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Débat de la CJ de Paris

Quelle « démocratie » dans les luttes, face à un pouvoir en tension ?

samedi 24 juin 2023, par OCL Paris


Cet article est une tentative de synthèse du débat que nous avons eu à la Commission Journal francilienne, autour de la crise du pouvoir politique et de ses manifestations dans les mouvements. Au-delà des constats sur Macron et son mode de gouvernance, déjà analysés dans un article de Courant Alternatif [1], au-delà des éléments d’analyse du mouvement que nous avons déjà esquissés dans les numéros précédents, il s’agissait surtout de réfléchir à notre intervention et aux perspectives qui nous étaient ouvertes (un nous qui va très au-delà de l’OCL, bien sûr !), ou pas.

{{Macron, encore et toujours !

Certes, il cristallise les haines et les colères, mais il faut quand même rappeler qu’il se situe dans la continuité des trois décennies qui l’ont précédé (de Sarkozy à Hollande). Les institutions verticales de la cinquième République sont sous le feu des critiques, et beaucoup dénoncent les « excès » que sont le piétinement du Parlement (art. 47.1, 49.3), des corps intermédiaires (syndicats tous confondus, LDH) ou des manifestations populaires (3 millions de manifestants), et le refus des mécanismes référendaires (RIP). En parallèle, dans le « monde du travail », l’offensive néolibérale attaque de front les organes historiques de la cogestion : suppression des CHSCT dans le privé et le public, diminution des heures de délégation syndicale, renforcement de la petite chefaillerie dans l’Éducation Nationale… La disparition des partis voulue par Macron (sa « disruption », l’absence de programmes électoraux, etc.) correspond à un changement de gouvernance.
On doit cependant distinguer Macron I et Macron II. Il s’appuie dans son deuxième quinquennat sur des fractions de la bourgeoisie différentes (plus à droite). Regardez les propositions de De Courson, qui proposait une loi incitative pour que les gens partent à la retraite quand ils le veulent. Macron ne veut pas, alors même que de nombreuses fractions de la bourgeoisie s’en contenteraient. Il veut appauvrir les classes moyennes, afin d’inciter à recourir à des systèmes de retraites complémentaires privées par capitalisation. Le côté de plus en plus autoritaire de Macron montre qu’il réagit suivant les indicateurs des marchés financiers. Or, les marchés financiers cherchent à voir l’état de pacification de la société.
En martelant l’évidence d’une réforme quasi-unanimement rejetée et en balayant toute opposition, il a essayé de transformer des problèmes sociaux en problèmes d’ordre public, purement policiers. Cela nous rappelle Sarkozy et sa gestion des émeutes de banlieues, qui s’est basé sur la stigmatisation des jeunes des cités. Là, Macron essaie de créer sa légitimité contre une base beaucoup plus large (la gauche - qualifiée d’extrémiste -, les Gilets Jaunes, les syndicats…). Il tape sur une bonne partie des classes moyennes avec la destruction des services publics et des emplois associés.

{{Une colère immense

C’est la première caractéristique du mouvement social que nous venons de vivre et qui restera dans l’histoire. Cette colère a mis dans la rue beaucoup de monde, notamment dans les petites villes. Beaucoup de gens n’avaient pas fait de politique avant ce mouvement, jamais manifesté. Cette colère, qui n’est pas retombée, est beaucoup fixée sur la personne même de Macron, plutôt que sur l’État et le capitalisme. La détestation de Macron est liée à l’ouverture de secteurs « non marchands » à la marchandisation (santé, école, formation, sécurité sociale…). Comme il le dit, de façon thatcherienne : « c’est très difficile de reconstruire quelques chose qu’on n’a pas encore détruit ». On peut avoir l’impression qu’il navigue au jour le jour mais en fait il a un vrai projet de société : on revient sur la paix sociale, on casse le service public et on privatise.
La social-démocratie reprend du poil de la bête grâce à cette fixation de la colère sur une personne, en donnant l’illusion qu’on peut changer de capitaine et que cela changera le sens du vent. Cela profite également à l’extrême-droite parlementaire (et sa rhétorique du peuple vs. élites), qui s’est peu mouillée dans le mouvement et se borne à surfer sur le rejet populaire de Macron, et à une extrême-droite conspirationniste, toujours à l’affût pour attribuer les désordres économiques et sociaux à un bouc émissaire fantasmé.Lors des prochaines échéances électorales, il est difficile de savoir à qui cela va profiter, à cause du maintien probable d’une abstention très forte, mais aussi de l’incertitude sur la couleur choisie par les « dégagistes ». Car on a pu voir des personnes qui participent au dernier mouvement et qui votent FN.
C’est cette colère qui court et s’amplifie depuis les Gilets Jaunes qui fait peur au pouvoir. Et quand le pouvoir a peur, il cogne, et fort, comme on l’a vu tant contre les manifestations syndicales qu’à Sainte Soline, et également dans les condamnations judiciaires ou le fichage de masse.

