Accueil > Courant Alternatif, Mensuel anarchiste-communiste > 260 Mai 2016 > Situation des luttes en Espagne : impasse politique et reflux (...)

Extrait de Courant Alternatif 260 de mai 2016

Situation des luttes en Espagne : impasse politique et reflux social

lundi 30 mai 2016, par ocl-lyon

La montée en puissance depuis quelques années de Podemos qui a entraîné récemment son arrivée au pouvoir dans certaines mairies et assurer un bon score aux élections générales (=législatives) de décembre 2015 cache en réalité un reflux social dans le sens où ce parti politique a pompé des forces vives du mouvement social qui existe dans le pays depuis 2011. Sur le terrain, des assemblées ont toujours lieu pour se défendre contre les expulsions, le chômage et les autres méfaits du capitalisme mais il faut bien reconnaître qu’elles ont moins de force tandis que la répression d’État se fait toujours aussi forte et aveugle. En voulant participer à cet État bourgeois, Podemos risque fort de faire comme Syriza en Grèce c’est-à-dire tromper honteusement le camp des exploités et des énervés pour qu’au bout, rien ne bouge …


Le cycle des luttes sociales ouvert en 2011

Les campements sur les places du mois de mai 2011 (dit mouvement du 15 M ou des « indignés ») ont ouvert un cycle de luttes dans lequel s’est exprimé, en grande partie, le mal-être accumulé durant la crise économique et les mesures d’austérité imposées par l’Union Européenne : réductions des moyens dans les services publics, baisse des pensions, etc. Ce ras-le-bol salutaire a débouché depuis sur un mouvement de réappropriation des lieux et des vies qui s’est déplacé vers les périphéries.

Avec la territorialisation du mouvement de protestation dans des assemblées de quartiers et de villages, émergent les « Mareas » qui sont un ensemble de mobilisations convoquées par différentes organisations et assemblées générales, le tout en dehors des syndicats majoritaires. Elles sont une façon d’articuler les protestations de divers secteurs, en particulier contre les effets de coupes budgétaires dans les services publics, dans la santé (marea blanche), l’éducation (verte), les soins des personnes dépendantes (marea orange) et encore plein d’autres problématiques comme celle des jeunes émigrés à l’étranger pour raisons économiques. D’autres initiatives moins conventionnelles telles que les cours dans les rues, les assemblées conjointes d’usagers et de professionnels, l’occupation de centres de santé ont également vu le jour.

Plusieurs tentatives pour faire converger les luttes dans une mobilisation commune sont apparues. Parmi les plus considérables se trouve le mouvement « Rodear el Congreso » en septembre 2012, où des milliers de personnes se sont rassemblées autour du Congrés des députés, la police ne laissant pas forcément faire, il y a eu son lot d’affrontements. En mars 2014, se déroulent les « marches de la dignité » pendant lesquelles différentes colonnes de manifestants de différents endroits du pays se sont rejointes pour une manifestation massive à Madrid. Enfin, entre 2011 et 2014, on compte 3 grèves générales contre la réforme des pensions et celle du travail.

Mouvement pour le logement et conflits urbains

Parallèlement à cela, un fort mouvement contre les expulsions et pour le droit au logement s’est développé ces dernières années. Lors de la « bulle immobilière » (1) qui a contribué à aggraver la crise économique en Espagne, des milliers de personnes ont signé des hypothèques qu’elles n’ont pu honorer à posteriori, se retrouvant sans emploi. Ce phénomène engendra de nombreuses expulsions de logements par les banques alors même que la dette de l’hypothèque restait en vigueur ce qui constitue une double peine. Les victimes de ces expulsions se sont alors organisées en assemblées afin de partager leurs informations sur les recours légaux et d’empêcher les expulsions en mettant en place des actions directes. Ce mouvement a pris de l’ampleur avec le soutien fédérateur de la « Plate-forme des victimes de l’hypothèque » au niveau national mais aussi grâce aux assemblées « Stop expulsion » qui rassemblent locataires mais aussi certains propriétaires. Ces dernières actions permettent parfois, en plus d’empêcher des milliers d’expulsions et de renégocier la dette avec les banques, d’obtenir des loyers réduits, d’occuper collectivement des logements pour certaines familles. Cette pratique met ainsi fin à l’antérieure qui consistait à interpréter l’occupation des logements comme élément identitaire d’une sous-culture (la culture squat), la transformant en une pratique de mouvement populaire.

Pendant le premier trimestre de 2014, les mouvements sociaux ont connu deux autres moments importants. Le premier s’est déroulé dans le quartier de Gamonal à Burgos en janvier 2014 avec les manifestations d’habitants regroupés en assemblées permanentes dans la rue afin d’empêcher les travaux de construction d’un boulevard. Le projet a finalement été retiré par la mairie. Le second s’est manifesté à Barcelone en mai 2014 lors des émeutes qui ont duré plusieurs jours et qui ont réussi à stopper les évacuations du centre social occupé de Can Vies. Ces deux luttes ont connu une répercussion médiatique importante et leurs victoires ont stimulé l’ensemble des mouvements sociaux.

