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CA 313 Octobre 2021

Quelles perspectives pour demain ?

Débat sur l’après confinement aux rencontres du Quercy

vendredi 22 octobre 2021, par Courant Alternatif

Une pandémie a toujours des implications et des conséquences politiques. Le confinement a ainsi été pour l’État l’occasion de nous montrer la réalité de sa neutralité dans un système « libéral » en soutenant massivement l’économie – et l’occasion d’accroître ses moyens répressifs ; et, pour le patronat, celle de faire progresser le tout-numérique et d’autres moyens susceptibles d’augmenter ses profits. Aux Rencontres libertaires du Quercy, nous avons examiné ensemble comment réagir face à cette réalité.


Aujourd’hui, alors qu’on nous prédit une nouvelle vague épidémique pour la rentrée [1], les confinements et autres couvre-feux ont distendu les liens sociaux, et la crainte de la contamination nous englue toujours assez largement dans un quotidien étriqué et sans perspectives.

Le premier confinement en France a desservi la « bonne marche » de l’économie capitaliste : il a eu des effets négatifs sur la production et sur la consommation : il a entraîné des difficultés d’approvisionnement pour des entreprises et des commerces, des problèmes de livraison dans la vente en ligne aux particuliers… Mais au deuxième confinement les problèmes posés par le virus ont été surtout sectoriels : dans l’industrie, l’agriculture, l’artisanat, on a travaillé presque autant que d’habitude ; dans la culture, les cinémas et théâtres étaient fermés, les festivals annulés, mais les productions télé et cinématographiques sont restées importantes. En revanche, l’éducation et les activités de loisirs ont eu du mal à fonctionner avec les changements incessants de directives gouvernementales ou ministérielles ; les bars et restaurants ont très peu été ouverts ; et dans des secteurs comme le tourisme et le transport aérien quasiment rien n’a marché. La pandémie a donc causé des pertes économiques dans certains secteurs, et pas d’autres (voir l’essor de la vente en ligne et les formidables bénéfices engrangés par les GAFAM). La reprise est annoncée comme devant être assez rapide, finalement, et le CAC 40 est à un niveau jamais atteint.

Le capitalisme et l’État ont été renforcés par la pandémie

Le capitalisme a la capacité de rebondir – il ne s’est pas effondré après les guerres mondiales, et il n’est pas certain qu’on ait bientôt une crise du type 2008 : le Covid n’aura peut-être été pour le système qu’un moyen de se réorganiser. On voit partout les pays économiquement puissants renforcer leur arsenal sécuritaire : ils se préparent à des affrontements internes (de même que les crises climatiques, en amenant une masse de réfugiés, font s’ériger des barrières et des flics contre).

Le Covid n’a pas arrêté la vague de soulèvements mondiale (voir le Chili ou la Colombie) : il l’a seulement freinée dans les États dits « sociaux » qui ont pris en charge leur population. Mais la politique d’aide aux entreprises et de chômage partiel n’était pas si risquée pour le pouvoir en France, car il n’est pas près de rembourser les sommes faramineuses prêtées par des organismes financiers internationaux tels que le Fonds monétaire international ou la Banque centrale européenne. On a noté que l’« équilibre budgétaire » exigé des États européens par la BCE ne concernait pas la France et, à l’inverse de la Grèce naguère, il n’est pas exclu que sa dette soit un jour effacée.