{{Mais des grèves pas si massives que ça

Le décalage entre le nombre important de gens qui ont incarné la détestation du pouvoir dans la rue et l’absence de grèves, notamment reconductibles, est notable. Ce mouvement montre qu’il faut remettre en question notre vision du mouvement ouvrier, centré autour de la grève comme point nodal de la lutte des classes. Les trains continuent à rouler et les raffineries pissent du pétrole alors même qu’il y a des taux relativement importants de grévistes. S’agit-il d’une absence de conscience du potentiel des grèves, lorsqu’elles sont très majoritaires, y compris dans les services, ou du constat qu’il est plus efficace de recourir à d’autres modes d’action ?
Les directions syndicales ont eu peur de se casser le nez en appelant à plus de radicalité, parce qu’elles sont faibles. On a pu le voir le 7 mars, lorsque finalement le pays ne s’est pas arrêté. Est-ce que la grève marche lors des grands mouvements sociaux qui rythment la lutte des classes en France ? Non ! Qui fait grève majoritairement dans ces mouvements ? Les fonctionnaires, les salariés stables… Mais sinon, les gens des petites boîtes ou des sous-traitants ont les jetons. À ce sujet, il faut parler des sous-statuts du précariat (CDD, intérim) qui rend les grèves quasi-impossibles pour ces salariés. En réalité, les grèves n’ont jamais été fréquentes dans les petites boîtes, ce n’est pas une nouveauté. Or, l’évolution de ces dernières décennies, ça a été une diminution de la taille des établissements et des entreprises en même temps que leur concentration financière.
Les grèves qu’on voit souvent sont sur la question des salaires. Il y a eu une hausse de salaires et des grèves ces dernières années. Peut-on s’inspirer des exemples de luttes victorieuses récentes dans des boîtes assez complexes à syndiquer habituellement, comme Domidom Caen, une boîte d’assistantes à domicile qui ne se voyaient jamais mais qui ont réussi à faire grève [2], les TUI, des salariés d’agence de voyage isolés dans leurs agences [3], les services de nettoyage du Technocentre de Renault Guyancourt [4]… ? Par contre, les grèves sur une revendication politique, contre une loi, c’est autre chose.
Dans les rassemblements syndicaux, les mouvements massifs, on fait grève comme on vote, en s’exprimant individuellement comme citoyen davantage que comme prolétaire. Les caisses de grève ont été une fois de plus bien remplies, mais sans qu’il y ait une vraie grève massive à alimenter : au final c’était une grève par procuration. On n’a donc ni la grève massive, ni la grève active (celle où on crée du lien). Au début du mouvement, dans les secteurs en grève, les AG ont eu très peu de succès. On ne va pas sur le lieu de travail quand on est en grève, on va en manif et on reprend le taf le lendemain : seul au turbin, seul en manif. D’une certaine façon, notre milieu y contribue. On promeut depuis des années la grève individuelle, on est porteurs du mythe du gréviste solitaire contre vents et marées (toi aussi, tu peux faire grève !). Or une grève ça se construit et ça n’a de sens que collectif. On pouvait voir de nombreux appels à la grève générale dans les manifestations, mais ce sont des appels largement incantatoires. La bourgeoisie a trouvé des moyens sans précédents pour casser la grève. Mais en ce moment, les grèves qu’on voit hors mouvement (ou galvanisées par le mouvement des retraites) portent souvent sur la question des salaires, notamment avec la hausse de l’inflation.
En fait, il y a une raison à la fin de la culture de l’AG : les premières AG étaient dépeuplées de grévistes auto-organisées, et donc parfaitement encadrées. Tout y était déjà décidé, au moins les deux premiers mois. La dynamique de la « mise à l’arrêt » du pays les 7-8 mars puis autour du 49- 3 n’ont pas permis de coordonner les grèves sectorielles dans des AG interpro affranchies du contrôle des bureaucrates.
Dans les UL et les UD syndicales très peu de militants font tourner les boutiques : difficile de coordonner les secteurs en lutte, même localement. Cela accompagne une baisse de la culture politique et fait que les syndicats semblent tourner en vase clos (ce qui est vrai dans de nombreux endroits). Beaucoup de gens sont entrés dans le militantisme ces dernières années, mais ils n’ont pas encore de culture politique, chez les étudiants par exemple. En témoignent les difficultés à organiser des blocus ou à tenir une parole politique dans le mouvement dans certaines facs, même si, évidemment, tout ne se fait pas en un jour.

