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CA 320 mai 2022

Les femmes, toujours plus mal payées que les hommes

jeudi 12 mai 2022, par Courant Alternatif


C’est un peu répétitif d’écrire sur ce sujet, car les constats restent les mêmes et la situation évolue très lentement. Mais quand le gouvernement se félicite de son action, quand les puissances occidentales se pensent à la pointe de l’émancipation des femmes, il est quelques vérités patriarcales qu’il est toujours bon de rappeler.

A travail égal, salaire inégal

Globalement, tous temps de travail confondus, les femmes touchent 28,5 % de moins que les hommes. Autrement dit, les hommes touchent 39,9% de plus. Bon, d’accord dans les années 60 c’était 60%. Tout un tas de facteurs sur lesquels nous allons revenir expliquent ces écarts. Mais il reste le dur du dur : à temps de travail égal et poste de travail égal, les femmes touchent en moyenne 5,3% de moins que les hommes. C’est exactement la définition juridique de la discrimination, lorsqu’on n’est pas payé pareil pour le même travail (à ancienneté égale).
Évidemment, les femmes sont les premières victimes du travail à temps partiel. Si on ne retient que les temps plein, les femmes touchent 16,8% de moins que les hommes (les hommes touchent 22% de plus). Pourquoi les femmes « choisissent »-elles le temps partiel ? C’est évidemment à cause de la division patriarcale du travail. Ce sont elles qui assument l’essentiel des tâches domestiques, et notamment s’occupent des enfants. Mais ne le choisiraient-elles pas que le patriarcat est suffisamment inscrit dans les structures du capitalisme pour que beaucoup de métiers féminins (caissières, aides à domicile, nettoyage…) ne soient disponibles le plus souvent qu’à temps partiel. Et voilà qui est bien avantageux pour le capital : les femmes qui nettoient bureaux et établissements scolaires avant 8 heures du matin et après 17 heures ne sont pas tellement disponibles pour leurs enfants scolarisés, mais par contre elles ne seront payées que 4 ou 5 heures pour des journées bien remplies si on tient compte des trajets domicile-travail multipliés par deux. Temps partiel « choisi » ou « contraint », c’est la double peine pour les femmes qui le subissent : moins de primes, moins de promotions, moins d’augmentations individuelles du taux horaire, en première ligne pour les licenciements…

Et les 16,8% d’écarts entre hommes et femmes à temps plein, comment s’expliquent-ils ? Ils et elles n’exercent pas les mêmes métiers. Parmi les vingt professions les plus courantes pour les salariés de chaque sexe, trois seulement sont communes aux hommes et aux femmes : nettoyeurs, employés de libre-service du commerce, aides de cuisine. On notera que ce ne sont pas les professions les mieux payées ! Les femmes occupent des emplois moins variés que ceux des hommes : 40% des salariées exercent l’une des vingt professions les plus courantes pour les femmes (secrétaires, employées des services comptables, etc.), contre 29% chez les hommes (conducteurs routiers, ingénieurs en informatique, etc.). Notamment, les femmes exercent souvent des professions liées à la santé et à l’action sociale. Elles occupent moins souvent des emplois de cadres, trois professions pour les 20 les plus courantes pour les hommes, une pour les femmes. 18,6% des femmes étaient cadres en 2021 (une progression continue) contre 24,2% des hommes. Il faut pourtant savoir que depuis maintenant 30 ans, les femmes sont plus diplômées que les hommes : 27,6% d’entre elles ont un diplôme supérieur à bac+2 contre 24,8% des hommes en 2021. Ce ne sont donc pas leurs études qui expliquent qu’elles occupent des emplois moins bien payés. En fait, les femmes sont généralement surqualifiées par rapport aux hommes. On désigne par surqualification le fait d’occuper un emploi qui demande moins de diplômes que ceux qu’on a obtenus. A poste de travail égal et salaire le plus souvent inférieur, les femmes sont fréquemment plus qualifiées que les hommes.
On peut même dire que la féminisation d’une profession est un signe certain de son déclassement. Tant que le secrétaire était le bras droit de son patron, c’était un homme. Quand la profession s’est mécanisée pour se transformer en travail qualifié d’employée, c’est devenu une femme. Les enseignants sont devenus des enseignantes au fur et à mesure que la profession est devenue moins considérée et mal payée au regard des autres professions accessibles à diplôme égal. Si beaucoup de femmes travaillent dans le domaine de la santé et du social, c’est lié aux assignations de genre, et ce ne sont pas les secteurs les plus en vue de notre société marchande ni les mieux payés.