La critique des institutions capitalistes et patriarcales que sont le travail salarié, l’école et la famille s’est encore réduite avec la pandémie. Il ne s’agit plus d’en finir avec le salariat comme on le prônait dans l’après-68, mais de défendre les « travailleurs et travailleuses », et la réduction du temps de travail est peu revendiquée. La hiérarchie sociale est aujourd’hui largement acceptée : la « fin des inégalités » signifie une meilleure intégration des femmes ou des personnes de « la diversité » dans l’organigramme des entreprises ou de la fonction publique. L’école n’est plus critiquée pour sa fonction de reproduction sociale et de formatage de la pensée au service de l’ordre établi. Pendant le premier confinement, on a entendu des professeur-e-s qui sont parfois des militant-e-s politiques ou syndicaux parler de « l’absolue nécessité » d’aller en classe. S’ils ont eu raison de souligner les différences existant entre les enfants selon leur milieu social – par rapport au matériel informatique mis à leur disposition, à l’accès à internet ou encore à la contribution parentale aux devoirs –, hier aussi l’école était la « garderie du Medef » et servait à un tri de classe. Enfin, la solidarité financière intergénérationnelle fréquemment assurée par la famille de nos jours pour aider ses membres à surmonter la perte d’un emploi ou une maladie va sûrement s’intensifier, faisant oublier que cette même famille demeure un pilier du patriarcat.

Grâce à la pandémie, le numérique a progressé partout : économie, éducation, administration, contrôle social, etc. Le Covid a permis de modifier l’organisation du travail grâce au télétravail, aux délocalisations, à la suppression de certains boulots. Les banques ont développé le paiement sans contact qu’elles recherchent depuis des années dans le dessein de supprimer bientôt les espèces. Les réticences par rapport à la « révolution numérique » ont été balayées, et il n’y a pas de débats sur ses conséquences écologiques et autres dans tous les rapports sociaux alors qu’elles sont fondamentales : on risque d’aller vers une société elle-même sans contact, avec une flexibilisation accrue des conditions de travail et un repli sur la sphère familiale.

Les médias nous préparent depuis un moment à l’idée qu’on devra mettre les bouchées doubles, et que l’avenir ne sera pas rose pour les générations futures. Sitôt que les aides de l’Etat cesseront, le chômage et la précarité augmenteront avec les licenciements liés aux fermetures d’entreprises ou à leur restructuration, dans le même temps où la réforme de l’assurance-chômage a durci les conditions d’inscription à Pôle emploi. Et on sait que l’isolement dans lequel se trouvent les personnes en situation de chômage ou de précarité rend leurs mobilisations peu évidentes. Enfin, les déficits budgétaires de l’Etat et de la Sécurité sociale vont permettre au gouvernement de justifier la non-augmentation des retraites, le non-remboursement accentué de médicaments, la réforme des retraites, etc.

Des pistes pour le court ou le long terme

Les perspectives de lutte sont difficiles à cerner, avec la pandémie persistante, et la contestation sera sans doute protéiforme. Les mobilisations interclassistes et réformistes (pour le climat, contre les lois liberticides ou les violences policières...) continueront ; il est cependant fort à parier que les prochaines luttes d’ampleur prendront des formes giletsjaunesques, plus « de classe » et dans la rue bien davantage que dans les entreprises. La situation qu’ont dénoncée les gilets jaunes (notamment l’insécurité économique et culturelle liée à la mondialisation ou la dévitalisation des zones rurales et des villes moyennes) va en effet empirer, tout comme le délitement des services publics – particulièrement en matière de santé : aggravation des déserts médicaux dans les zones rurales, flicage par Doctolib et autres avec notamment le passe sanitaire.
Alors, trois grands axes d’intervention nous paraissent à développer :

• Dénoncer l’illusion du changement par les urnes
et de la lutte « antifasciste »

Depuis des décennies, la colère sociale ne trouve d’exutoire que dans un vote de protestation en faveur du Rassemblement national (RN) ou dans un abstentionnisme croissants. Et la gauche comme la droite reprennent la tactique utilisée par le Président Mitterrand pour se faire réélire en 1988 : diaboliser l’extrême droite tout en adoptant une partie de son discours (terrorisme, immigration et sécurité). Cette tactique a fonctionné jusqu’ici, mais de moins en moins bien [2]. Aux dernières régionales, le taux d’abstention a été plus fort que jamais (deux tiers des votants) et le RN et En marche ! ont été les grands perdants.
Il nous faut insister sur le leurre que constituent les élections. Elles servent souvent surtout soit à « sortir le sortant » (voir récemment pour Sarkozy ou Hollande), soit à empêcher le « fascisme » de s’installer en France. Pourtant, lors du premier confinement, des articles « de gauche » les ont vantées comme un moyen de « régénérer » le système, en s’appuyant sur l’associatif ou l’écologie – et on sait que les mobilisations au niveau local, contre une usine de méthanisation ou un parc éolien, peuvent inciter à aller voter.