L’apparition de Podemos et la mise au pas des luttes

Malgré l’ensemble des mobilisations et les quelques victoires remportées, les mouvements se sont quelque peu essoufflés de part la difficulté de continuer les luttes et la répression. Les différentes tentatives de créer un vrai projet de convergence collective et massive des luttes afin de faire face au programme d’austérité n’ont pas abouti en dehors du champs institutionnel. L’apparition de Podemos aux élections européennes de 2014 a déplacé le centre d’intérêt accordé aux mouvements sociaux sur le terrain électoral et institutionnel. Depuis lors, une progressive démobilisation sociale dans tous les domaines s’est opérée. D’autre part, Podemos est très rapidement passé d’une forme d’organisation en assemblées (par le biais de « cercles » d’assemblées locales ou sectorielles) à une structure très verticale et personnaliste centrée sur la figure du « leader charismatique » Pablo Iglesias et d’une petite partie de son entourage.

Lors des élections municipales de 2015, les candidats de Podemos ont obtenu certaines mairies parmi les plus importantes d’Espagne comme celles de Madrid et de Barcelone. Ainsi Podemos a décroché de bons résultats aux élections générales apparaissant comme une vraie alternative de gouvernement. Une fois au pouvoir, quelques décisions favorables aux revendications des mouvements sociaux ont été prises (par exemple, le moratoire des licences touristiques à Barcelone) mais aussi des conflits importants ont vu le jour. On peut notamment citer la plainte pour « apologie du terrorisme » déposée par la mairie de Madrid à l’encontre de deux marionnettistes écroués puis libérés mais en attente de jugement suite à leur spectacle de carnaval donné dans la capitale (2).

Processus souverainiste en Catalogne

Conjointement à ce cycle de luttes sociales dans l’Espagne entière, en Catalogne un mouvement massif s’est développé grâce à l’auto-détermination obtenue en 2012. Il s’agit d’un mécanisme complexe car il a fortement été impulsé par le gouvernement régional (dirigé par la bourgeoisie catalane nationaliste) mais a également été soutenu par une vaste mobilisation populaire. De grandes manifestations ont alors vu le jour (composées de milliers de personnes) ainsi qu’un référendum d’auto-détermination organisé par le gouvernement régional et déclaré illégal par le gouvernement central. Ce processus a permis d’occulter largement le propre programme d’austérité de ce gouvernement régional, bien qu’il y ait eu d’importantes oppositions avec des éléments d’auto-organisation comme un peu partout dans le pays (voir ci-dessus). Mais suite aux élections régionales de septembre 2015, un gouvernement issu du parti de la bourgeoisie nationaliste allié avec la social-démocratie indépendantiste (ERC) s’est formé. Ce gouvernement a également été soutenu par les CUP ( candidatures d’Unité Populaire), issues de certaines assemblées, indépendantiste et anticapitaliste (!) mais ayant pour l’occasion un objectif commun avec la bourgeoisie : celui de mener à bien un plan de progressive « déconnexion » avec l’État espagnol dans un délai de 18 mois afin d’obtenir l ’auto-détermination et un processus constitutionnel.

Au Pays Basque, la gauche abertzale (indépendantiste) a perdu du terrain face à Podemos, qui défend le droit d’autodétermination mais pas l’indépendance. Cependant, la libération en mars dernier d’Arnoldo Otegi, leader indépendantiste qui a été emprisonné pendant 6 ans, peut relancer le mouvement en faveur de l’indépendance.

Fin du bipartisme

Pour la première fois depuis 1981, pendant les élections générales de décembre 2015, aucun des partis qui ont gouverné ces dernières années (PSOE- socialistes ou P.P - droite) n’ont obtenu de majorité claire. Ceci signe la fin du bipartisme avec l’entrée au Congrès de Podemos qui obtient presque le même nombre de votes que le PSOE mais moins de sièges par le jeu électoral et Ciudadanos qui est un parti libéral, défenseur de l’unité de l’Espagne et qui partage une partie des idées de Podemos pour ce qui est de la régénération démocratique et la lutte contre la corruption. Ce nouveau multipartisme a fragmenté le Congrès et a compromis la création de pactes possibles ce qui a bloqué la formation d’un gouvernement.

Les grands patrons ont alors défendu publiquement une « grande coalition » similaire à celle en vigueur en Allemagne comprenant le parti socialiste, le P.P et Ciudadanos. Une alliance entre le PS, Podemos et les partis nationalistes (basques, catalans) reste très complexe car il serait indispensable de procéder à un référendum d’auto-détermination en Catalogne. Or le parti socialiste s’y oppose. Ainsi le processus indépendantiste en Catalogne est en train de bloquer la formation du gouvernement en Espagne. Dans le cas où une majorité gouvernementale ne serait pas obtenue, il faudrait procéder à de nouvelles élections (3).