Un capitalisme patriarcal

Les oppressions ne s’annulent jamais, elles se cumulent, chaque oppression recyclant les chaussons de la précédente pour mieux conforter sa domination. La naissance du capitalisme s’est accompagnée d’un discours sur l’assignation de la femme au foyer alors que celui-ci cessait d’être un lieu de production. Le capitalisme repose en effet sur la séparation des producteurs d’avec les moyens de production, et donc sur la séparation du lieu de travail du lieu de vie, du foyer. Il s’agissait bien d’un discours. En France, dans les périodes les plus creuses du travail féminin, un ouvrier sur trois était déjà une ouvrière. Le travail salarié féminin était considéré comme une dépravation (sauf le travail des domestiques, qui avait autant les caractéristiques de l’esclavage que du salariat), ce qui légitimait leur surexploitation tant en terme de conditions de travail que de salaire. Rappelons que lorsque les proud’honiens ont réclamé un salaire égal pour les femmes, c’était avec la conviction que si elles recevaient le même salaire que les hommes, les capitalistes les renverrait à ce qui était leur place naturelle, le foyer.

Ce travail domestique non marchand a un autre intérêt pour le capital. Le travail gratuit des femmes diminue la valeur de la force de travail. Si on considère que ce qui caractérise le capitalisme, c’est la contrainte pour une population dépossédée de moyens de production de vendre sa force de travail, celle-ci est donc une marchandise dont la valeur est déterminée par son coût de production. L’existence d’une sphère domestique non marchande est indissociable du capitalisme, et elle est subordonnée au capital. Le capitalisme est bien patriarcal.
Et, bien sûr, c’est cette même structure patriarcale qui explique que certaines professions soient considérées comme féminines et d’autres comme masculines. Qui explique aussi que les professions féminines soient moins valorisées que les professions masculines. Et qui explique enfin que les femmes qui exercent des professions réputées masculines soient surdiplômées et sous-payées pour leur poste. Ce ne sont pas des hommes, n’est-ce pas, elles n’y sont pas à leur place et doivent faire leurs preuves.

Le patriarcat joue de plusieurs façons pour abaisser le salaire des femmes. Il y avait le classique « salaire d’appoint », de plus en plus désuet : on considérait que c’était l’homme qui assurait la subsistance de la famille, la femme ne travaillant que pour amener un complément, du beurre dans les épinards en quelque sorte. D’où qu’elle n’a pas besoin de travailler à temps plein, qu’elle peut être licenciée en premier, et que le salaire est moins vital pour elle, au point que les femmes mariées ont longtemps été interdites d’allocations chômage. Cette théorie est de moins en moins en vogue, du fait de la généralisation du salariat des femmes.
Le système patriarcal invisibilise une partie du travail des femmes et invisibilise une partie de leurs qualifications. Tout le travail domestique (travail au sein de la famille) est invisibilisé. L’INSEE l’estime à entre 15 et 32 heures par semaine suivant la définition retenue, soit entre une et deux fois la quantité de travail rémunérée, dont les 3/4 est réalisé par les femmes (ou 60% suivant la définition retenue). Ce n’est pas rien. Et qu’on ne nous parle pas d’une évolution des mœurs ! Si, globalement, le temps de travail domestique a diminué d’1/2 heure par jour en 25 ans (1 heure pour les femmes), la participation des hommes, elle, a augmenté sur la même période de 6 minutes ! [1] Une partie du travail salarié des femmes est lui aussi invisibilisé, couvents-usines du 19ème siècle, travail aux domiciles des patronnes et travail à domicile du début du 20ème siècle… Tout le monde a parlé des invisibles au moment du covid, et ces invisibles étaient très souvent des femmes.

Cette assignation des femmes au travail ménager permet aussi d’invisibiliser une partie de leurs qualifications, qualifications utiles pour le capital. Nous serions naturellement habiles, méticuleuses, rapides, aptes aux tâches répétitives. C’est oublier que l’apprentissage du travail ménager commence très tôt, et que ces qualités « naturelles » sont en fait le fruit d’une formation de plusieurs années. Les savoir-faire inculqués aux filles pour les préparer aux tâches ménagères sont ensuite utilisés comme « qualités » et surtout pas qualifications dans l’industrie et le tertiaire. L’industrie électronique notamment était réputée pour embaucher comme OS des filles qui avaient passé un CAP de couture. C’était tout bénéfice : une qualification très utile pour des travaux qui demandent finesse et méticulosité sans qu’elle soit reconnue dans le salaire. Et le BEP électro-technique, lui, a toujours été masculin…

Superwoman ?

On pourrait continuer les exemples longtemps. Lorsque l’enfant paraît, les carrières des hommes sont boostées, et celles des femmes plombées. Si les femmes sont moins rémunérées que les hommes, la différence concernant les retraites est encore plus forte, les femmes touchent 40% de moins que les hommes. Elles héritent moins que les hommes. Les différences entre hommes et femmes sont d’autant plus importantes qu’on s’élève dans la hiérarchie salariale. Etc, etc.. Pourtant, l’égalité des droits est inscrite dans la constitution. La loi sur l’héritage, par exemple, attribue les mêmes parts aux hommes et aux femmes. Nous avons des ministères des droits de la femme, des lois sur la parité, et tout un discours institutionnel de promotion de l’égalité hommes/femmes. Autant il était difficile de trouver des sources statistiques il y a 40 ans, autant il y a même un thème parité hommes femmes sur le site de l’INSEE aujourd’hui et de nombreux et nombreuses chercheurs et chercheuses se penchent sur le phénomène et proposent des solutions, en terme d’orientation scolaire, de congés parentaux….

Ce discours est trompeur car il fait comme si c’était une question de comportements individuels. C’est parce que les femmes ne choisissent pas les bonnes filières qu’elles sont ensuite moins rémunérées par exemple. Oui, il y a peu de femmes dans les études scientifiques, oui, elles osent peu les demander, non, personne ne les y encourage. Mais ce n’est qu’un symptôme. Car en fait, c’est un système, un système capitaliste et patriarcal. Celles qui se lancent dans ces domaines devront être de « vrais mecs », faire oublier qu’elles sont des femmes dans leur comportement, de préférence en restant séduisantes quand même... Facile et pas contradictoire hein ! Quels que soient les désirs des femmes, dans un certain nombre de professions féminines, c’est du temps partiel qui leur est proposé. Aucun homme ne va se précipiter sur ces emplois soi-disant non qualifiés et mal payés, et de fait les hommes ne sont pas formés pour y être performants. Oui, le travail est bien genré. Tant que les femmes seront renvoyées au couple et à la maternité, on les présumera non disponibles pour le travail. Or le modèle qu’on nous présente, c’est celui de la femme qui réussit sa carrière et sa vie de famille, l’éducation de ses enfants. Un modèle impossible qui renvoie les femmes à la culpabilité de ne pas être des superwomen.

Tant que nous n’attaquerons pas ce système, nous ne pourrons avoir de réduction des inégalités qu’à la marge. Oui, il existe des couples où le travail domestique est partagé quasiment égalitairement. Et les yeux de tous sont braqués sur eux tant ils sont rares. Les hommes qui refusent d’appliquer la loi du genre à la maison ne pourront pas éviter que leur travail ménager soit remarqué tandis que celui de leur compagne est invisibilisé.

Dans les couches supérieures de la société, faire carrière signifie être disponible pour l’entreprise, qu’il y ait à la maison quelqu’un qui assume. Ce quelqu’un peut être la compagne, une employée ou un compagnon. Nous ne nous battrons jamais pour que la compagne soit remplacée par une employée ! Et nous ne battrons pas non plus pour que ce soit un homme qui se trouve dans la position d’une femme (même si ça ne peut que nous déclencher un sourire satisfait et ironique). Nous nous battons pour la fin de ce système.

Tout ce discours qui assimile situation de la femme et droits individuels a du succès parce qu’il reflète aussi une réalité matérielle. Plus on s’élève dans l’échelle des statuts et des rémunérations, plus les inégalités entre hommes et femmes sont importantes. (Ce qui est logique : quand on est quasiment au SMIC, les inégalités sont faibles.) Le rôle idéologique de ce discours apparaît alors pour ce qu’il est : battez-vous individuellement, soyez compétitives, démontrez qu’une femme en position de direction est un plus pour l’entreprise et vous gagnerez… C’est exactement ce que nous refusons. C’est comme pour la fameuse théorie du ruissellement, ce n’est pas parce que la situation des femmes en position de pouvoir s’améliore que l’émancipation de la masse des femmes progresse. Rappelons que l’Inde a eu des chefs d’État féminins pendant des décennies, et que ça n’a jamais diminué le nombre de femmes assassinées en toute impunité par leur belle famille. Par contre, lorsque les conquêtes sociales bénéficient aux plus précaires, elles bénéficient majoritairement à des femmes.

Antoinette

toujours disponible aux éditions Acratie

Notes

[1Enquête emploi du temps de l’INSEE. Bien sûr, ce sont des moyennes entre actifs et inactifs, jours travaillés et jours fériés, ménages sans enfants et avec enfants, etc...

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