Le refus croissant des scrutins est pour partie dû au mouvement des gilets jaunes. Celui-ci a fait surgir sur la place publique certaines couches du prolétariat jusque-là invisibles, qui revendiquaient plus de démocratie et moins de mépris de classe [3] par le slogan « Macron démission » ; et il a reposé les questions du recours à la violence et de l’action directe. Son absence de revendications précises au début [4] entraînait de fait une remise en cause globale de la société, et son refus d’avoir des leaders a empêché le pouvoir de négocier avec quelque interlocuteur pour neutraliser la colère sociale.
Mais la pandémie a encore accru le dégoût du politique dans les classes populaires : elle a illustré le vide du pouvoir, incapable de répondre à la crise sanitaire, mais a aussi démasqué les contre-pouvoirs, également incapables de la résoudre. Si depuis des décennies des révoltes spontanées et ponctuelles éclatent toujours en France, il n’y a plus de projet en rupture avec le capitalisme, et cette situation est pour une bonne part à mettre au compte de la social-démocratie, qui diffuse la croyance en l’Etat et en son possible rôle protecteur. De nos jours, un front qui va du PS à certains courants libertaires vient au secours de la démocratie parlementaire en se cantonnant à un discours politiquement correct sur les trois thèmes de l’écologie, du féminisme et de l’« antifascisme ». Alors, c’est bien l’utopie qu’il importe de remettre au goût du jour : l’autonomie ouvrière, l’autogestion qui ont disparu même de la presse libertaire. Il est nécessaire de reparler de la révolution sans se laisser piéger par la question de sa finalité : le « communisme » soviétique a failli, et les anarchistes l’ont dénoncé dès ses débuts, mais le capitalisme n’est pas la fin de l’Histoire – et le nouveau léninisme du type Lordon n’a pas davantage nos faveurs. Par ailleurs, le front « antifa » qui s’agitera à l’approche de la présidentielle n’aura pas forcément son impact antérieur, parce que le RN est de plus en plus vécu comme un parti intégré à l’échiquier institutionnel.

Attention cependant à ne pas nous illusionner sur les abstentions aux régionales : elles constituent pour certains un geste politique, mais pour d’autres juste un retrait égoïste sur soi ou sa famille. De plus, ce scrutin n’intéresse guère, à l’inverse de la présidentielle. Et si les jeunes ont très peu voté (20 % pour les 18-24 ans), il est à craindre que le manque de perspectives, la précarité voire la pauvreté grandissante que connaît une bonne fraction de la jeunesse se traduise non par une politisation massive, mais par une certaine aigreur de ne pouvoir gagner dans la hiérarchie sociale une place jugée méritée grâce à des études ; ou encore par une colère dirigée contre les « baby-boomers qui enferment et empêchent de faire la fête ». Enfin l’individualisme convient aux gouvernants comme au marché capitaliste : du moment qu’on consomme, tout va bien, et la « démocratie » (par exemple aux Etats-Unis) arrive à fonctionner avec d’énormes taux d’abstention.

