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CA 312 été 2021

À quel moment le Mexique a-t-il été foutu ? (III)

Toisième et dernière partie

vendredi 16 juillet 2021, par Courant Alternatif

Les deux premières parties de ce texte, parues dans les CA de mai et de juin, ont rappelé les origines du désastre économique et social en cours au Mexique, puis présenté un panorama des violences liées au trafic de drogue, ainsi que des féminicides, avec une critique de la politique suivie par le gouvernement de López Obrador sur ces questions. Dans cette dernière partie, les auteurs, qui vivent à Mexico, examinent les raisons de la crise que connaissent actuellement les mouvements sociaux au Mexique.


Voir en ligne : Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

« À la mémoire de Marc Tomsin (1950-2021),
un ami cher et un interlocuteur incontournable »

Résistances

Le Mexique n’est pas seulement l’endroit dans le monde où se produisent les ravages environnementaux, les massacres, les exécutions extrajudiciaires, le commerce du sexe, la corruption, les disparitions forcées et les féminicides de la manière terrible que nous avons essayé de résumer. C’est aussi un avertissement et un rappel : si nous, les humains, ne décidons pas de changer de cap, la catastrophe à venir sera d’une ampleur biblique. Mais le Mexique est bien plus que cela. Comme des écrivains, des poètes et des voyageurs l’ont observé, et comme ses habitants le savent, c’est également un laboratoire de résistance, un lieu particulier où se rencontrent les utopies les plus diverses qui, de temps en temps, provoquent des explosions et des secousses sociales.
Dans ce panorama bigarré, les peuples autochtones occupent une place de choix. Rappelons que les luttes qu’ils ont menées pour préserver leurs modes de vie contre différentes formes d’exploitation, d’oppression et de domination ont toujours tourné autour de deux axes : des revendications légales pour faire valoir leurs droits et des rébellions armées périodiques. D’une certaine manière, l’histoire du dernier demi-siècle reproduit ce schéma à plus grande échelle.

À partir de 1968, des secteurs urbains, principalement les étudiants, les enseignants et les classes moyennes, ainsi que les ouvriers, les indigènes et les paysans se sont battus contre la dictature du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) par différents moyens. Une partie d’entre eux a rejoint les mouvements insurrectionnels dont certains sont encore actifs aujourd’hui, comme l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) et l’Armée révolutionnaire populaire (EPR). D’autres ont participé à différentes luttes (dans l’enseignement, rurales, de quartier, environnementales, féministes...) toujours réprimées avec une grande violence, tant dans les campagnes que dans les villes. D’autres encore ont participé à la lutte électorale, en cultivant l’espoir d’une « transition » pacifique vers la démocratie représentative. Il s’agissait, en réalité, de différentes modalités d’une même lutte et il y avait plusieurs vases communicants.

La « guerre sale » a suscité des réactions différentes. En 1977, le Comité pour la défense des prisonniers persécutés, des disparus et des exilés politiques du Mexique, mieux connu sous le nom de Comité Eureka, a été fondé par l’infatigable Rosario Ibarra de Piedra, mère de Jesús Piedra, un militant disparu de la Ligue communiste du 23 septembre. Surnommées affectueusement « las doñas » [les dames], les mères, épouses, filles, sœurs, proches des victimes ont gardé le doigt sur la plaie pendant plus de quarante ans, faisant de la mémoire un étendard de lutte – la mémoire des disparus et aussi la mémoire de ceux qui les ont fait disparaître.
Il faut ajouter que cette lutte n’est pas terminée : « Crime d’État ! » et « Ni pardon ni oubli ! », ont crié les membres de divers collectifs le 10 juin, au plus fort de la pandémie, en manifestant devant la maison de l’ancien Président Luis Echeverría (aujourd’hui âgé de 99 ans), l’un des principaux responsables de la guerre sale.

