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CA 313 Octobre 2021

COVID : Un vécu parmi d’autres

samedi 23 octobre 2021, par Courant Alternatif

Contaminé par le Covid-19, j’ai été hospitalisé en avril 2021 pendant 11 jours. J’ai longtemps hésité avant d’écrire un article sur ce sujet centré sur ma personne. Avec du recul il me semble aujourd’hui peut-être utile de m’exprimer sur ce vécu en tentant de dépasser l’anecdotique.


Ma contamination

Je m’en suis aperçu le 7 avril lorsque ma température corporelle a grimpé rapidement en 24 heures jusqu’à 39°C. J’en ai eu rapidement la confirmation par un test PCR qui m’a annoncé le 8 qu’il s’agissait du variant anglais. Très rapidement je tombais par terre régulièrement chez moi à tel point que mon entourage a été obligé de faire intervenir 2 fois les pompiers en 24 heures. Et pourtant je n’avais pas de comorbidités mis à part une légère obésité. A la 2ème fois, mon médecin traitant a demandé mon hospitalisation d’urgence avec mon accord. Je n’avais pas le choix et je commençais à perdre pied, je manquais d’oxygène. Pour combattre cette fièvre, j’avais hésité à prendre de l’aspirine car je suis allergique au paracétamol [1] et que je venais de lire que l’aspirine était déconseillée dans le cas du Covid-19. Mon médecin traitant a balayé mes certitudes livresques car ce qui est déconseillé est en fait l’ibuprofène, anti-inflammatoire non stéroïdien [2], ce qui sera remis en cause en mai 2021 [3] comme quoi une « vérité » d’aujourd’hui peut être remise en cause le lendemain. Il m’a donc prescrit de l’Aspégic contenant de l’aspirine. Il nous indique que le CHU de Reims a un protocole de soins contre le Covid-19 et qu’il nous faut entrer dans ce protocole (voir plus loin)
L’assurance maladie prend contact avec ma compagne, elle aussi cas positif sans hospitalisation (mais elle en a bavé), afin de connaître nos cas contacts.

Évidemment, avant de lui donner des noms, ma compagne a pris contact avec eux pour connaître leur avis. En fait tous nos cas contacts accepteront à se faire tester et aucun cas positif ne sera révélé. L’assurance maladie, certainement débordée en pleine 3ème vague, ne nous contactera plus pour connaître la filière de notre contamination. Après analyse de nos comportements dans cette période, notre contamination a dû se produire par les mains lors de nos achats en supermarché comme une vulgaire gastro-entérite, mais ce n’est qu’une hypothèse. A noter que lors de mon hospitalisation je croiserai beaucoup de malades qui ignoraient tout des conditions de leur contamination.

Mon arrivée au CHU de Reims

Les 3 premiers jours, sous 40 de fièvre, je suis en plein délire. La seule chose dont je me souvienne clairement est « on vient d’intervenir contre votre embolie pulmonaire » prononcé très distinctement à mon oreille par très certainement une infirmière.

J’apprendrais plus tard qu’ils/elles m’ont fait un Angioscanner thoracique [4]. J’apprendrai aussi plus tard par une copine que je suis resté 2 jours et demi, allongé dans un lit, sous oxygène, dans les couloirs des Urgences bondées. Etant moins atteinte que moi, elle s’est fâchée et à demandé à son entourage de venir la chercher. Elle a quitté le CHU en signant une décharge.

En fait, le personnel soignant attendait qu’un lit se libère pour moi. Aux Urgences, complètement débordées, submergées, par le nombre d’arrivant.e.s, les médecins urgentistes devaient choisir : Le retour à la maison avec aucun traitement si ce n’est du "Doliprane" pour combattre la fièvre, l’hospitalisation dans l’unité 88 (8ème étage du CHU) exclusivement réservée aux malades du Covid-19 dont le taux d’occupation est de 100% et le service de réanimation lui aussi saturé pour les cas très graves.

Un quotidien d’enfer

Je me retrouve le soir de mon 3ème jour d’hospitalisation dans la chambre n°1. Je suis étonné de me réveiller sans porter de masque. Lorsque je reprends une partie de mes esprits (la fièvre a baissé) je dois répondre à des questions posées par un Interne accompagné d’un Externe et d’un jeune dont j’ignore le statut. La triplette que j’ai à mon chevet est très hiérarchisée, seul l’Interne parle et note mes réponses. Dans ce service 3 triplettes tournent en permanence et seront au chevet des 52 malades (26 chambres de 2 lits) au moins une fois par jour. Ma chambre est quasiment toujours occupée par :

Démocratie sanitaire
  • des Internes, Externes ... et parfois des médecins
  • une infirmière et une aide soignante qui s’affairent, le plus souvent débordées (prise de température et tension artérielle plusieurs fois par jour, prise de sang 1 fois tous les jours, prise du taux de saturation d’oxygène dans le sang toutes les heures, voire toutes les demi-heures pour les cas critiques avec le réglage du volume d’oxygène -voir plus loin-, distributions des médicaments du protocole de soins, piqûres diverses et multiples, recharge et contrôle de la perfusion de divers produits (souvent des vitamines, du fer, etc.) grâce à un cathéter sous-cutané placé sur le dessus d’une main
  • Les agentes de service dont les principales tâches sont de laver les malades qui n’ont plus d’autonomie (la grande majorité), d’assurer l’hygiène et de nettoyer, désaffecter les chambres, apporter l’eau et les repas, vider l’urine des pistolets, changer les draps, gérer les bassins, etc.

Tout le personnel qui pénètre dans une chambre pour une raison ou pour une autre, se couvre des pieds à la tête pour se protéger du virus. Dès que la personne quitte la chambre elle enlève toute cette protection qui va dans une grande poubelle vidée tous les soirs. Pour pénétrer dans une autre chambre, la personne recommence le même processus.

La nuit, si nous ne voyons plus les agentes de service, par contre toutes les heures une infirmière ou une aide soignante intervient en nous réveillant... En fait, nous ne pouvons pas dormir et c’est volontaire puisque l’équipe médicale a peur que certains d’entre nous tombent dans le coma, voire pire.

L’oxygène dans le sang

Le problème de l’oxygène dans le sang est central pour tous les malades de l’unité 88. Pour cette assistance respiratoire, nous n’avons pas de masque mais un système appelé "lunette". L’oxygène arrive par des tuyaux. Il faut déjà placer les 2 petits embouts centraux dans les narines puis le tuyau de chaque côté derrière l’oreille (d’où le nom de lunettes). Ce système est amené à se dérégler très souvent et il faut le remettre en place le plus rapidement possible..

Malheureusement le personnel n’a pas le temps de nous expliquer, c’est ainsi que certains malades n’y arrivent pas sans aide et ont tendance à réclamer le masque, moins efficace mais plus facile d’utilisation. C’est ainsi qu’un de mes 4 voisins que j’ai eu pendant mon séjour s’est fait engueuler par un Interne qui ne comprenait pas qu’on soit "aussi bête" ! Terrible ! Ce malade va très rapidement se retrouver en réanimation "de part sa faute", dixit l’Interne ! Je vais gueuler, on me proposera la psychologue de l’hôpital ; devant mon refus, on me proposera la télé (dans aucune des 26 chambres la télé n’est allumée !).

Nous savons tous que l’oxygène est indispensable à la vie et au bon fonctionnement de notre organisme. Si notre sang en manque, nos organes sont en danger. Connaître l’état d’oxygénation du corps est une donnée très importante en médecine. La saturation en oxygène, correspond au taux d’oxygène contenu dans les globules rouges après leur passage dans les poumons. Elle s’exprime en pourcentage et s’obtient en quelques secondes grâce à un petit appareil appelé saturomètre que l’on place au bout d’un doigt. On mesure ainsi la "saturation pulsée" ou SpO2. Nous devions avoir au moins 94% qui doit être obtenu grâce à la puissance en litres/min d’un appareil nous fournissant l’oxygène qui nous manquait A l’arrivée d’un patient dans le service, le médecin détermine la puissance qui semble nécessaire (pour moi ce sera 6l/min). En vérifiant constamment le SpO2 (voir au-dessus), le médecin augmente ou diminue la puissance. On comprend très vite qu’il faut qu’elle baisse, dans le cas contraire... c’est la réanimation !

Un protocole de soins

Rapidement je prends connaissance de mon protocole de soins, appelé POLYCOR. Il s’agit essentiellement d’un anti-inflammatoire puissant, un corticoïde dérivé de la cortisone, d’un anticoagulant sous forme de solution injectable dont la fonction est de combattre la naissance ou le développement de caillots de sang, une protection gastrique et d’une surveillance glycémique (sucre dans le sang) afin de prévenir un des effets indésirables du corticoïde. En effet, la cortisone et ses dérivés peuvent bouleverser ce taux de glycémie. Les 2 premiers médicaments peuvent être très dangereux comme je vais m’en apercevoir (voir plus loin).
J’apprendrai en sortant de l’hôpital que depuis le 27 mars 2020, une équipe du CHU de Reims dont la responsable est la professeure Bani-Sadr, utilise des corticoïdes pour soigner les malades atteints du Covid-19. Pas de remède miracle mais des résultats encourageants car ces corticoïdes réduisent d’un tiers la mortalité des patients placés sous assistance respiratoire mécanique et d’un cinquième chez ceux recevant simplement de l’oxygène. A noter que depuis 2021 ces corticoïdes sont associés à d’autres anti-inflammatoires qui diminuent encore la mortalité.

La loi Kouchner de 2002

En me réveillant, je constate que j’ai énormément mal sur le côté gauche m’interdisant tout mouvement de ce côté. On m’informe que j’ai un hématome qui prend la moitié de mon tronc plus l’épaule gauche. Je demande des explications, Les réponses des Internes tournent autour de l’évacuation des poumons de mon embolie naissante. Au 5ème jour, j’ai à mon chevet une jeune médecin, apparemment en « free lance », qui me demande si elle peut photographier mon hématome. Cela lui semble inquiétant et va chercher sur un chariot un appareil lui permettant d’effectuer un électrocardiogramme. Après analyse des résultats elle me dit, toute rassurée, que je n’ai pas d’hémorragie au niveau du cœur... mais que ce soir à la réunion de l’équipe soignante elle proposera un arrêt des injections de l’anticoagulant [5]. Effectivement pendant 5 jours je n’entendrais plus parler de ces injections. D’autre part, elle veut en savoir plus sur l’état de mes poumons (cela tombe bien, moi aussi !) et va me faire passer un scanner en fin d’après midi. Vers 18 heures, un brancardier vient me chercher pour me descendre dans le sous-sol du CHU afin de passer ce scanner. Il me parle instantanément de ses conditions de travail où il se retrouve seul à cette heure pour descendre des malades et surtout les remonter dans leur chambre. Il a du retard car seul il n’arrive pas à suivre le rythme du scanner, notre temps de passage dépassant largement le temps de transport dans des couloirs interminables. Il me prévient que je devrais attendre une demi-heure. Je le rassure car j’ai une bouteille d’oxygène qui devrait m’aider. A mon retour dans ma chambre, la jeune médecin me dit que je suis sur la bonne voie : Un de mes poumons est encore "pris" à 20%, l’autre seulement à 10%. Cela me fout la pêche et me donne envie de me battre pour sortir de l’hosto.

Mais, surprise, la veille de mon départ du CHU, vers 2h du matin, un Interne se pointe à mon chevet pour me faire une injection de l’anticoagulant. Je lui demande des explications. Sa réponse est nulle : « Cette nuit vous avec changé de référent » (j’ignorais que je pouvais en avoir un) et il a décidé ! Vous devez obéir ! Je refuse ! Il m’engueule ! Je maintiens mon refus, car depuis la loi Kouchner de 2002 « aucun acte médical, ni aucun traitement ne peut-être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne... ». Deux heures après, il est 4 heures du matin une infirmière aux ordres de sa hiérarchie vient pour ré-essayer de me piquer. Nouveau refus, l’infirmière est en colère, elle va me punir en remontant la barrière de mon lit [6] m’enlevant toute autonomie pour me lever. Dès lors, je vais « la sonner », mon compagnon de chambrée qui a tout entendu va s’y mettre aussi [7] ! Vers 6 heures du matin, elle va finalement céder et rabaisser la barrière.
Quelques heures plus tard, je quitte le CHU pour un retour à domicile où une bonbonne d’oxygène m’y attend mais réglée à seulement à 1l/min. J’y retournerai 3 fois pour des examens et pour le suivi de mon protocole de soins qui se terminera le 9 mai.

J’ai bénéficié une autre fois de la loi Kouchner. Dès le 4ème ou 5ème jour, j’ai reçu la visite de la diététicienne du CHU qui m’avait persuadé de prendre à chaque repas un petit pot supplémentaire de fruits sans ou avec sucre ajouté, tout dépendait des stocks. C’était, disait-elle, un bon moyen d’avoir de l’énergie afin de sortir plus rapidement de l’hôpital. Quelques jours après, je vois une infirmière venir pour me faire une piqûre d’insuline car mon taux de glycémie est passé à 1,51 g/L dépassant le maximum de 1,5 g/L fixé par le protocole ! Faisant rapidement le lien entre mon gavage de sucre et la montée de ma glycémie, je refuse cette piqûre en expliquant le lien que je venais de faire. N’ayant jamais eu de diabète, mais son apparition pouvant être un effet indésirable du corticoîde, je prenais tout de même un risque. En fait, en ne mangeant plus cette « énergie » sucrée, mon taux de glycémie va redevenir normal dès le lendemain matin.

Quelques réflexions

Face à la maladie qui frappe un individu, celui-ci est seul même si son entourage affectif joue un rôle primordial d’accompagnement. Dans le cas du Covid-19, il s’agit d’autre chose puisqu’elle touche tout le corps social. Celui-ci devrait tenter de réagir collectivement, ce qui n’est pas le cas même au niveau de l’exploitation salariale, des conséquences sociales et économiques. Hospitalisé pour Covid-19, les visites sont interdites, tu es donc isolé du monde extérieur, seul le téléphone portable peut te permettre de communiquer dans les limites de ton état de santé.
En avril, au CHU, je n’ai rien entendu sur les vaccins, ce n’était pas encore le débat central comme aujourd’hui.

Pendant tout mon séjour, je n’ai pas arrêté de poser des questions aux personnels, sur leurs conditions de travail, sur leur organisation, sur la maladie, sur le protocole de soins, …et parfois sur les résultats des prises de température, de tension, etc. lorsque ceux-ci ne m’étaient donnés et surtout sur l’évolution de la puissance de mon assistance respiratoire. Lorsque le personnel soignant ne connaissait pas les réponses, il m’indiquait qu’il faisait remonter le soir à leur réunion. C’est ainsi que j’ai eu la visite par 2 fois de la responsable du service, et je fus très étonné par sa simplicité et surtout sa franchise. « Nous ignorons encore beaucoup de choses sur cette maladie, nous en apprenons tous les jours et nous sommes sûrs de rien ». Ce type de discours n’a rien à voir avec le discours des scientifiques qui passent régulièrement à la télé, quant aux décideurs politiques, n’en parlons pas !

Par contre, en 11 jours, j’ai pu me rendre compte des conditions de travail des personnels : De l’agente de service à l’infirmière en passant par l’aide soignante, sans oublier les Internes et Externes (nos futurs médecins…). Cela a aussi des conséquences pour les malades au niveau de leur quotidien mais aussi au niveau de la qualité des soins reçus. Au niveau du personnel soignant, ce qui m’a choqué le plus c’est le manque de temps, de recul, de concertation. C’est ainsi, par exemple, que lors de leur reprise de fonction après un repos, le personnel soignant n’a pas le temps de consulter l’évolution du dossier du patient. De plus, ce qui est criant c’est la hiérarchie qui règne à tous « les étages » de ce personnel. Nous sommes loin des images idylliques véhiculées par les médias au début de cette pandémie.

Denis, le 15/8/21

Notes

[1Le paracétamol n’est pas un anti-inflammatoire. Ce ne peut pas donc être un médicament contre le Covid-19 ! Le paracétamol est un antalgique ou anti-douleur ainsi qu’un antipyrétique (diminue la fièvre)

[2Dans la famille des anti-inflammatoires, il existe deux grands types : les non stéroïdiens, parmi lesquels les plus connus sont l’aspirine (Aspirine UPSA, Aspro, Aspégic...) ou l’ibuprofène, et les stéroïdiens, plus puissants, dérivés du cortisol et de la cortisone

[3Prendre des médicaments anti-inflammatoires de la famille de l’ibuprofène (Nurofen, Advil ou le Kétoprofène) n’augmente pas le risque de faire une forme grave du coronavirus ni d’en mourir, contrairement à ce que l’on craignait au début de la pandémie. « L’utilisation d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) n’est pas associée à une augmentation de la mortalité ou de la gravité du Covid-19 », conclut une vaste étude des autorités de santé britanniques portant sur 72 000 patients, publiée le 8 mai dans la revue médicale The Lancet Rheumatology

[4L’angioscanner est un examen qui permet de visualiser les vaisseaux sanguins (veines ou artères). L’examen consiste à injecter un produit de contraste (opaque aux rayons X) dans la circulation sanguine afin d’individualiser les vaisseaux sanguins et de les observer au scanner à rayons X, qui permet d’obtenir des images en coupe fine

[5(La coagulation est centrale dans la lutte contre les caillots de sang pouvant amener une embolie, une phlébite, … Pour faire un bilan de la coagulation d’un patient, la médecine dispose d’un élément important : le nombre des plaquettes sanguines : Sa baisse peut provoquer des hémorragies, par contre son augmentation provoque un risque de thrombose

[6Afin de prévenir les chutes, les lits d’hôpitaux ont 3 barrières qui se mettent en position haute (le malade ne peut pas quitter son lit) ou basse

[7C’est aussi là, mais pas seulement, que j’ai pu mesurer l’avantage de ne pas être seul dans une chambre

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