Situation actuelle des mouvements sociaux

Malgré l’importante démobilisation qui s’est produite depuis 2014 et le phénomène Podemos, certaines luttes se sont maintenues : celles pour le logement et contre les expulsions entre autres, bien qu’elles perdent de leur ampleur. Des expériences importantes ont surgi dans ces domaines comme le quartier occupé de Errekaleor Bizirk (un quartier entier a été occupé à Vitoria au Pays Basque), ou encore la communauté d’Espérance, dans les Îles Canaries qui est un projet d’occupation d’ensemble de logements pour 20 familles mis en place par la Fédération Anarchiste de Gran Canaria.

Cependant, le principal problème auquel sont confrontés les mouvements sociaux reste l’énorme répression actuelle tout comme celle issue des années passées. Les mouvements sociaux affaiblis doivent supporter parfois les conséquences de la répression d’anciennes actions (amendes, procès, condamnations). Il reste des centaines de personnes inculpées pour avoir participé à des piquets de grèves, des manifestations, des réappropriations, etc. avec à la clé, de nombreux réquisitoires d’emprisonnement.

A ce travail d’anti-répression qui doit être assuré, s’est ajouté une augmentation des opérations répressives de tous types. Par exemple, le 27 janvier 2016, neuf personnes furent arrêtées et accusées d’avoir collaboré avec le PKK/YPG kurde. L’un d’eux a passé 2 mois en prison, le procès est en attente et le parti politique auquel ils appartenaient a été déclaré illégal. Le nombre de personnes accusées d « incitation au terrorisme » via des commentaires sur les réseaux sociaux (Twitter en particulier) ou même de simples blagues a également augmenté comme l’illustre le cas des deux marionnettistes déjà cité. Enfin, il est clair que le nombre de personnes accusées et condamnées pour le délit d « incitation au terrorisme » soit plus élevé maintenant, après la fin d’ ETA (organisation armée indépendantiste basque), plutôt que lorsque ETA était en action. Ceci démontre que cette accusation est totalement détachée de l’activité armée et possède un usage uniquement idéologique et politique. L’État espagnol se sent encore tout puissant et seul un nouveau mouvement social d’ampleur et de solidarité pourra renverser cette tendance liberticide et antisociale.

Helios d’Apoyo Mutuo et Sarita pour la traduction

(1) Bulle spéculative qui démarre à la fin des années 1990, le gouvernement Aznar déréglemente la loi du sol ce qui entraîne une forte croissance des projets immobiliers soutenus par une politique de crédit volontariste. Les espagnols accèdent à la propriété plus facilement mais au prix d’un fort endettement et d’un prix de l’immobilier élevé. En 2008, avec la crise des sub-primes et du système bancaire, le château de carte s’écroule et met à la rue des milliers d’espagnols dont 30 %, rappelons-le, sont aujourd’hui au chômage.

(2) Pour plus d’informations sur cette affaire, voir la rubrique Big Brother dans le numéro 258 (mars 2016) de Courant Alternatif.

(3) Le 18 avril, les militants de Podemos ont rejeté par référendum la proposition d’alliance avec le PSOE et Ciudadanos ce qui provoquera sûrement de nouvelles élections législatives en juin prochain.

État des lieux du milieu libertaire et anti-autoritaire.

Durant ces dernières années, plusieurs processus organisés à l’intérieur du milieu anarchiste et libertaire sont apparus, faisant en sorte de tirer des enseignements de l’expérience de ce cycle de luttes et de répression. En Catalogne s’est formée la fédération Anarchiste Catalane (FAC) et d’autre part l’organisation Embat, ayant des propositions méthodologiques différentes mais ayant pour objectif commun celui de modifier la réalité sociale catalane. Les deux projets essaient de dépasser la paralysie et la marginalisation du mouvement anarchiste.

En Espagne, est apparu aussi le mouvement « Apoyo Mutuo » (Appui Mutuel) qui est un réseau de militants qui défendent le pouvoir populaire, compris comme un tissu fort d’organisations plurielles et indépendantes qui proposent une alternative au capitalisme et à l’État depuis la démocratie directe. Il s’agirait donc de renforcer le caractère d’auto-organisation des mouvements populaires construits durant ces années et de contribuer à la construction d’un projet révolutionnaire. Bien qu’il existe des militants d’Apoyo Mutuo dans tout le pays, on ne trouve des groupes soudés qu’à Madrid et Grenade. D’autre part en Aragon, l’organisation Aunar, liée à Apoyo Mutuo et à Embat a été constituée comme une expression de l’anarchisme social et organisé.

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette