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Courant alternatif n° 269 - avril 2017

Retour sur la marche pour la justice et la dignité du 19 mars dernier

mardi 18 avril 2017, par admi2

Retour sur la marche pour la justice et la dignité du 19 mars dernier

Entre 10 et 20000 manifestants ont participé à cette marche, ce qui est une réussite pour une initiative qui ne vient pas de la « gôche » officielle. Une manifestation aux composantes très diverses (familles de victimes, collectifs de sans papiers, des foyers, de banlieue, extrême gauche traditionnelle, mouvements décoloniaux, cortège antifasciste, « cortège de tête » (1)...), relativement colorée, un cortège dynamique avec des slogans variés. Une initiative qui a suscité aussi beaucoup de polémiques et qui pose pas mal de questions politiques importantes pour la suite.


Petit historique

A l’origine de la marche, un appel de familles de victimes de violences policières. Nous l’avons publié dans Courant Alternatif du mois de février. Cet appel avait le mérite de faire la jonction entre les violences policières racistes, la répression contre le mouvement social et l’état d’urgence. Il allait dans le sens de la convergence et des ponts à construire entre les diverses composantes de ceux et celles qui s opposent a cette société, et particulièrement les victimes des violences policières, l’antiracisme politique et les acteurs du mouvement social de ces derniers mois. Au départ, il était signé par pas mal de petits collectifs et très peu d’organisations. Les initiateurs/trices de l’appel essayaient de sortir de leur isolement et ont rapidement proposé un appel plus bref pour tenter (avec succès d’ailleurs) d’obtenir plus de soutien. Ce nouvel appel tenait en quatre points, plus consensuels, vérité et justice pour les familles, contre la banalisation du racisme, contre l’état d’urgence, pour la régularisation de tous les sans-papiers. Enfin, « sortir du colonialisme » organisait une semaine anticoloniale dans laquelle il appelait à soutenir la marche. Dans un premier temps, certaines organisations (le PCF par exemple) ont été signataires de la semaine, sans pour autant signer explicitement l’appel à la marche du 19 mars. Il y avait donc trois appels différents mais reliés entre eux. Par ailleurs, un certain nombre d’organisations et de collectifs ont décidé d’appeler à la marche sans signer l’appel, sur leurs propres bases. Pour finir, un nombre assez important de collectifs divers ont signé l’appel des familles à la marche (dont le FUIQB), quelques syndicats Sud et très peu d’organisations politiques (AFA, AL, CGA, NPA, VP, OCL Paris, PIR...), majoritairement signataires dès le départ. L’appel en quatre points a été peu signé, mais par des structures plus importantes (ATTAC, DAL, Ensemble !, Sud, UD-CGT...). Le Parti de Gauche, les Verts, le PCF... se sont ralliés à la marche à la dernière minute.

En fait, ceux qui ont le plus oeuvré pour le succès de la marche, ce sont le pouvoir, sa police et sa justice : acharnement contre la famille Traore, affaire Théo.... Et on peut considérer cette marche comme un succès du point de vue du nombre. Plus de 10000 manifestants pour une initiative autonome de la gauche institutionnelle, par des organisateurs peu importants et peu implantés, c’est pas mal. Une nuance à apporter cependant : il y avait très peu de cortèges de banlieue présents en tant que tels. Les enjeux sont d’importance. Il s’agit de rendre visibles les violences policières importantes subies en continu dans les quartiers populaires dans un silence médiatique et politique complet. Il s’agit à travers cette visibilisation de dénoncer le racisme d’état, le racisme structurel dans notre société. L’enjeu est aussi de travailler à une jonction entre ce qui se passe dans les quartiers populaires et les mobilisations sociales notamment autour de la loi travail, à une solidarité réelle entre deux types de victimes de la répression policière. L’enjeu enfin est de poser dans le débat public les questions des violences policières, de l’état d’urgence, du racisme structurel en période électorale, période plus que propice à tous les discours sécuritaires.