Au milieu des années 80, la lutte pour le suffrage effectif et le respect du vote a commencé à prendre de l’ampleur. Le PRI avait toujours commis des fraudes, mais, sauf en de rares occasions, il s’agissait de traficotages locaux avec peu d’impact sur le plan national. La vague de mouvements qui a surgi après le tremblement de terre de 1985 à Mexico a radicalement changé la donne. En 1986 est apparu, au sein du parti officiel, un courant qui a réclamé la transparence, la démocratie et le retour aux bases militantes dans la désignation des candidats aux élections qui devaient avoir lieu deux ans plus tard. Conçu par Porfirio Muñoz Ledo et dirigé par Cuauhtémoc Cárdenas (fils de Lázaro Cárdenas, le Président le plus populaire des cent dernières années), l’autoproclamé « courant national démocratique » a remis en question de l’intérieur le caractère autoritaire et antidémocratique du PRI et a ouvert une brèche dans ses rangs. Les revendications ont abouti à l’expulsion de militants et à la formation du Front démocratique national (FDN), avec les restes du Parti communiste et d’autres petites organisations politiques. À la présidentielle de 1988, le candidat du FDN, Cuauhtémoc Cárdenas, l’a emporté, mais la victoire lui a été arrachée par Carlos Salinas de Gortari, le candidat du PRI, qui est devenu le Président le plus emblématique du néolibéralisme mexicain et, finalement, le plus détesté.

L’élection de 1988 a été la première d’une série de fraudes massives qu’il a fallu avaler au cours des décennies suivantes, tant pour les présidentielles que pour les scrutins locaux et d’État, créant une sorte de traumatisme dans l’imaginaire du peuple mexicain. Ce furent les années de l’effondrement du bloc soviétique et de la crise des guérillas d’Amérique centrale. Le Parti de la révolution démocratique (PRD), apparu à la suite du Front démocratique national, a été une formation extrêmement hétérogène dans laquelle, dès le début, d’authentiques militants sociaux ont coexisté avec des staliniens et des membres recyclés du PRI. La vérité est que l’on a cru à la viabilité de la lutte électorale pacifique, une croyance qui a entraîné l’assassinat de centaines de personnes et la disparition de nombreuses autres parce que le PRI n’était pas disposé à partager le pouvoir.

Le panorama a de nouveau changé radicalement le 1er janvier 1994. Ce jour-là, alors que les milieux de la haute finance célébraient l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), la mégamachine capitaliste a été confrontée à l’une des difficultés que lui cause périodiquement cet ennuyeux facteur humain. Des milliers d’indigènes mayas, hommes et femmes portant des passe-montagnes et armés de fusils rudimentaires, ont fait irruption sur la scène politique mexicaine et dans le monde entier. Marginalisés de l’univers consumériste, absents des statistiques, admis dans la conscience nationale uniquement comme vestiges archéologiques ou attraction touristique, les Mayas organisés au sein de l’EZLN, alors inconnue, se sont levés pour dire : « Trop, c’est trop ! » Assez de misère, assez d’injustice, assez d’aveuglement, assez de silence.

Le Président Salinas a lancé une opération militaire de grande envergure pour anéantir les rebelles, tout en déclarant qu’il s’agissait juste d’une révolte d’indigènes « monolingues », limitée à quelques communes de l’État du Chiapas. Cependant, des centaines de milliers d’entre nous se sont mobilisés pour la paix dans tout le pays, et le gouvernement a dû cesser le feu unilatéralement. Puis, par un paradoxe typique du monde d’aujourd’hui, ces hommes et ces femmes rebelles sont rapidement devenus le miroir non seulement du Mexique, mais de la Terre entière. Armés tout à la fois d’ironie et d’un esprit visionnaire, les Mayas ont brandi la bannière d’une nouvelle démocratie pour tous qu’ils n’ont pas tardé à appeler « intergalactique ».
Apparue au plus fort du néolibéralisme, la rébellion indigène du Mexique a anticipé les mouvements anti-mondialisation du nouveau millénaire et, en cherchant à rénover l’action politique depuis ses fondations, elle a acquis une importance d’envergure nationale et internationale. Avec près de trois décennies d’activité publique à leur actif, la contribution des zapatistes à la création d’un monde moins injuste et à l’émancipation des peuples autochtones est indéniable. Des textes tels que la « Déclaration de la forêt Lacandone », « De quoi vont-ils nous pardonner ? » (tous deux publiés en 1994) et bien d’autres [1] font partie des grands documents du XXe siècle avec, par exemple, « J’ai fait un rêve » de Martin Luther King.

