse 24h sur 24. Ainsi, ce qui est du domaine du travail, du songe, du repos (le réel, l’imaginaire, le symbolique), tout cela sera productif, dans un processus de changement de paradigme conduisant à une société dominée par le "travail immatériel". Les façons de faire et de penser l’art occupent un lieu instrumental privilégié au sein de ce modèle de la société de la connaissance".

Nous devons avoir clairement à l’esprit que les capitales européennes (Donostia 2016 sera la capitale n° 53 ou 54, avec la ville polonaise de Wroclaw) se font dans le cadre de la marchandisation de la culture et ont pour fonction de légitimer une restructuration profonde de la société capitaliste.
Après le déclin des économies et des villes industrielles, sont mis en avant des projets de "Villes Créatives" dans lesquelles "la créativité serait le pétrole inépuisable de leur économie" dans la nouvelle "Ere de la connaissance", liée à l’idéologie de la croissance économique sans limites que réclame le capitalisme.
D’une certaine façon, nous entrons dans une nouvelle phase de développement dans laquelle le capital va là où la richesse et la diversité du tissu culturel et de la formation favorisent la production d’"idées créatives". La célébration de grands événements comme le sont les Capitales européennes de la culture servent de catalyseur pour que les villes candidates accélèrent une profonde transformation générant de nouveaux espaces pour les "Industries Culturelles et Créatives" (celles-ci englobent le secteur audiovisuel, celui du divertissement et du multimédia, la musique, les loisirs, le design et la mode, l’architecture, le tourisme culturel, le luxe, etc.) qui se trouvent au sein des secteurs économiques et commerciaux émergents les plus dynamiques. "Il y a énormément d’argent dans le monde et il manque des projets pour le capter" affirme Alfonso Vegara (Président de la "Fundacion Metropoli-proyecto cities" et rédacteur des Directives d’Organisation Territoriale "Euskal Hiria NET" (Capitale Basque NET) du Gouvernement basque) ; le nouveau modèle socio-territorial de la "Capitale Basque" se concrétise dans la construction de grandes infrastructures et dans le développement d "Axes de transformation et de Créativité" : "Les Axes de Transformation sont une opportunité pour impulser l’innovation et la créativité, qui sont la base pour la vie et l’économie du XXI° siècle, et ils ont la qualité de stimuler l’attirance des "classes créatives" de notre société".

Dans ce contexte, comme le dit Marina Garcés dans "Ouvrir les possibles", la culture est devenue le principal instrument du capitalisme avancé, qui la transforme en mécanisme et passe-temps d’un système à la fois coloré et brutal où tout peut être consommé et intégré. Pour cela, dans la phase actuelle du capitalisme, la culture assume aussi la fonction de neutraliser et de dépolitiser les relations sociales, sans avoir la moindre potentialité émancipatrice ni le moindre pouvoir de transformation ou de contestation. Et cette neutralisation, selon l’avertissement du texte "Barcelone 2014 : le fascisme postmoderne" (publié par Espai en Blanc à propos du "Forum des Cultures" célébré à Barcelone en 2014), s’effectue par le biais d’une mobilisation totale de la diversité socio-culturelle et de sa subordination simultanée à l’univers économique capitaliste. De cette manière, "chaque option, dûment organisée et neutralisée, est mobilisée et mise au travail" pour que toute la machine fonctionne. Ainsi donc, au moyen de la mobilisation totale à laquelle nous convoque également Donostia Capitale 2016, la culture offre une expérience dépolitisée de la liberté et de la participation.