{{Un mouvement qui pose la question de la démocratie

Les réactions au 49-3 sont symptomatiques : c’est son usage qui a provoqué tout un tas de manifestations sauvages, et une entrée plus massive des jeunes dans le mouvement. On peut se souvenir aussi de la revendication du RIC chez les Gilets Jaunes, et de leur référence à la révolution française. Il y a dans l’air une idée de légitimé de la rue, qui s’est imposée massivement, qui était déjà présente chez les Gilets Jaunes et qui, face à un pouvoir sourd, apparaît comme un symptôme de la période, assez intéressant en terme de contenu. Le succès des « casserolades » et la réaction ridiculement paranoïaque du pouvoir sont aussi une illustration de cet aspect. Le peuple doit faire du bruit pour se faire entendre alors que le pouvoir devrait le respecter. Alors en tant que mouvementiste est-ce que les casserolades ne sont pas une perspective pour se retrouver ? Est-ce que ce n’est pas un héritage des Gilets Jaunes ? Est ce que le succès des manifestations sauvages n’est pas constitutif de ce mouvement, et par extension, de la période ?
On observe une tendance à l’éclatement de tous les collectifs (de travail, syndicaux, politiques…), avec des engueulades vives : le covid (masque, pass, vaccin), la guerre en Ukraine, les politiques de l’identité... Du côté des bastions du syndicalisme, on constate une baisse de la syndicalisation sur le temps long et une incapacité à faire vivre les collectifs de lutte. On sent bien la peur qu’inspire au pouvoir la reconstitution de collectifs. On peut observer notamment que la répression patronale s’abat particulièrement sur tout ce qui peut ressembler à un collectif de travail, y compris simplement une bonne ambiance entre collègues. Au moment où on parle, faire du collectif pour discuter est déjà une victoire en soi.
On peut par contre remarquer que les femmes ont été peu prises en compte dans le mouvement, alors qu’elles seront les premières victimes de cette réforme et que cela a suscité une indignation bien compréhensible de la part de certains critiques. Au-delà du succès de chorégraphies bien sympathiques, c’est l’absence de débats de fond que nous payons ici. Il y avait pourtant un coin à enfoncer car le gouvernement s’est pris les pieds dans le tapis plusieurs fois en cherchant maladroitement à nier l’impact de la réforme sur les pensions des salariées.
Cette question de la démocratie doit aussi être reliée à celle des réseaux sociaux, qui donnent une illusion de démocratie (on y parle en direct, sans intermédiaire). Or ils renforcent le côté passif de la mobilisation et de la grève : grève comme l’expression d’une opinion, comme une forme de vote. Même s’ils sont incontournables lorsqu’on veut organiser un mouvement, ils sont fondamentalement désocialisants. Ils affectent la culture du débat ramené à un « j’aime » ou « j’aime pas ». Ils en cadrent aussi la forme : sur les réseaux sociaux, les messages doivent être courts, ce qui n’est pas forcément propice à la réflexion. Les réseaux sociaux fonctionnent évidemment pour la diffusion d’informations, mais ce n’est surtout pas un espace politique. Ils profitent majoritairement à des groupes politiques qui maîtrisent ces outils en esthétisant exagérément la lutte et en présentant l’information sous un prisme déformant qui leur donne le beau rôle. N’oublions jamais que si les réseaux sociaux peuvent être un outil utile dans la mesure où ils sont le principal (voire l’unique) moyen d’information de nombreuses personnes, notamment les plus jeunes, ils ne sont jamais à l’origine de mouvements sociaux.
La question se pose de savoir si cette difficulté à construire du collectif va amener à un cycle de défaites, ou si on va retrouver une nouvelle radicalité, comparable à celle des Gilets Jaunes par exemple. À Toulouse, La Rochelle, Poitiers, dans beaucoup de villes des occupations ont été mises en place en fin de mouvement, et des maisons du peuple ont été ouvertes, qui accompagnent une tendance au rejet des chefs dans les mouvements.
On observe une certaine auto-satisfaction de la social-démocratie : elle pense avoir prouvé qu’elle était le peuple, qu’elle représentait ce peuple opposé à la réforme et en colère, elle croit avoir fait la preuve de l’utilité de son travail parlementaire. Ce contentement est dangereux alors même que la casse du social continue. Quand on voit une partie de la gauche satisfaite, c’est assez flippant.