C’est précisément pour cette raison que le mouvement a subi une forte attrition et les attaques d’une guerre de basse intensité qui reproduit les schémas de la guerre sale des années 70. Une guerre menée par l’armée régulière, mais aussi par des groupes paramilitaires qui ont commis des massacres aussi cruels que celui d’Acteal (1997) et qui continuent aujourd’hui à agir en toute impunité – comme en ce qui concerne les habitants d’Aldama qui subissent les agressions de la police locale et d’un groupe paramilitaire armé de Santa Martha, dans la municipalité de Chenalhó. Il est admirable que, malgré cela, les zapatistes aient réussi à résister, à convoquer à des rencontres internationales et à générer leurs propres systèmes de gouvernement, d’éducation et de santé qui ont gagné la sympathie et la solidarité du monde entier.

La crise de l’EZLN

Cela dit, comme en Russie en 1917, comme en Espagne en 1936, et au Rojava aujourd’hui, la critique libertaire ne peut s’arrêter au seuil de la solidarité. Le grand problème de l’EZLN est qu’elle a élaboré un discours libertaire attractif qui ne coïncide pas toujours avec la pratique, ce que l’on peut observer tant dans sa dynamique interne que dans ses relations avec les collectifs de solidarité au Mexique et en Europe.
Dans les années 90, certains d’entre nous ont pris l’engagement de forger cette « internationale de l’espoir » à laquelle nous étions invités. L’objectif était d’ouvrir des espaces qui incluraient et n’excluraient pas, où nous apprendrions tous, où nos aspirations et nos espoirs accompagneraient l’action, où tout serait pour toutes et tous (Déclaration de Berlin, juin 1996). De leur côté, les zapatistes (Deuxième déclaration de la réalité, août 1996) nous ont appelé à construire un réseau de résistance, de luttes et d’actions contre le néolibéralisme, dernier avatar mortel du monstre capitaliste.

Nous étions animés par des sentiments de solidarité, mais nous ne voulions pas reproduire les vieilles pratiques d’assistanat si courantes à gauche, où l’idéalisation de l’« Indien » était l’autre visage du racisme et où « donner » signifiait annihiler l’autre, le confiner dans une situation de perpétuelle impuissance. En assurant la liaison entre des communautés libres s’exprimant par des assemblées souveraines enrichies d’un arc-en-ciel d’échanges et de nomadisme, les réseaux agiraient en dehors et contre la politique traditionnelle.
Les fondements de l’action seraient déterminés à partir de la pratique elle-même (« en marchant on demande ») et dans le jeu de la construction d’un « droit commun ». Avec ces armes, nous pourrions rediriger les décisions vers le seul niveau susceptible d’être contrôlé, le niveau local. En bref, il ne s’agissait pas seulement de « solidarité », mais de soutien mutuel, d’un va-et-vient intense d’idées, de personnes et de synergies qui finiraient par nous enrichir toutes et tous. Le trajet et la façon de marcher, disait-on, étaient aussi importants que le but. Ce principe était particulièrement important car il séparait la nouvelle façon de faire de la politique au bon sens du terme de la politique politicienne.

Un quart de siècle plus tard, le bilan n’est pas entièrement positif. Un exemple parmi d’autres est la rupture de l’EZLN avec le Col.lectiu de Solidaritat amb la Rebel.lió Zapatista (CSRZ) de Barcelone, le même collectif qui, après le massacre d’Acteal, avait été le principal promoteur de la Commission civile internationale pour l’observation des droits de l’homme (CCIODH), l’un des organismes les plus efficaces contre la guerre sale au Mexique. Le 15 janvier 2009, le CSRZ a annoncé publiquement son auto-dissolution parce que l’EZLN lui avait notifié « la perte de confiance dans la relation fraternelle que nous avons maintenue pendant quinze ans ». Tout aussi regrettable a été le silence des collectifs impliqués dans la solidarité qui connaissaient parfaitement la loyauté des camarades du CSRZ à la cause zapatiste. En conséquence, le CCIODH a cessé d’exister.

Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Au fil des ans, de multiples témoignages indiquent que les commandants de l’EZLN prennent des décisions politiques importantes en dehors des assemblées et du peuple. Javi Herrac, un camarade anarchiste qui a participé pendant plus de dix ans à la construction de l’éducation autonome zapatiste dans les hauts plateaux du Chiapas, souligne que, dans les communautés, il y a un haut et un bas [2]. Ceux qui sont au sommet sont les commandants politico-militaires qui ont le dernier mot dans les décisions importantes, évaluent les projets et décident si le travail d’éducation, de santé, de justice, de gouvernance, etc., se déroule bien ou mal. Selon M. Herrac, il n’y a pas de discussion fraternelle, pas de dialogue, pas de réflexion commune, pas d’assemblées où une proposition ou une décision politique est discutée. Ce qu’il y a, c’est une autonomie autoritaire où certains commandent et d’autres obéissent.

Giuseppe « Cippi » Martinelli est l’auteur d’un livre attachant [3] sur son expérience de plus de vingt ans comme médecin au service de l’EZLN, dans lequel il ne fait qu’exprimer son enthousiasme et son admiration pour la lutte des communautés zapatistes, sans cesser de formuler quelques (timides) critiques, lorsqu’il le juge nécessaire. Malgré cela, il a été « suspendu » de la clinique d’Oventic parce que le commandement n’approuvait pas son témoignage. Résultat : la clinique est fermée depuis 2018 et les communautés ont perdu un soutien précieux. Et puis il y a la voix du commandant insurgé Germán (Fernando Yáñez Muñoz), vétéran fondateur des Forces de libération nationale (FLN), le groupe qui a donné naissance à l’EZLN, qui dénonce des calomnies, des agressions et le déplacement forcé des communautés liées à son groupe par les milices zapatistes.

En plus de ce qui précède, le message des derniers communiqués est loin du caractère épique d’antan. Ce que l’on peut apprécier, c’est plutôt un récit à la limite de la frivolité qui évite de mettre les vrais problèmes sur la table. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre la dernière initiative, le voyage en voilier d’une délégation zapatiste d’Isla Mujeres (dans le Quintana Roo) à Vigo, en Galice, puis à Madrid et dans d’autres villes d’Europe.
Les élections législatives de mi-mandat qui ont eu lieu au Mexique le 6 juin 2021 constituent un autre exemple de la crise du zapatisme. Alors qu’à Cherán et dans d’autres régions indigènes du Michoacán aucun scrutin n’a eu lieu car les communautés n’ont pas permis l’installation de bureaux de vote, le taux de participation dans les zones où se trouvent les communautés de l’EZLN a été de plus de 70 % – bien supérieur à la moyenne nationale de 52 % – et le parti au pouvoir a remporté une victoire éclatante.
Il faut ajouter que la politique électorale du commandement a été plutôt erratique : lors de la Convention nationale démocratique d’août 1994, il a soutenu la candidature présidentielle de Cuauhtémoc Cárdenas. En 2000, il a continué à soutenir Cárdenas, sauf pour accorder le bénéfice du doute au vainqueur de la compétition, Vicente Fox, du parti de droite Action nationale (PAN).

En juin 2005, l’EZLN a publié la Sixième déclaration de la forêt Lacandone dans laquelle elle propose un plan national de lutte, une nouvelle Constitution, et se distancie d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO), le candidat du PRD. Au cours des mois suivants, tandis que Televisa – la principale entreprise de communication du Mexique – menait la guerre médiatique contre AMLO, la caravane de l’Autre Campagne a parcouru les 32 États du pays escortée par la police fédérale préventive. Le 9 mai 2006, quelques semaines avant l’élection au cours de laquelle Felipe Calderón, du PAN, a volé la présidence grâce à une énième fraude, le sous-commandant Marcos (aujourd’hui Galeano) a donné une interview en prime-time à cette même chaîne Televisa [4]. Par la suite, il a précisé que l’Autre Campagne ne participerait pas aux mobilisations contre la fraude.
En 2012, lorsqu’une autre fraude a été consommée, cette fois médiatique, en faveur du candidat du PRI, Peña Nieto, Marcos a gardé un silence prudent. Cependant, en 2018, l’EZLN et le Congrès national indigène ont décidé de participer à l’élection présidentielle avec une candidate indépendante, María de Jesús Patricio Martínez, « Marichuy », qui n’a pas pu figurer sur les bulletins de vote car elle n’a obtenu que 281 955 signatures de soutien, soit quelque 600 000 de moins que le nombre nécessaire. Rappelons, en revanche, qu’en 2001 la Marche de la couleur de la terre pour exiger la reconnaissance des droits des peuples indigènes – un événement épique, comparable à la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté de 1963 – a attiré un million de personnes dans la seule ville de Mexico.