Vivre sous le bombardement touristique

Un autre aspect à souligner est l’accroissement brutal du tourisme dont souffrira la ville dans les prochaines années.
Aujourd’hui, toutes les villes et métropoles s’orientent vers le tourisme, parce que loin d’être un phénomène banal, il s’est converti en un de leurs plus gros commerces, en un "facteur d’internationalisation" de premier ordre et en un indicateur de la transformation du territoire et des villes en entreprises qui s’offrent en tant que telles sur le marché. Aussi le titre de capitale européenne de la culture Donostia 2016 est-il un des axes du projet-tourisme pour amplifier le marché touristique de la ville à l’étranger. De fait, DSS2016EU prétend poser un jalon dans l’accroissement du tourisme lié à une classe moyenne internationale riche : si, en 2013, Donostia a enregistré environ un demi-million de visiteurs, ce qui suppose un record historique, en 2016 le tourisme devrait atteindre, selon les prévisions, 1.400.000 nuitées hôtelières dans la ville et, dans le même temps, 2.500.000 dans son environnement proche. Le conseiller municipal chargé du tourisme, Josu Ruiz, assure que "Donostia est une destination qui est à la mode" et projette de développer une campagne "online" avec l’objectif de créer une "image et une marque de la ville" afin de la commercialiser dans le monde entier en tant que destination de "qualité, d’excellence et d’exclusivité pour un type de touriste ayant un bon niveau économique, des goûts et des intérêts culturels".

Le directeur du Tourisme, Manu Narvaez, ajoute que, dans les prochaines années, outre qu’elle favorisera la conquête de "marchés émergents" que représentent des visiteurs japonais et russes, la capitale de Guipuzcoa ciblera de préférence le marché nord américain, qui est "très lié au concept d’exclusivité" et "aime découvrir de nouveaux espaces aux valeurs très proches de l’excellence". Ceci concorde avec les objectifs du Gouvernement Basque qui fait aussi fortement le pari du "Tourisme Culturel", expression qui n’est qu’un euphémisme, le tourisme étant massif et prédateur pour la nature : ainsi, il affirme que, si en 2011 Euskadi (la communauté autonome comprenant 3 provinces du Pays basque : Guipuzcoa, Biscaye, Alava) a atteint un chiffre record de touristes avec 2,7 millions de visiteurs, dans les prochaines années l’objectif est de croître encore plus sur le marché international jusqu’à atteindre 4 millions de touristes en 2020, en renforçant la "marque Basque Country" qui vend Euskadi comme "une destination unique, avec une offre qui se nourrit d’un mode de vie, d’un style, de lieux et de cadres de vie uniques au monde".

Le projet va cibler les touristes de congrès, d’affaires, de fins de semaine, et surtout, les touristes culturophages. Pour ceux-ci, le projet DSS2016EU perd toute pudeur et "met l’accent sur le maintien de l’identité propre comme ressource touristique unique et singulière, autant pour des raisons culturelles et sociales que pour sa valeur différentielle et source d’avantage comparatif". Pour cela, conclut-il, "spécifiquement, nous chercherons à retenir l’attention de ces personnes qui habituellement voyagent pour des motivations à mi-chemin entre le travail et le temps libre, attirées par de grands événements culturels ou par des activités concrètes et spécifiques. Un profil très courant au sein des travailleurs de la culture et de la classe créative émergente". Et finalement, comme si tout cela n’était pas suffisant, intervient le Comité Européen de Suivi et de Contrôle des Capitales pour recommander avec insistance que le programme "garantisse réellement la dimension européenne" du projet et évite "tout type de tropisme qui conduirait à l’organisation d’une célébration de la culture basque dirigée exclusivement vers le public local" ; pour cela il faut offrir de vrais "paquets pré-élaborés attractifs pour le tourisme espagnol et européen".

Bien sûr, on ne parle pas des conséquences sociales de cette vague de touristification.
Sur ce terrain, le droit des habitants reste dominé par le droit des touristes et on assiste à la massification et à la marchandisation totale de l’espace urbain, transformant les rues chaque jour davantage en une vaste zone touristique, de loisirs et de commerces, en même temps que disparaît ce qui restait dans la ville des vestiges de la culture ouvrière et des restes de l’indépendance des quartiers : "A Donostia ils ont détruit tout ce qui était en relation avec le monde ouvrier (…) Le tourisme est invasif et amène la servitude", dit l’écrivain Koldo Izagirre.

Un bon exemple de cela, nous l’avons dans le nouvel "arrêté municipal des terrasses" que dénonce l’Association des habitants du Vieux Quartier (Association Voisinage vivant du Vieux Quartier), parce qu’"il cède à l’industrie des loisirs et du tourisme, avec le secteur de l’hôtellerie à la tête, l’occupation et la privatisation d’une bonne partie de l’espace public de la ville et du Vieux Quartier", pendant que les "supposés bénéfices économiques que l’hôtellerie génère pour la ville, qui en réalité vont dans la poche de ces hôteliers, ne comptabilisent que les impôts recouvrés, l’emploi précaire et les données économiques gonflées fournies par leurs sources".
A son tour, la spéculation immobilière et commerciale détruit le patrimoine avec des opérations telles que la démolition prévue de l’ancien bâtiment des "Beaux Arts" pour faire un hôtel ; elle concerne aussi la grande "infrastructure culturelle" de Donostia 2016 actuellement en construction à "Tabakalera" ("Compagnie fermière de Tabac") : en effet, comme ils ne savent pas comment rentabiliser les énormes dimensions de l’édifice de l’ancienne fabrique destiné à accueillir un "Centre international d’Art Contemporain", ce bâtiment abritera un restaurant chic et cher avec une des vues les plus "spectaculaires" sur la ville de l’étage aménagé sur le toit, en même temps que, selon certains commentaires, l’enceinte pourrait compter en plus une aire pour la FNAC, un Corte Ingles, ou le premier espace Inditex dédié à la culture. Enfin, l’expulsion dissimulée des populations sans ressources d’une ville aux prix élevés et où les jeunes ne trouvent pas à se loger, le contrôle policier généralisé et la limitation des mécanismes de protestation font le reste.

Autres questions importantes

En lien avec la marchandisation de la culure et la promotion d’une image marchandisée de la ville à destination du tourisme, existent d’aures aspects à souligner :

Le financement d’un projet coûteux

Le financement du budget total de 89 millions d’euros initialement prévu pour Donostia 2016 (bientôt réduits à 62 millions) retombe surtout sur la Mairie, la Diputacion (Conseil de Guipuzcoa)) et le Gouvernement Basque, qui apportent environ 18 millions chacun pour couvrir plus de 60% des coûts programmés autour de cet événement jusqu’à l’année 2020 (par exemple, le budget pour cette année 2014 frôle les 8 millions) ; tandis que le Ministère de la Culture apporterait 11 millions et que le reste serait obtenu grâce au sponsoring des entreprises privées (20%) parmi lesquelles se trouvent plusieurs entrepreneurs du bâtiment (Amenabar, FCC...) et des commerces (5%)

L’énorme poids du marketing

Il faut souligner l’énorme poids des dépenses de marketing et de publicité de l’événement, qui à elles seules composent une partie des 18 millions d’euros. De plus, dans son plan de communication et sa stratégie de marketing, le Bureau de 2016 insiste sur la conception de "toute une stratégie numérique" qui mettra "fortement l’accent sur les réseaux sociaux et sur les nouveaux espaces relationnels générés par les dernières technologies de la communication", où le projet DSS2016EU propose d’effectuer "des campagnes et actions numériques dans lesquelles priment le transgressif, l’émotionnel et le style attractif que doit avoir toute action qui prétend être contagieuse" ; et aussi, par ailleurs, il dit qu’"on travaillera à promouvoir des accords avec des entreprises du milieu basque, mais également avec les entreprises espagnoles plus internationales et qui sont présentes dans le monde entier, comme par exemple Inditex, Movitor, Repsol, Spanair ou la Banque de Santander" pour que celles-ci diffusent le projet DSS201EU "afin de nous projeter en Europe et internationalement et d’atteindre un effet mobilisateur beaucoup plus grand".

