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Extrait de Courant Alternatif 263 d’octobre 2016

Parler à la place des prostituées

lundi 17 octobre 2016, par ocl-lyon

Cet article a été inspiré par la lecture de La Fin du tapin. Sociologie de la croisade pour l’abolition de la prostitution, de Lilian Mathieu. Dans cet ouvrage, l’auteur part de l’histoire du mouvement abolitionniste français pour expliquer d’où ses membres viennent, comprendre ce qui les unit et analyser leur mode de fonctionnement.


Le clivage entre abolitionnistes et réglementaristes structure les polémiques sur le sujet de la prostitution qui se sont manifestées depuis les années 1990, suite à l’apparition des structures de santé communautaire par et pour les personnes prostituées (1). La parole des abolitionnistes est devenue hégémonique ces dernières années tant dans le milieu associatif et militant que dans le domaine politique et institutionnel. Qui sont les abolitionnistes ? Des vieux réacs et des défenseurs de la morale ? Ce n’est pas si simple. Le mouvement abolitionniste est dès ses débuts la proie de contradictions entre une tendance d’inspiration religieuse et des progressistes défenseurs d’un projet émancipateur. Il a toujours été divers et est aujourd’hui composé de militant-e-s catholiques, de féministes et d’anticapitalistes. Ces deux dernières catégories sont généralement considérées comme faisant partie du « camp progressiste » quand il s’agit d’autres questions sociétales. Que partagent ces personnes ? Un objectif commun : la disparition de la prostitution. Parmi les associations abolitionnistes les plus importantes, on trouve le Mouvement du nid, fondé en 1946 et issu du catholicisme social, dont le but à sa création était de reprendre pied dans la classe ouvrière, laissée de côté par l’institution ecclésiastique. La Fondation Scelles, plus élitiste et conservatrice, a été créée en 1993 mais est l’émanation des Équipes d’action contre la traite des femmes et des enfants, fondées en 1956 par Jean Scelles, membre du Mouvement républicain populaire, parti démocrate-chrétien et centriste. Comment se fait-il que des féministes se soient alliées à des associations qui défendaient ouvertement jusqu’à très récemment une vision traditionnelle de la famille ? Il faut d’abord préciser que le soutien des féministes aux prostituées a été assez sporadique depuis les années 1970, exception faite du Planning familial. On peut expliquer cette alliance par le déclin des tendances radicales du féminisme et l’institutionnalisation d’un féminisme bon teint. Marie-Victoire Louis, Florence Montreynaud et Malka Marcovich, toutes trois venant du monde associatif et institutionnel du féminisme français, ont joué un grand rôle dans le ralliement d’une majorité de féministes à la cause de l’abolition de la prostitution. On peut aussi citer le Collectif national pour les droits des femmes, créé en 1996, qui rassemble plus d’une centaine d’associations féministes de divers horizons et qui milite activement pour l’abolition de la prostitution. Les principaux syndicats, associations et partis d’extrême gauche se sont également ralliés au mouvement abolitionniste, sous l’influence de leurs militantes féministes.

Une unification récente

Une homogénéisation des thèmes mis en avant (la traite des blanches, la prostituée « victime », la prostitution comme violence) et des positionnements des différentes composantes du mouvement abolitionniste a eu lieu ces vingt-cinq dernières années. Cela peut s’expliquer par le fait qu’elles se sont découvert un ennemi commun avec l’apparition des organisations de santé communautaire, qui ont une vision moins misérabiliste de la prostitution et des prostituées. On assiste alors à un « resserrement des rangs ». Mais cela est également dû au fait que les auteur-e-s et organisations abolitionnistes se citent mutuellement constamment dans leurs écrits, négligeant les auteur-e-s ou rapports qui ne vont pas dans leur sens, et citant toujours les mêmes données factuelles et chiffrées. Cela s’est encore renforcé après 2007, avec le ralliement tardif du Mouvement du Nid à la revendication de pénalisation des clients. Des années 1950 aux années 1980, deux explications dominaient chez les abolitionnistes pour expliquer l’entrée dans la prostitution, l’explication psychologique et l’explication économique. L’explication psychologique a aujourd’hui pris le pas sur l’explication économique. La prostitution est considérée par les abolitionnistes comme un symptôme lié aux événements traumatiques du passé des personnes qui exercent cette activité. Cela s’explique par le fait qu’un certain nombre d’abolitionnistes se sont reconvertis dans la réinsertion des prostituées après la disparition du système réglementariste 2. Mais c’est aussi sous l’influence de leurs alliées féministes, qui ont transposé leurs schémas d’analyse des violences conjugales et du viol à la question de la prostitution. L’ensemble du mouvement abolitionniste s’est approprié les thèmes et discours de ces alliées au fil des années jusqu’à parvenir à un discours uniforme, notamment pour contrer leur nouvel ennemi commun, les associations de santé communautaire.