{{Et nous dans tout ça ?

Les gens ont pris conscience politique de pleins de choses, nos forces et nos faiblesses. Qu’allons-nous faire de cela ? Il faut trouver quelque chose pour reposer la question sociale. On est pénalisés dans notre intervention par notre manque d’implantation . L’extrême-gauche paie aussi le tribut de son absence globale d’intervention dans le mouvement des Gilets Jaunes. Quand ils sont venus dans la lutte, le plus souvent c’était avec leurs pratiques, sans jamais rien changer, en plaquant des schémas qui ne collaient pas avec la spontanéité que le mouvement incarnait.
L’absence de discussions et de lieux collectifs font que les débats s’amenuisent. C’est le résultat de 30 ans de répression patronale, d’individualisation et de segmentation. Dans les milieux révolutionnaires, le côté de plus en plus autoritaire est marquant : la discussion se fait sur le mode de l’anathème, les exclusions se multiplient et on recherche une pureté militante bien peu inclusive. Cependant, une contre-tendance de pratiques d’ouvertures et de refus de l’autorité perdurent par endroits, dans le sillage des Gilets Jaunes.
Un des acquis de ce mouvement contre la réforme des retraites, c’est la question de l’unité retrouvée. Il y a eu une identification retrouvée autour d’un nous (les pauvres obligés de travailler deux ans de plus) contre un eux (les flics, les bourgeois, les parlementaires). Mais de quel type d’unité s’agit-il ? Dans ce mouvement, les transports n’ont pas joué le rôle qu’ils avaient joué en 1995. Le secteur des éboueurs, qui avait besoin d’aide, est resté relativement isolé, en grève alors que presque plus personne ne l’était. L’unité du monde du travail va très mal, derrière l’unité syndicale de façade. Cette unité a beaucoup reposé sur la mobilisation des classes moyennes, il faut l’analyser.
Il y a une conjonction entre crise écologique, crise politique et crise sociale. Nous ne sommes sans doute pas à la hauteur, et notre logiciel est peut-être un peu daté. Devant l’ampleur de cette crise multiforme, aucune force politique n’arrive à prendre le dessus sur l’autre sans être délégitimée.
Comment faire pour mettre en échec le système ? Devant l’échec des grèves et des blocages, ne nous restent que les manifestations. Et dans les manifestations, on peut casser des trucs, mais il n’y a pas de vraies interactions ou d’échanges. Qu’est-ce qu’on peut faire pour trouver des lieux et des moments où on a vraiment l’impression d’avoir un effet sur la société ?

Groupe OCL Île-de-France

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