L’apologie du TGV et des grandes infrastructures

Le projet DSS2016EU n’est pas du tout à court dans son apologie du développement, quand il dit que, "coïncidant avec la période de préparation et de développement de DSS2016EU, sont prévus des investissements supérieurs à 5.000 millions d’euros, où culminent les investissements dans les grandes infrastructures de transport et de communication comme le TGV ou le métro, de sorte que, en 2016, la ville sera dans les meilleures conditions pour accueillir le titre de Capitale Européenne de la Culture". (…) "Les projets phares seront le TGV et le Métro (…) Pour 2016, le TGV reliera Donostia à Bilbao, Vitoria et Pampelune en une demi-heure environ et Madrid en un peu plus de 2h ; il augmentera le flux de visiteurs de la ville et facilitera sa visite par les Européens (…) La participation de la ville au réseau du TGV Européen – qui la reliera aux principaux marchés touristiques espagnols et européens -, le réseau des aéroports internationaux du territoire, et la connectivité interne que l’Y basque (les lignes ferroviaires à grande vitesse en forme de Y) et le Métro de l’aire métropolitaine apportent, génèrent un espace de transit clé pour le pari touristique de la Candidature." Etc, etc.

Ce n’est pas pour rien qu’il était prévu de conclure la construction du TGV pour 2016, ce qui coïncide avec Donostia Capitale Européenne de la Culture, bien que la fin des travaux soit actuellement repoussée sans échéance crédible malgré les énormes dépenses qu’ont faites les gouvernants.
De plus, DSS2016EU vend aussi comme "éléments d’exception" de la ville "le dense réseau d’autoroutes et de 2x2 voies de Guipuzcoa et de l’ensemble d’Euskadi", sans oublier que, "au delà de l’aéroport de Saint Sébastien, dans un rayon de 100 km, se trouvent les aéroports de Bilbao, Vitoria, Biarritz et Pampelune", "la nouvelle station intermodale souterraine qui se construira en lien avec la gare du TGV" à Atotxa et que "le port sera transféré à l’extérieur" à Pasajes.
Ainsi, le fait qu’une "ville créative" ne peut se présenter comme "attractive" qu’au travers de grands événements culturels et de la consolidation d’une ample base d’infrastructures se trouve ici pleinement corroboré. Plus clairement encore, dans un article dans lequel il en venait à proposer la création d’une "Association des Amis de l’Y Basque", Jon Azua (ex-vice-président du Gouvernement basque et président d’Enovatinglab, S.L., Plateforme innovatrice génératrice d’idées pour l’implantation de stratégies compétitives, à Bilbao.) écrivait aussi que le TGV "génère un nouvel espace pour l’économie créative à laquelle nous aspirons (…) Les territoires créatifs ayant une renommée internationale claire auront à offrir le meilleur climat entrepreneurial et innovateur, de bien-être et d’excellence, connectés avec le monde à partir de mégastructures de transport" ("Y Basque : Bien au delà de l’infrastructure", publié dans la revue "Hermes" de la Fondation Sabino Arana en octobre 2007)

Les louanges faites à l’Eurocité

Intimement lié à ce qui précède, DSS2016EU se présente comme une capitale "atlantique et transfrontalière au milieu de la grande Eurocité Bilbao-Bayonne" (sic) et le document termine sa petite leçon de géographie en expliquant que la "conurbation de Donostia-Saint Sébastien, dans un sens large, est le noyau d’un projet qui englobe toute l’eurorégion qui va de Bordeaux à Bilbao"... Ainsi il donne une caution de chose naturelle à un modèle territorial métropolisé et prédateur du territoire.

L’adhésion à une mentalité pro-européenne arrogante

Afin de séduire la Commission Européenne, DSS2016EU ose même donner des leçons en disant que "si l’Europe veut continuer à jouer un rôle important dans ce monde globalisé, elle doit hisser l’étendard de la culture et de la démocratie, en tant que patrie de l’humanité". Par ailleurs, elle inclut dans son programme des activités destinées textuellement à promouvoir "l’espérance dans l’avenir de l’Union Européenne". Elle ajoute que Donostia est "une ville fière de sa tradition libéral-progressiste" et "aussi de son identité euskaldun (basque) qui doit savoir s’adapter aux temps nouveaux et concilier son identité culturelle plurielle avec la modernité, la globalisation"... Avec ces banalités, elle légitime tout un modèle amplement remis en cause et contesté.

La lecture unilatérale de la question de la violence

En utilisant un slogan ambigu comme "La Culture pour la Cohabitation", DSS2016EU s’arroge la détention de la vérité absolue : quand le document parle de faire face à la violence, non seulement il se réfère à la question basque mais "aussi aux différents conflits sociaux qui s’étendent en long et en large dans toute l’Europe (…) Nous voulons que Donostia-Saint sébastien se convertisse en référence internationale de la culture de paix et de l’éducation aux valeurs, et parmi elles la supériorité éthique de la non violence, conçue comme refus de la guerre et du terrorisme ainsi que de toute autre forme de violence". Autant de suppositions aussi discutables qu’intéressées.

Économie créative ?

Il est important également d’éviter un possible malentendu quand ils nous parlent d’"économie créative" et "d’investir dans la créativité". En effet, le concept de "créativité" paraît être l’idée-joker qui sert à maquiller la nouvelle étape promise de croissance économique ; mais on sait que l’ensemble du système se caractérise beaucoup plus par ce qu’il détruit que par ce qu’il crée, dans la mesure où il ne peut continuer à se développer davantage qu’à partir de l’expansion permanente de ses bases physiques (extraction de matières premières, énergie, infrastructures, production, transports...).
Ce qui se passe, c’est que désormais l’exploitation et la transformation se feront, en plus, "en grande mesure par l’actualisation constante du capital humain de la métropole, obligeant à mettre l’accent sur les personnes et leurs valeurs comme clé stratégique pour le développement" de l’économie, selon ce qu’annonçait l’association "Bilbao Métropole-30". "Les capacités créatives, dit par ailleurs la Commission Européenne, doivent s’acquérir à un âge précoce", entre autres "en vue de stimuler la demande des consommateurs d’accéder à une grande variété de contenus et de produits plus diversifiés et plus sophistiqués".
On observe aussi qu’une nouvelle division se dessine dans la société, puisque les protagonistes de toute cette histoire sont les "classes créatives" : ce sont les propriétaires d’un capital social riche en "réseaux", c’est à dire qui ont la capacité de participer à la conception et à la gestion de projets, qui ont accumulé des expériences, des contacts et des références diversifiées. La somme de ces compétences et leur disposition à produire des "idées" pour que les entreprises les exploitent définissent leurs options de promotion.

4) LE PROGRAMME DSS2016EU ET SON COÛT

Pour ce qui est de la programmation de l’année Donostia Capitale, "nous croyons qu’il y a un potentiel illimité pour générer une forte explosion de programmes et d’activités", dit le document DSS2016EU. Voici quelques échantillons des 62 activités qui, durant toute l’année 2016, "inonderont le territoire" et ont déjà été programmées, pour la plupart, dans le "document final" vainqueur du concours européen de 2011 :

Grands événements :

- Pour l’acte inaugural baptisé "Tambours de la Paix" (1.800.000 euros), on annonce que " plus de 9.000 enfants de toute l’Europe donneront le signal de l’ouverture de la Capitale européenne de la Culture" en participant à la "tamborrada" (concert de tambours) de la fête de la ville.

  • Simultanément, sera réalisé un "Bombardement de poèmes pour la cohabitation" ; "un avion transportant des messages de cohabitation, paix, entente, amour, espérance, pardon, annoncera de cette façon à tout le continent européen le lancement du programme de DSS2016EU est lancé" (250.000 euros). "L’objectif est d’arroser la Pologne - où la ville de Wroclaw partagera le titre de Capitale de la Culture 2016 avec Donostia -, de répandre les messages de paix de façon massive et invasive (…) Notre flotte de la paix bombardera au cours de l’année 2016 toute l’Europe avec des poèmes de paix, en collaboration avec les réseaux de "Villes Interculturelles" et "Educatrices", Paris, Londres, Madrid, Berlin, Belfast, Lisbonne, Varsovie". Et le programme ajoute : "Tout a été détruit à Guernica. Plus d’un demi-siècle après que les totalitarismes ont semé la destruction avec une violence jamais vue contre la population civile, nous Européens sommes impliqués dans un processus d’intégration fondé sur des valeurs telles que les Droits Humains, le respect de la diversité et la cohabitation entre peuples et nations".
  • D’autres exemples de cette vaste opération de marketing pour la ville sont un train, un bateau, un cirque et une agence mobile qui serviront de "plateformes mobiles" de DSS2016EU, en mettant au premier plan la construction de la nef San Juan qui entreprendra plusieurs voyages le long des côtes européennes, en tant que "vaisseau amiral de la Capitale Européenne de la Culture 2016" en même temps qu’il servira de "pôle d’attraction vers Donostia-Saint Sébastien" (2.640.000 euros).
    On espère que, lors d’un des voyages de retour du baleinier San Juan – il s’agit de la réplique d’une embarcation du XV° siècle qui participa à la route des Indes pour transporter de l’or et à la chasse aux baleines à Terre Neuve –, "des milliers de bateaux et péniches, voiliers et chaloupes de toute l’Europe nous accompagneront pour célébrer de façon ludique ce retour au port". En définitive, la nef de San Juan – pour la construction de laquelle on ne dit jamais qu’ont été abattus dans la forêt d’Etxarri-Aranatz environ 200 chênes, dont nombreux étaient centenaires -" placera Euskal Herria (le Pays Basque) sur la carte mondiale du patrimoine maritime. Il obtiendra de la visibilité en Europe", dit un conseiller de l’équipe Donostia 2016.
  • Sont prévus également un millier de concerts qui, pendant trois jours, réuniront plus de 10.000 jeunes musiciens européens dans différentes localités basques (y compris un macro-festival dans le stade d’Anoeta où ils espèrent réunir 23.000 personnes)
  • La production de 15 courts-métrages dont le motif central sera "Donostia comme fil conducteur" (240.000 euros)
  • Un "Festival International de Cerfs-Volants pour l’Unité et la Diversité Européennes" qui promet d’être "un spectacle aérien populaire de solidarité et d’espérance dans l’avenir de l’Union Européenne" (200.000 euros)
  • L’organisation d’un "Événement International de Mobilisation Citoyenne" lors duquel Donostia deviendra "Capitale Européenne des Initiatives Océaniques", qui commencera avec l’arrivée de baleines flottantes tirées par des trainières et continuera avec 48h de concerts sur des scènes flottantes et sur la plage ; participeront aussi des associations, des universités, des entreprises et des institutions engagées dans "la protection de nos côtes" (550.000 euros)
  • D’autres actions spectaculaires comme l’"installation d’un système d’illumination jamais réalisé jusqu’à maintenant" et qui "modifiera notablement le paysage urbain dans une partie du centre et de la façade maritime de la ville", avec laquelle on prétend inviter les habitants "à réfléchir sur le solstice d’hiver" et à l’"adoption d’habitudes de consommation plus responsables" (85.000 euros)

Activités pour la paix

Dans le domaine des activités pour la "paix" et la "cohabitation", seront réalisées des "Expositions sur l’Accord de Paix", "une série de forums de fraternisation et de réconciliation auxquels participent des personnes disposées à construire un scénario de cohabitation durable", une "Rencontre Internationale de Commissions pour la Vérité, la Justice et la Réconciliation" (800.000 euros), et une chaîne humaine accompagnée d’activités à caractère festif qui reliera, dans les localités d’Aduna et de Tolosa (Guipuzcoa), les lieux où moururent le premier garde civil tué par ETA et le premier militant de ETA tué par la Guardia Civil (150.000 euros)

Activités destinées à intégrer des dynamiques sociales de tout type :
Dans le contexte "bon enfant" qui cherche à intégrer des expressions et éléments hétérogènes situés en marge de la culture officielle, on doit citer :

  • L’organisation d’un "Congrès d’initiatives d’auto-organisation populaire" (180.000 euros)
  • Une "Rencontre internationale d’économie juste, de monnaie alternative et de micro-financement" qui se présente comme une expérience proposant aux citoyen-nes d’essayer de nouvelles formes alternatives de financement (banques de temps, microcrédits, monnaies communautaires), y compris la création "selon un mode expérimental pilote" d’une "monnaie DSS2016EU alternative qui, parallèlement à l’argent habituel, circulera au cours de 2016 et permettra aux habitants de Guipuzcoa et aux personnes qui nous rendent visite de participer à un système économique distinct". En outre, sera organisée une rencontre internationale "Pouvons-nous vivre sans argent ?", sur de possibles modèles économiques moins monétaristes et qui dépassent le système de l’argent ( 750.000 euros)...
  • La réalisation d’un Congrès international de Gastronomie, nutrition et souveraineté alimentaire" et d’autres activités à caractère festivo-participatif, comme un événement intitulé "Terre mère" pour célébrer le "Jour International de la Slow Food" (650.000 euros)
  • Un "Campus européen pour la rencontre d’ONG et d’autres organisations de coopération internationale" qui accueillera une sorte de "G20 de la solidarité" (500.000 euros)
  • Un "Temps Féministe" avec des activités de tout type qui culmineront avec "Futurmères", une rencontre internationale de "mères et pères du futur qui, face au vieillissement de l’Europe, proposera l’aventure de la maternité rajeunissante, émouvante, réjouissante, éducatrice et heureuse" (200.000 euros)
  • La programmation de "Cent sessions basées sur l’école du Théâtre de l’Opprimé" (150. 000 euros)
  • Une "exposition d’art réalisée par des personnes enfermées dans des prisons, des unités psychiatriques ou des centres pour mineurs", qui essaiera de "mettre en valeur l’acte de création et l’invention de nouveaux mondes symboliques de la part de personnes internées", en incluant l’exposition des plus de soixante œuvres qui composent "les archives d’écrits, d’inscriptions et d’art "en colère"" de la coopérative "Sensibles à la folie" (950.000 euros)
  • Sans oublier une "Cooperarock" – néologisme formé de "coopérative" et "opéra rock" – promue avec la collaboration d’un collectif dont l’embryon se trouve dans une association musicale née en 1998 dans un squat et qui a obtenu l’appui des Fabriques de Création du Gouvernement Basque (350.000 euros)

Activités en rapport avec la question de la diversité linguistique et de la normalisation de langues minoritaires en Europe.

Finalement, un des aspects les plus accrocheurs du programme se réfère à la question de la diversité linguistique et de la normalisation de langues minoritaires en Europe. Ce fait mérite une attention particulière pour l’effet de reconnaissance symbolique qu’il semble supposer pour l’euskara (langue basque) et les langues minoritaires. "Le programme culturel devrait inviter à créer une conscience en Europe de la richesse et de la diversité des cultures et des langues minoritaires qui existent dans les pays européens", dit le Comité Européen de Suivi et de contrôle de la Capitale culturelle dans ses recommandations.

Cependant, à côté de ce respect théorique des langues minoritaires, nous ne pouvons oublier que les institutions européennes ne reconnaissent pas les nationalités, et la situation linguistique de l’Europe, outre qu’elle instaure la domination d’une langue hégémonique (l’anglais), présente de graves inégalités et une hiérarchie de fait entre les différentes cultures et communautés nationales ; ainsi, beaucoup d’entre elles tendent à s’affaiblir et d’autres sont clairement en voie d’assimilation, comme conséquence de l’action des États qui cherchent à réduire et à éliminer les identités nationales jugées subalternes.

Environ 50 langues différentes coexistent dans l’Union européenne, 24 d’entre elles sont des langues officielles, alors que les États reconnaissent l’existence d’environ 20 autres langues qu’ils appellent "régionales" (par exemple le breton et l’euskara) et de 31 autres langues "minoritaires" parlées par des minorités ethniques importantes implantées dans différentes régions et pays (cas des Balkans, de la Roumanie, de la Pologne...) où existent des situations linguistiques complexes (par exemple le hongrois parlé par la minorité hongroise en Croatie).
Dans ce contexte, l’État espagnol des autonomies se serait converti, au cours des trente dernières années, en un "exemple" ou "véritable laboratoire expérimental des politiques linguistiques", dans la mesure où la "Charte européenne même des langues régionales ou minoritaires" considère en tout cas que "la protection et la promotion des langues régionales ou minoritaires ne devrait pas se faire au détriment des langues officielles", ni de la "souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale" des États.
Par ailleurs, nombreux sont ceux qui estiment que toute forme de globalisation est porteuse de pulsions uniformisantes, en même temps que, au delà des différences linguistiques, ce que les langues minoritaires finissent par véhiculer n’est pas le patrimoine propre de chaque peuple mais l’adhésion à un système qui prétend réaliser une profonde unité autour de la culture dominante avec ses valeurs et ses finalités, en reproduisant un modèle unique qui exerce une domination culturelle toujours plus forte dans le monde.

Par conséquent, il est nécessaire de mettre en évidence les contradictions que présente le projet même DSS2016EU quand il aborde ce sujet. En effet, d’un côté il célèbre "le multilinguisme croissant qui permet d’ouvrir des horizons d’espoir pour l’intégration des langues minorisées, en garantissant la communication simultanée, de façon naturelle, en deux langues ou plus", et il soutient également que, "contrairement aux apparences, la globalisation et les technologies ne mettent pas nécessairement au rebut les langues minorisées, mais au contraire supposent des opportunités importantes pour leur revitalisation".

Mais, d’un autre côté, et de façon contradictoire, il avertit : "Mais en dépit d’efforts et de progrès notables, divers indicateurs présentent un panorama général pessimiste pour les langues minorisées en Europe et dans le monde ; en fait, pour tous les idiomes qui ne s’inscrivent pas dans la carte linguistique hégémonique des relations de pouvoir internationales". De plus, le sens de sa proposition est également ouvert à différentes interprétations quand il annonce, par exemple, l’organisation d’une "rencontre d’écrivains de différents pays qui utilisent habituellement ces langues minoritaires dans leurs œuvres, pour qu’ils travaillent ensemble sur des expériences narratives autour du thème "assumer la disparition comme possibilité de réincarnation", afin de créer une nouvelle langue qui resurgisse de toutes celles-ci comme s’il s’agissait d’une nouvelle espèce, d’un nouvel animal mythologique"...

Ceci dit, la problématique linguistique sera le sujet d’activités variées, parmi lesquelles l’annonce de l’organisation d’un "Sommet sur la diversité linguistique" qui réunira des experts et des intellectuels et où sera présenté un protocole pour la protection et la promotion des langues en péril (512.000 euros), en même temps que, coïncidant avec la "Journée européenne des langues", tout le territoire de la Capitale "se couvrira de feuilles où seront écrites des phrases basiques dans des idiomes variés qui submergeront les vitrines des magasins, les balcons des maisons, les palissades des chantiers, etc." ; et sur le modèle de la foire du Livre et du Disque de Durango (qui est qualifiée de "plus grande rencontre commerciale" de la culture basque) se tiendra à Irun une "foire linguistique professionnelle qui englobera tous les aspects du marché" (450.000 euros)

5) CONCLUSION Y LECTURAS :

Nous avons passé en revue dans ce texte d’information les raisons pour lesquelles, à notre avis, il est nécessaire d’impulser le débat et la contestation sociale à l’encontre de la Capitale Donostia 2016.
Conscients que les analyses que nous faisons sont discutables et peuvent aussi s’avérer quelquefois erronées, ce travail cherche en tout cas à inviter toutes les personnes et les collectifs à exprimer leurs propres opinions.

Nous voulons recommander la lecture des textes suivants (qu’on peut obtenir facilement en cherchant sur Internet) :

  • “Barcelona 2004 : el fascismo postmoderno” (Barcelone 2004 : le fascisme postmoderne) (publié par Espai en Blanc).
  • “Abrir los posibles” ("Ouvrir les possibles") de Marina Garcés.
  • Capitalidad Europea de la Cultura de 2016 en Donostia : “Documento Final”. (Capitale Européenne de la Culture en 2016 : "Document final" ; pour savoir ce qu’il en est de DSS2016EU, y jeter au moins un coup d’œil).

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