Les contradictions de Morena

Et que dire de ceux qui, il y a des années, avaient opté pour la lutte électorale et la prétendue transition vers la démocratie représentative ? Le PRD, désormais réduit à néant (3,6 % aux dernières élections), est depuis longtemps devenu une imitation du PRI. Mais il semble que le Mouvement de régénération nationale (Morena), le parti créé en 2014 par l’actuel Président Andrés Manuel Lopez Obrador, un ancien membre de ces deux partis, suit les mêmes traces.

En 2018, Lopez Obrador a obtenu une avalanche de voix qui a fait de lui le Président le mieux élu de l’histoire contemporaine du Mexique. Son élection a représenté l’aboutissement des luttes du peuple mexicain contre les fraudes électorales et non, comme l’a prétendu de manière absurde le sous-commandant Moisés de l’EZLN, le résultat de « 30 millions de personnes qui ne comprennent pas le castillan [5] ». Ce fut aussi la cristallisation de l’espoir de ces personnes qui voyaient en lui quelqu’un d’honnête capable de laisser derrière lui le chemin du pillage et de la corruption emprunté par les gouvernements précédents et de ramener le pays sur la voie d’une plus grande équité et justice sociale. Aujourd’hui, trois ans plus tard, la popularité personnelle de López Obrador continue d’être proche de 60 % et les élections de mi-mandat du 6 juin 2021, décrites comme les plus importantes de l’histoire en raison du nombre de gouvernorats, de municipalités et de sièges au Congrès qui ont été élus, ont réaffirmé que, malgré une érosion évidente, le parti au pouvoir continue d’être la principale force politique.

Il y a cependant eu une véritable débâcle de Morena dans son principal bastion : la ville de Mexico. En plus d’être l’épicentre politique et la vitrine nationale par excellence, Mexico fait figure de pionnière dans plusieurs domaines. Elle a été, depuis le début des années 80, l’espace où de grands mouvements ont pris forme : les grèves universitaires, les mobilisations des victimes du tremblement de terre, le Mouvement populaire urbain, les batailles pour la légalisation de l’avortement et pour le mariage des homosexuel-le-s. Elle a également été le berceau d’innombrables organisations de défense des droits humains et l’épicentre de débats sociaux, culturels et politiques. Pour toutes ces raisons, les partis de gauche (d’abord le PRD, puis Morena) ont réussi à gouverner la ville au cours des vingt-quatre dernières années.

Cependant, le 6 juin, la présence du parti officiel a été réduite de moitié : dans les 16 mairies qui composent la ville, Morena est passé de 14 à seulement 7. Les discours du Président, loin de refléter une quelconque autocritique, ont été basés sur la stigmatisation d’une classe moyenne supposée égoïste qui se laisse manipuler par les campagnes sales de la droite. Il est clair que de nombreux électeurs d’AMLO en 2018 ne se sont pas sentis représentés en 2021 par ses candidats, plusieurs d’entre eux étant des recyclés non présentables, et qu’ils n’ont pas non plus approuvé la gestion des maires sortants. La ville qui a obtenu d’importantes conquêtes et droits sociaux pendant vingt-quatre ans a fini par être kidnappée par des tribus clientélistes sans vocation ni principes et se retrouve aujourd’hui entre les mains d’une droite encore pire.

Au niveau national, le gouvernement actuel a concentré ses efforts sur la lutte contre la corruption et pour la justice sociale. La vérité est que l’économie va mal depuis bien avant la pandémie. Les pauvres sont désormais plus pauvres et les riches plus riches. Selon les chiffres officiels, le nombre de Mexicains dont les revenus sont inférieurs à la valeur du panier alimentaire de base est passé de 35,6 % à 39,4 %. Cela signifie que 50,1 millions de personnes n’ont pas assez d’argent pour couvrir leurs besoins fondamentaux. De l’autre côté du spectre, 6 pesos sur 10 de la richesse nationale sont entre les mains de 1 % de la population. Les 13 hommes d’affaires les plus puissants du pays, dont Slim, Salinas Pliego, Larrea et Balléres – c’est-à-dire ceux qui se sont enrichis sous l’administration Salinas –, ont augmenté leur fortune, malgré ou peut-être grâce à la pandémie.

D’autre part, bien que la politique du gouvernement cherche à bénéficier aux populations vulnérables, la vérité est qu’elle affecte les pensions de ceux qui ont cotisé pendant des décennies. Et de plus, malgré sa véhémente rhétorique anti-néolibérale, le gouvernement moreniste a recourt à l’austérité monétariste la plus éculée puisqu’il a continué à réduire les investissements publics dans la santé, l’éducation et les infrastructures. Dans le même temps, il augmente le montant des subventions aux pauvres, ce qui, exactement comme à l’époque du PRI, n’est qu’un simple palliatif.

Avec la création en 2019 de la Garde nationale – héritière des anciens corps répressifs, comme la défunte Police fédérale préventive –, le gouvernement d’AMLO a légalisé la permanence de l’armée dans les rues, à laquelle il avait promis de mettre fin lorsqu’il était dans l’opposition. Plus de 90 000 agents en uniforme patrouillent désormais dans les rues du pays et, en outre, le secrétariat à la Défense nationale (Sedena) est devenu une puissance économique de premier ordre. En plus de posséder des banques et d’être responsable de plusieurs projets de construction, il sera propriétaire du « train maya », le mégaprojet touristique que les communautés indigènes de Campeche, du Yucatan et de Quintana Roo remettent en question, ainsi que du nouvel aéroport Felipe Angeles à Santa Lucia, dans la proche banlieue de Mexico.

Il est important de rappeler que, comme nous l’avons déjà souligné, l’armée mexicaine, en plus d’être répressive, est impliquée dans toutes sortes de scandales : corruption, torture, disparitions et, bien sûr, trafic de drogue. Néanmoins, sous la menace de créer un scandale diplomatique, le gouvernement AMLO a choisi de sauver des oubliettes américaines le général Cienfuegos susmentionné et de le disculper de toute accusation.
D’autre part, davantage de mégaprojets écocides ont été promus, comme par exemple le corridor interocéanique de l’isthme de Tehuantepec et la raffinerie de Dos Bocas, qui sont tous deux contestés par les habitants et les groupes environnementaux. Certains de ces projets ont déjà fait des victimes. Samir Flores, opposant notoire au projet Morelos Integral (PIM) – une centrale thermoélectrique, un gazoduc qui traverse plus de 60 communautés paysannes dans les États de Morelos, Puebla et Tlaxcala, et un aqueduc pour transporter 50 millions de litres d’eau par jour depuis la rivière Cuautla qui appartiennent aux ejidatarios d’Ayala (la ville d’Emiliano Zapata) –, a été assassiné le 20 février 2019, sans que les coupables aient été trouvés à ce jour.

D’autres défenseurs des forêts et du patrimoine écologique du Mexique ont péri depuis lors. Parmi eux, citons Fidel Heras Cruz, opposant aux barrages hydroélectriques de Paso de la Reina et de Río Verde (Oaxaca), abattu le 21 janvier ; Marco Antonio Arcos Fuentes, commissaire municipal de Jaleaca de Catalán (Guerrero), exécuté le 21 mai ; les dirigeants Yaqui Agustín El Roque Valdez, Tomás Rojo Valencia et Luis Urbano Domínguez Mendoza, qui luttent pour la défense de l’eau dans l’État septentrional de Sonora, tués à des dates différentes en mai et juin, et José Ascensión Carrillo Vázquez, qui dirigeait les manifestations contre la mine d’or à ciel ouvert de Peñasquito – la plus grande d’Amérique latine, propriété du consortium américain Newmont –, retrouvé mort et portant des traces de torture, avec huit autres personnes, le 5 juin.