Un style abolitionniste

Quand il décrypte la façon dont les différents écrits des abolitionnistes sont organisés, Lilian Mathieu va jusqu’à parler d’un style abolitionniste. On retrouve un schéma similaire. Les chiffres sont généralement présentés en début d’argumentaire. Ils se suivent et sont tellement nombreux qu’ils finissent par étourdir le lecteur ou la lectrice, ce qui « interdit toute comparaison méthodique, toute pondération ou mise en équivalence » 3. Pressé-e par les chiffres et la vision horrifique de la prostitution délivrée par les abolitionnistes, le lecteur ou la lectrice ne peut que culpabiliser s’il ne passe pas à l’action et ne se range pas à leurs côtés. Les prostituées sont toujours présentées comme des victimes que l’on se doit de sauver, victimes des proxénètes et des clients, mis sur le même plan à partir des années 1990, et victimes de la prostitution, considérée comme une violence en soi. Les prostituées militantes sont quant à elles présentées comme étant manipulées par les proxénètes, défendant des intérêts qui ne sont pas les leurs. Les abolitionnistes, de leur côté, prétendent à l’objectivité scientifique. Mais ils ne citent pas leurs sources, ou alors ils se citent les un-e-s les autres, si bien qu’il est impossible de savoir qui est à l’origine de l’emploi de tel ou tel chiffre et qu’il est impossible d’en retrouver la source première. Les données qui concernent les prostituées ne sont pas mises en rapport avec une population de référence, ce qui ne permet pas de comparaison. On ne connaît pas l’effectif soumis à enquête. La démarche des abolitionnistes n’a donc rien de scientifique, mais est basée sur l’énonciation d’évidences que l’on ne peut remettre en cause. La prostitution est comparée avec des faits historiques comme la traite esclavagiste. La comparaison est censée prouver la gravité de la violence du « système prostitutionnel », mais relativise dans le même temps les cas historiques cités. Les abolitionnistes ne publient d’ailleurs que dans leurs propres revues, leurs propres maisons d’édition, sur leurs sites Internet, mais boudent et sont parfois exclus des lieux de discussion académique. Cela peut être considéré comme un choix mais cela s’explique surtout par le fait qu’ils cherchent à éviter la confrontation avec des points de vue divergents, ce qui est pourtant le propre d’une pensée cohérente.

Parler au nom de…

Comment les abolitionnistes en sont-ils venus à parler au nom de toutes les prostituées ? Même si la section du Nid de Lyon a favorisé l’organisation des prostituées locales et les a aidées à occuper l’église de Saint-Nizier en juin 1975, cela reste une initiative isolée. Ses membres se sont vite rendu compte que les objectifs des prostituées n’allaient pas dans le même sens que les leurs. Depuis lors, les prostituées sont considérées comme étant aliénées par l’exercice de la prostitution et n’étant pas à même de défendre leurs propres intérêts. Elles sont forcément fragiles et manipulables, notamment par les proxénètes, qui défendraient leurs intérêts par leur intermédiaire. Judith Trinquart, médecin, a élaboré la notion de décorporalisation. Ce processus, provoqué par la répétition d’actes sexuels non désirés, se manifesterait par un sentiment de dédoublement de soi, une insensibilité à la douleur, une altération des relations affectives et une incapacité à se projeter dans l’avenir. Toute prostituée en activité y serait sujette. La parole des prostituées ne peut donc être entendue que quand celles-ci ont renoncé à se prostituer. C’est à ce moment qu’elles retrouvent leur capacité d’autonomie et sont capables d’évoquer leur parcours et leur condition de prostituée avec tout le recul nécessaire. La relation avec les personnes en situation de prostitution n’est pas vécue et pensée sur un mode égalitaire. Les abolitionnistes s’estiment donc à même de parler en lieu et place des prostituées puisque celles-ci ne sont pas en mesure de le faire, et il faut bien que quelqu’un se charge de la défense des intérêts de ces malheureuses. Cela leur permet aussi de nier toute représentativité aux organisations de « travailleuses du sexe ». Il faut dire que celles-ci le leur rendent bien. Lilian Mathieu évoque une véritable « croisade morale », « des mobilisations qui visent non seulement la défense ou la promotion de certaines valeurs et normes, mais également leur diffusion au-delà du seul groupe de leurs adeptes et l’imposition généralisée de leur respect ».

Albertine

1. Avec l’apparition du sida et la stigmatisation encore plus forte des prostituées, considérées comme les vecteurs de la maladie, des dispositifs de prévention du sida en milieu prostitutionnel ont émergé. Les associations qui les ont mis en place fonctionnent sur un mode égalitaire, incluant des personnes en situation de prostitution.

2. À l’origine, le mouvement abolitionniste luttait contre le réglementarisme, système mis en place en France pour encadrer l’exercice de la prostitution. C’est le système des maisons close et du contrôle sanitaire, qui prit fin en 1946 avec la loi dite « Marthe Richard ».

3. La Fin du tapin, Lilian Mathieu, Éditions François Bourin, p. 146.

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