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CA 216, janvier 2012

[Anti rep’] Contre l’enfermement… et l’auto-enfermement

samedi 14 janvier 2012, par Courant Alternatif

On assiste aujourd’hui dans de nombreux pays, à l’instar des Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001, à un durcissement continu de la politique répressive qui s’inscrit comme un mode de la gouvernementalité « moderne » ; aussi importe-t-il de bien en saisir la logique pour mieux la combattre.


Le discours emphatique que nous sert en permanence l’Etat sarkozien sur la base des nécessaires « maintien de l’ordre » et « guerre » interne à mener contre le « terrorisme » et la « délinquance » répond, certes, aux valeurs traditionnelles de la « droite dure et décomplexée » au pouvoir. Pour susciter un courant d’adhésion populaire à sa politique, celle-ci a en effet tout intérêt à (se) désigner un « ennemi intérieur » permanent et fonctionnel – tour à tour « incarné », selon ses besoins du moment, par les jeunes de banlieue ou les « jeunes » en général, les « étrangers » ou les sans-papiers, les Roms, les « anarcho-autonomes  », les activistes politiques ou les participants à des mouvements de la contestation sociale. Mais les déclarations préélectorales du « socialiste » Hollande censé représenter une alternative à cette droite prouvent, s’il en était encore besoin, que celle-ci n’a pas l’exclusive du choix de la gouvernance sécuritaire.

L’essor de la répression globale en cours est également en grande partie une mise en scène pour l’Etat : il réprime afin de contenir révoltes et rébellions, bien sûr, mais aussi pour se positionner comme garant et exécuteur du « maintien de l’ordre » auprès d’une « opinion » qu’il fabrique autour de lui (à partir des diverses peurs provoquées par les incertitudes sociales, mais reconstituées et amplifiées par le feuilleton ininterrompu des faits divers glauques et sanglants sur lequel se nouent la rhétorique et les pratiques punitives). Ce maintien de l’ordre comme message primordial s’articule en effet avec une logique de la punition qui nous arrive – de même que la morale du travail, de l’effort et du chacun pour soi – des Etats-Unis dans les wagons idéologiques du libéralisme, où le protestantisme évangéliste est « au plus près » des références bibliques les plus littérales de l’Ancien Testament dans lesquelles toute idée de justice (forcément divine) est interprétée selon les catégories de la faute et du châtiment (dans le catholicisme traînent de vagues idées de pardon ou de charité aux conséquences un peu distinctes). Et sur ce terreau se développe de plus en plus l’idée exclusive d’une « réparation » à faire aux « victimes » de la «  faute » commise : la tendance est à l’alignement unilatéral de la « justice » sur le droit et les exigences de ces « victimes », que ce soit des « particuliers » ou la société en général représentée par l’Etat (en l’occurrence le parquet).

L’ennemi intérieur pointé dans les déclarations politiciennes et autres campagnes médiatiques est en fait très pratique pour masquer ou justifier la guerre sociale que le pouvoir mène par le biais de ses forces de police et de « justice  ».
Qui dit « guerre » dit militarisation de la police – et implique entre autres une manière d’appréhender les territoires comme des zones ennemies, avec pour conséquences des opérations coups de poing ou d’occupation militaire s’inspirant des traditions guerrières de la contre-insurrection, ainsi qu’une élévation constante des niveaux d’équipement technique (robocops avec flashballs et tasers, BACqueux bientôt équipés de fusils à pompe ; drones de surveillance déployés au-dessus des « quartiers sensibles » : à quand des Predators, ces drones qui tuent ? à quand des patrouilles avec des lance-roquettes, en automitrailleuses ou en blindés ?!).
Et qui dit « guerre » dit des qualifications pénales toujours plus lourdes pour criminaliser la protestation sociale : une action symbolique de dénonciation ou de blocage devient ainsi du sabotage, le sabotage devient du terrorisme, etc. Tout ce qui sort des clous des manifestations syndicales est visé (voir, lors du mouvement des retraites à l’automne 2010, les échelles de peines « adaptées » au profil des manifestant-e-s et des « infractions » constatées – du retrait de permis de conduire jusqu’à la prison, avec et sans sursis, en passant par des amendes). Le message clairement politique donné par la « justice » est que rien ne sera laissé sans réponse de la part de l’Etat, et que plus les actions menées traduisent un degré supérieur de révolte et de rébellion sociale, plus dure sera sa réponse.