Dans le domaine du droit d’asile, deux événements inquiétants méritent d’être mentionnés. Le 9 octobre 2020, César Montes, 77 ans, l’un des chefs historiques de la guérilla au Guatemala, a été arrêté à Acapulco et remis aux autorités guatémaltèques. En juin 2021, des agents de l’Institut national des migrations du Mexique ont arrêté à Tijuana Christopher Doyon, hacker bien connu et collaborateur de WikiLeaks et d’Anonymous, et l’ont remis aux autorités américaines pour qu’il réponde de charges qui pourraient le maintenir en prison pendant des décennies. Tous deux avaient demandé l’asile au gouvernement mexicain en tant que réfugiés politiques.

En guise de conclusion

De notre point de vue, le principal problème auquel est confronté le Mexique est que les multiples voies sur lesquelles les luttes sociales marchaient depuis des décennies ont déraillé. S’il est vrai que la résistance se poursuit et même s’accroît dans différents domaines de la vie politique et sociale, il est également vrai qu’il n’y a pas assez de communication, et encore moins d’interaction.

Que reste-t-il au peuple mexicain ? À abandonner la croyance en d’improbables rédempteurs et à parier sur l’autonomie individuelle et collective. Le pays touche le fond, mais tout n’est pas perdu. L’EZLN demeure un pôle de résistance, et si elle décide d’abandonner ses pratiques autoritaires et d’exclusion, elle pourra à nouveau jouer le rôle unificateur qu’elle a eu par le passé.
Actuellement, plusieurs mouvements sociaux font preuve d’une grande vitalité. Nous en mentionnerons ici trois. Premièrement, il y a les réseaux de collectifs féministes et anarcho-féministes qui, comme nous l’avons vu, continuent à causer des maux de tête au gouvernement et qui, à l’avenir, pourraient, selon nous, élargir leurs horizons vers des perspectives plus de classe.
Le mouvement étudiant pour la défense des écoles normales rurales qui résistent dans les régions indigènes du pays est également très important. Au cours des mois de mai et juin, les étudiants de l’école rurale de Mactumactzá, à Tuxtla Gutiérrez (Chiapas), ont été durement réprimés et 195 d’entre eux ont été emprisonnés par le gouvernement moreniste de l’État. À l’heure où nous mettons sous presse, ils sont en liberté conditionnelle, mais doivent répondre de graves chefs d’inculpation : émeute, vol avec violence, dommages matériels, violation de la paix et appartenance à un gang. Dans une interview accordée au journal La Jornada, leurs porte-parole ont déclaré qu’au Chiapas il est plus dangereux d’être normalien que narcotrafiquant.
Enfin, il y a le Comité national de coordination des travailleurs de l’éducation (CNTE), la dissidence des enseignants qui, depuis plus de quatre décennies, constitue l’opposition la mieux organisée du pays. Rappelons qu’en 2006 la section 22 du CNTE, par le biais de l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (APPO), a été le protagoniste de la révolte urbaine la plus importante de ces dernières décennies en Amérique latine : le gouvernement local a dû fuir et, pendant des mois, Oaxaca est resté aux mains du mouvement social. Bien que le CNTE soit divisé parce qu’une partie de lui soutient Lopez Obrador, la dissidence des enseignants continue de lui causer bien des tracas.

Et puis un nouvel anarchisme se répand dans tout le pays, composé principalement de collectifs de jeunes impliqués dans la solidarité avec les zapatistes, les mouvements étudiants, les activités contre-culturelles et la défense de l’environnement. Mais ceci est une autre histoire et nous la raconterons un autre jour.

Avril-juin 2021
An II de la dictature sanitaire

Claudio Albertani et Fabiana Medina
(traduction de l’espagnol par Vanina)

Notes

[1Voir sur le site du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte.

[2Dalla rivolta all’autonomia autoritaria, A Rivista anarchica, n° 439.

[3Eternamente straniero. Un medico napoletano nella selva Lacandona, prefazione di Claudio Albertani, BFS edizioni Pisa, 2018

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