• Réinscrire la lutte des classes et la révolution sociale dans toutes les mobilisations

Que les mouvements portent sur le travail, l’économie, l’écologie, le féminisme, le climat, la sécurité ou les migrant-e-s, nous devrons insister sur une réalité : il n’y a pas un bon et un mauvais capitalisme, mais toujours un seul et même système à abattre si on veut changer la marche du monde.
Le prolétariat demeure l’élément central d’un processus révolutionnaire. Preuve en a encore été donnée, au début de la pandémie, par le refus de considérer l’absence de masques comme un motif légitime de « droit de retrait » pour les prolos – ces premiers et premières de corvée qui doivent travailler coûte que coûte pour faire fonctionner la société.

Mais il y a urgence à réfléchir à des modes de solidarité et de résistance collective pour combattre l’atomisation de toutes et tous. Il existe actuellement dans la société française une minorité de personnes radicalisées qui font du semi-insurrectionnel, mais cette minorité est bien plutôt engagée contre des projets d’aménagement du territoire, et même si ses luttes peuvent aboutir à une victoire (on l’a vu avec Notre-Dame-des-Landes) elles ne suffisent pas à détruire le capitalisme. Il a aussi vu apparaître dans le mouvement contre la réforme des retraites, à Saint-Nazaire, Nantes ou Poitiers, des assemblées interluttes qui cherchaient à s’autonomiser par rapport aux AG interpros des syndicats. Et c’est parfois la base de ces derniers qui impose un calendrier de manifestations à leurs directions, malgré leurs réticences. De plus, les gilets jaunes ont montré qu’il était possible d’intervenir sur la question sociale en dehors des syndicats et partis. Enfin, en divers lieux, on a constaté une légère reprise de la dynamique sociale ces six derniers mois. Par exemple, à Limoges, il y a eu une Manifestive de 2 000 personnes, une très belle manif féministe le 8 mars, une occupation du théâtre assez inventive, un 1er Mai plus important que d’ordinaire… L’information sur ces luttes, ou encore sur les nombreuses actions contre les antennes-relais de la 5G et autres sabotages, passe malheureusement peu [5] ; il importe donc de les faire connaître pour favoriser leur interconnexion, et éviter que le refus d’une ferme-usine ou d’un « parc » éolien s’exprime seulement par des démarches « citoyennes », le recours aux tribunaux et un arrêté préfectoral, car cela ne fait que renforcer la croyance en l’État, donc le maintien du statu quo.

• Se battre contre « l’avenir tout-numérique » et ne pas céder aux charmes d’un militantisme en chambre et en ligne

Les réseaux sociaux ont peut-être favorisé les « printemps arabes » et la mobilisation des gilets jaunes ces dernières années, mais méfions-nous de ce prétendu « nouvel outil » de la contestation sociale : c’est en occupant les places ou les ronds-points – donc en menant une action collective dans l’espace public – qu’on établit un rapport de forces contre le pouvoir. Si Internet a eu son utilité pendant le confinement parce qu’on n’avait pas d’autre moyen de discuter, rien ne vaut une véritable réunion pour partager des expériences, réfléchir ensemble et se coordonner.

En conclusion, nous allons sans doute entrer dans une période où la lutte des classes sera plus âpre dans de nombreux pays – les autorités répondant par une violence accrue aux manifestations voire aux émeutes. Il s’agit de nous y préparer.

Introduction et synthèse du débat faites par Vanina

Notes

[1Elle est en réalité arrivée peu après ce débat en juillet 2021

[2Dans l’enquête BFMTV du 14 avril, Marine le Pen arrivait en tête au premier tour de la prochaine présidentielle, mais l’écart entre Macron et elle se réduisait : 56 %-44 % des intentions de vote, contre 66 %-34 % des votes en 2017

[3Ce mépris a été apparent en d’autres occasions, comme la révolte des bonnets rouges – traités d’analphabètes, de fachos, d’alcoolos, de machos… – en 2013, et il vise actuellement la mobilisation contre le passe sanitaire

[4L’abandon de la taxe carbone ou même le RIC n’ont guère pesé comparé à l’exigence d’une vie plus digne

[5De même pour le blocage des centrales à béton, dont on ne trouve trace que sur Reporterre ou Mediapart

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