On observe ainsi une pénalisation croissante de toutes les infractions, avec une incarcération grandissante : 65 000 détenus au 1er juin, de nouvelles prisons sans cesse en construction… Et, pour les mineurs, le retour des maisons de correction à encadrement militaire et la disparition progressive de l’« excuse de minorité » (NDLR  : voir plus loin dans ce dossier). On se trouve bien dans un processus de contrôle et « dressage » continu des catégories «  jeunes », qui rappelons-le, n’obtiennent l’égalité des droits sociaux qu’à 25 ans. Seuls des problèmes budgétaires semblent de nos jours freiner la mise au cachot effective de toutes les personnes condamnées à des peines fermes (de moins d’un an). Cette logique de la répression s’accompagne de plus d’une exigence de rentabilité, et de rapidité dans les résultats ; aussi la tendance aujourd’hui est-elle à une automatisation de la machine à délivrer des peines – de là l’idée de peines automatiques, de peines planchers pour les récidivistes (et plus seulement pour les peines maximales), de peines incompressibles. Le tribunal, le « juge judiciaire », juge encore, mais dans les limites des peines de plus en plus élevées et étroites que lui impose le législateur, c’est-à-dire, dans les faits, le pouvoir exécutif.

Face à la logique sécuritaire, le piège d’une certaine radicalité politique, ou du moins d’un certain discours qui se veut radical, est de s’aligner sur le jeu répressif de l’Etat et de s’en nourrir par un effet miroir, en se cantonnant au langage de la confrontation directe, « militaro », et parfois à ses gestes – avec ce que cela implique de clandestinité et, partant, de paranoïa dans toute idée de face-à-face frontal ; avec aussi un tri entre les « bons combattants » (les « vrais » ennemis de l’Etat) et les traîtres ou les mous ou les « innocents » ; avec un discours (tendant fortement à s’autoréférencer) sur la « guerre sociale » confondue avec une « guerre armée » ; enfin, avec le refus du terrain judiciaire comme lieu d’affrontement (au profit d’une vision totalisée d’une justice comme instrument unilatéral de la répression), c’est-à-dire sans chercher à se défendre par rapport au contenu d’un dossier judiciaire quel qu’il soit (en pointant ses failles, ses constructions à charge, ses illégalités, etc.).

Bref, quand cette radicalité rime ainsi avec la fonctionnalité actuelle du jeu répressif, elle ne le met pas vraiment en cause puisqu’elle se situe dans une extériorité avec un « monde » (celui de l’« ennemi ») vu comme totalité close et parfaitement hostile, dont le « droit » ne serait qu’un habillage, les « droits » des illusions, l’Etat une simple machine policière du maintien de l’ordre, et en définitive la répression une simple confirmation de la justesse de positions politico-idéologiques. Ce faisant, la boucle du raisonnement est bouclée dans un « cercle parfait » mais inutile.

Plutôt que cet auto-enfermement en marge de la société qui laisse désarmé-e face à la répression – tout en répondant, ironie du sort, aux attentes mêmes de l’Etat –, nous pensons qu’il faut construire un combat antirépression, c’est-à-dire se battre pour faire reculer la répression, l’incarcération, mobiliser pour les rendre illégitimes. Et cela implique de la déboucler, cette boucle, ou de l’empêcher de se boucler, parce que l’on n’est pas extérieur-e à la société mais dedans  ; parce que l’on lutte pour élargir (ou pour que ne soient pas réduits) des espaces de liberté et de confrontation (en se situant donc constamment dans un rapport de forces), et non pour faire son miel idéologique de la disparition de ces espaces (liée précisément à l’absence ou à l’insuffisance du rapport de forces) en en faisant la confirmation de l’extrême dichotomie du tout ou rien – du monde comme prison, comme catastrophe, comme pure domination, dans une posture « héroïque » présentement surtout individualiste, mais qui risque constamment de basculer dans le nihilisme.

Empêcher l’enfermement dans le piège de cette boucle passe déjà, quand il y a des dossiers judiciaires, par un combat sur ce terrain, pied à pied car là chaque centimètre compte (s’il est vide, il faut se battre là-dessus ; s’il est presque vide au regard des charges retenues et de la détention préventive requise ou effectuée, il faut se battre là-dessus, etc.) ; de même qu’il n’y a pas de combat anticarcéral qui vaille sans les taulards et leurs exigences. Et cela passe aussi par une bataille de l’opinion : il s’agit de dénoncer et démanteler, à la mesure de nos moyens mais en tout cas en s’y essayant, les constructions politico-judiciaires, les montages médiatiques – donc de ne surtout pas laisser à l’Etat le monopole sur ce terrain « idéologique » du tout-répressif et de la sécurité, avec sa supposée « normalité ».

La vraie « normalité », la vraie évidence, c’est ne pas accepter d’être les otages des stratégies répressives ou les boucs émissaires d’une stigmatisation sociale ; c’est ne pas accepter de s’en prendre plein la gueule pour rien ou trois fois rien ; c’est se révolter contre l’injustice et contre les attaques portées sur nos conditions d’existence sans trouver « normal » d’en subir des conséquences en termes de répression et d’incarcération.

C’est en cela que le combat antirépression – y compris sur le terrain judiciaire – fait partie intégrante du combat contre l’ordre social et s’articule aux mouvements sociaux d’insubordination et de lutte qui le contestent.

On a raison de se révolter !

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