Il faut d’ailleurs noter que la mobilisation policière était massive. Certains départs de banlieue (c’est une tradition dans certaines communes de faire un rassemblement local d’abord) ont été interdits. Il y a pourtant eu très peu d’affrontements. Démonstration a été faite que le « cortège de tête » est capable de manifester dans le calme s’il estime que l’objectif politique l’exige (à quelques incidents de fin de manif près). Il faut noter aussi le silence médiatique quasi-total. Il n’a jamais été question de la marche dans les grands media avant. Pendant le week end, les media ont préféré se focaliser sur Mélenchon le samedi et Hamon le dimanche. C’est une version policière qui a été diffusée (d’abord 7000 manifestants, chiffres de la police, puis carrément 5000 manifestants et zoom sur les « violences »).

Des débats importants

Dès le départ, cette initiative a fait l’objet de nombreuses critiques, qui n’ont fait que s’amplifier, des critiques très contradictoires entre elles car venant de milieux différents, critiques pour certaines justifiées.

Tout d’abord, dans certains milieux, la seule signature qui a été prise en considération est celle du PIR, et il semble que pour certains, ceci suffise à refuser toute mobilisation commune sur le sujet. Cette initiative ne vient pas du PIR, mais de certaines familles. Ces proches des victimes, au fil de leurs années de combat, se sont conscientisées, politisées, quand elles ne l’étaient pas au départ, et il y a une certaine dose de mépris à les considérer comme des marionnettes aux mains d’un groupuscule. Ce n’est pas parce que ce sont des proches des victimes que nous sommes obligé-es d’être politiquement d’accord avec elles, mais elles sont bien à l’initiative. Et lorsqu’un appel est lancé, c’est bien le contenu de l’appel qui doit nous déterminer en premier. Et le contenu de cet appel faisait du bien dans la conjoncture actuelle. Certes, le PIR a une influence dans cette mobilisation, mais il n’en a pas la direction. Et comment combattre son influence si on ne participe pas aux mobilisations contre les violences policières au prétexte de leur présence ?

Il y a eu bien sûr des tensions et des désaccords dans le collectif tout au long de la préparation de la marche. L’assistance était diverse et loin d’être unie politiquement, c’est la conscience des enjeux qui nous a fait asseoir autour de la même table, en mettant certaines questions sous le tapis. Dès le départ il y a eu des divergences autour de la participation des sans-papiers et des foyers qui n’allaient pas de soi pour certain-e-s. Le même mépris pour les familles de certains milieux qui les prennent pour des marionnettes aux mains du PIR existe dans d’autres milieux qui prennent les sans-papiers pour des marionnettes aux mains de l’extrême-gauche (sous-entendue blanche). Et surtout, dans le non-dit, pour des gens qui cherchent à tout prix une alliance avec une gauche plus institutionnelle, la reconnaissance par les grands partis, revendiquer la liberté d’installation, ce n’est pas le meilleur moyen. On notera que cette revendication est bien restée un axe important de la mobilisation, axe dont on pouvait pourtant déplorer l’absence dans l’appel.

On en arrive aussi au cœur de critiques certainement plus importantes et plus justifiées. Déjà, les familles en lutte sont divisées politiquement. Certaines ont refusé de participer à la marche, personne ne peut se poser en représentant de l’ensemble des familles. C’est d’ailleurs bon signe, signe de ce que les familles ne se réduisent pas à des victimes, mais qu’il y a bien des collectifs de lutte, avec des débats et des oppositions. Le contraire serait inquiétant. Certains collectifs de banlieue ont beaucoup hésité avant de se joindre à l’initiative, d’autres ne l’ont pas fait.

Des divergences politiques ont commencé à se faire jour au sein du collectif à l’approche de la marche. Tout d’abord autour de la traditionnelle question de savoir qui allait parler au nom de qui. Il a été décidé qu’aucune organisation politique ne s’exprimerait à la tribune (ou toutes, ce qui faisait trop). Mais aussi sur l’attitude à avoir vis à vis du parti de gauche, qui a invité la marche à son meeting, sans pour autant mobiliser pour elle. La présence du PG à la marche était présentée comme le signe d’une victoire politique des tenants de l’antiracisme politique. C’est relativement inquiétant pour la suite de ne pas avoir même le minimum de réflexion sur la démagogie qui accompagne toute campagne électorale.

Le cœur de la critique de cette initiative peut être résumé par un extrait d’une tribune libre parue dans « quartiers libres » le 17 mars : « Une des critiques les plus importantes sur la marche est celle de l’arc de force qu’ont construit certains de ces organisateurs. Cela va des artistes en mode « je m’engage le temps d’un tube » jusqu’à celle du Parti de Gauche. Ce mix entre showbiz et politique rappelle les stratégies à la mode SOS racisme qui ont été et qui reste la marque de « l’antiracisme moral des jours de fêtes ». Que certains s’interrogent sur le sens de ces mises en scène ne peut être balayé par un simple constat sous Facebook comme le fait Hourria Bouteldja. ». Précisons que les mêmes critiques reprochent l’absence de la thématique de l’islamophobie dans la campagne et le cortège, et l’expliquent par cet opportunisme.

Et c’est bien ça qui va se jouer dans la suite de la marche. Ses organisateurs n’ont jamais caché qu’ils visaient un « après-marche », la construction d’une suite politique. Et ils ont raison. Cette marche serait de peu d’intérêt si elle s’en arrêtait là. L’enjeu après la marche reste le même qu’avant : comment prendre en compte la question du racisme structurel dans les luttes sociales, comment sortir les banlieues d’un statut (2) qui en font le lieu de tous les fantasmes y compris dans nos milieux, comment opérer une jonction réelle des luttes, ou à défaut des collectifs militants. Et ce n’est certainement pas en cherchant une alliance institutionnelle ou en courant les medias qu’on construira ce rapport de forces.

OCL Paris-Banlieue

(1) « Cortège de tête  » qui cette fois-ci était en queue.

(2) Les banlieues n’apparaissent dans le paysage médiatique et politique que sous l’angle des violences, du non droit, etc. La réalité des banlieues, qui concentrent la population la plus nombreuse, et la grande majorité des exploité-e-s, elle, reste totalement ignorée.

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1 Message

  • Non, l’antiracisme politique n’est pas "racialiste" !

    En finir avec une imposture intellectuelle

    « En dehors du fait que l’émergence d’un antiracisme politique constitue une menace pour la stabilité des rapports raciaux au sein du gauchisme , cette émergence a aussi fait de ce sujet une thématique politique incontournable. Il faut donc s’y positionner le plus rapidement possible, quitte à donner la parole à n’importe qui, quitte à ce qu’il dise n’importe quoi, et d’ailleurs tant mieux : plus c’est polémique et plus ça buzze.

    On a donc pu voir une partie des milieux libertaires se mettre à discuter le plus sérieusement du monde des racialisateurs, sur la base de textes écrits par des personnes parfaitement ignorantes du sujet, au mépris de tout le travail déjà réalisé par des personnes concernées et des antiracistes sérieux.

    On surfe ainsi sur l’effet de mode pour produire du bavardage dans lequel on ne dit rien parce que le but n’est pas d’élaborer une méthode, ni même de produire un contenu, mais d’occuper une place. »

    Blog Mignon chaton, article « Pour en finir avec le terme « racialisateur » »

    https://mignonchatonblog.wordpress....

    Si pendant près de dix ans, l’extrême-gauche, les anarchistes et les autonomes ont évolué en parallèle du développement de l’antiracisme politique, nous observons que des cultures politiques différentes se sont rencontrées récemment dans le cadre de la dénonciation de l’état d’urgence et de l’islamophobie, et que les convergences sont maintenant fréquentes dans la lutte contre les crimes policiers.

    Le succès de la marche du 19 mars - qui, selon les organisateurs, a rassemblé plus de 20 000 manifestants contre le racisme et les violences policières malgré le silence des médias dominants - est l’un des signes du rapprochement entre différentes réalités militantes, et de la prise en compte croissante du racisme d’État par ceux qui ne le subissent pas directement. Le contenu de l’appel a participé à cette convergence. En effet, celui-ci mentionnait les crimes policiers, les rafles de migrants, la prise pour cible des musulmans dans le cadre de l’état d’urgence, la persécution par la police des noirs, des arabes et des rroms, mais aussi la répression du mouvement contre la loi travail et les attaques contre ceux qui soutiennent la ZAD, ce qui fut interprété par beaucoup d’entre nous comme une main tendue.

    C’est en parallèle de ces rapprochements, et probablement en réaction, qu’une poignée de militants a mis en place une campagne de dénigrement de l’antiracisme politique, sur fond de négation du racisme structurel. Ainsi, nous avons pu, ces derniers mois, voir circuler à Rennes un pamphlet intitulé La race comme si vous y étiez ! signé des « amis de Juliette et du Printemps ». La cible de cet ouvrage n’est autre que l’antiracisme politique, ici renommé « racialisme ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, la thèse centrale de l’ouvrage consiste à affirmer que l’antiracisme serait « racialiste » quand il ne se limite pas à l’affirmation que « les races n’existent pas » mais qu’il prend en compte les effets du racisme, la racialisation des rapports sociaux et les différentes assignations qui en découlent.

    Si le Parti des Indigènes de la République (PIR) et Houria Bouteldja, sa porte-parole, sont les principales cibles du livre, ses rédacteurs ne cachent pas leur opposition à tous ceux qui « considèrent qu’ils n’ont rien à voir avec le PIR mais s’appliquent à en utiliser les catégories et la novlangue » (page 216). Comme le disent eux-mêmes les rédacteurs de La race comme si vous y étiez, « au delà des outrances de l’égérie du PIR, c’est bien aussi à l’ensemble de ces milieux qui lui servent de près ou de loin de caisse de résonance que ce livre entend s’opposer » (pages 218-219), le principal reproche fait à « ces milieux » étant la reprise du concept de « race » pour penser les rapports sociaux liés au racisme structurel et au continuum colonial en France.

    Dans la même dynamique, dans le contexte de l’appel à la marche du 19 mars pour la justice et la dignité, une publication de 4 pages intitulée « Contre le racisme, contre l’État, sa police et sa justice » fut diffusée à Rennes dans un rassemblement de soutien à cette manifestation, et utilisée à l’université Rennes 2 pour recouvrir les affiches de la marche pour la justice et la dignité. Si le titre de ce texte proclame la nécessité de lutter « contre le racisme », nous observons que le seul propos de ses auteurs, qui signent « Communistes tant qu’il le faudra, pour la fédération des comités « la vérité  ?! : la justice nique sa mère » » consiste en un dénigrement des collectifs « Vérité et Justice », et de l’antiracisme politique. Selon ces quelques militants, que l’on a connus mieux inspirés à une époque pas si lointaine, l’antiracisme politique serait à combattre, puisqu’il serait « racialiste » d’analyser les rapports sociaux liés au racisme. Par ailleurs, pour ces personnes que nous avions considérées comme des camarades de lutte, toute prise en compte de l’expérience du racisme dans la constitution des subjectivités devrait être dénoncée comme « ethno-différentialiste ».

    Si beaucoup de personnes investies dans les luttes à Rennes, dont nous, ont jusqu’alors opté pour un silence méprisant à propos de ces campagnes de dénigrement qui masquent mal une ignorance réelle de ce que sont les rapports sociaux liés au racisme, le caractère de plus en plus public de ces discours nous pousse à exposer le plus précisément possible les ressorts argumentatifs utilisés par ceux se définissant comme « antiracialistes » ou « antiracialisateurs », en espérant mettre un point final à leurs élucubrations.

    Si les discussions stratégiques ou les débats relatifs à telle ou telle position d’un collectif antiraciste sont légitimes, nous verrons, en relisant les écrits et en analysant les arguments développés par les pourfendeurs de l’antiracisme, que la lutte contre un soi-disant « racialisme » découle d’une sous-estimation des effets du racisme et du colonialisme. Aussi, nous verrons en quoi la diabolisation de l’antiracisme politique et la référence à une vision fantasmée du marxisme (réduit à la seule lutte de classe, laquelle serait menée par une classe ouvrière qui risquerait d’être « divisée » pour peu qu’on en souligne l’hétérogénéité) masque mal une absence d’analyse de stratégie. […]

    Voir la suite sur le site de l’UJFP :

    http://www.ujfp.org/spip.php?article5577

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