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CA 322 été 2022

Législatives : surprises, inquiétudes et espoirs

mardi 12 juillet 2022, par Courant Alternatif


En tant que libertaires, le cirque électoral ne devrait pas nous intéresser puisque la pseudo démocratie ne peut déboucher sur un changement réel de société. Par contre, en tant que communistes libertaires, nous sommes attentifs aux rapports de forces qui traversent le monde politique car ils ont toujours des répercussions sur les conditions de vie dans notre société ainsi que sur les mouvements sociaux qui peuvent émerger. Essayons donc d’en tirer quelques enseignements.

L’abstention : tous·tes mal élu·es (ou presque)

De même que Macron a été réélu au second tour par un peu plus du tiers des électeur·rices inscrit·es (et donc moins d’un tiers des français·es ayant le droit de vote si l’on compte les non-inscrit·es), rares sont les élu·es de cette législature qui pourraient se vanter d’être bien élu·es ou réélu·es.
Il n’y a eu que cinq député·es sacré·es dès le premier tour : quatre Insoumis·es et un « Horizon ». Si on était dans une situation similaire il y a cinq ans en raison de l’apparition récente d’« En marche », en 2012 ils et elles étaient 36. Et antérieurement, cet effet de « reconduction dans un fauteuil » de sortant·es ou héritier·es désigné·es était encore plus fréquent.

Au second tour l’abstention a été record et avec les bulletins blancs ou nuls, ce sont 57,30% des inscrit·es qui ont choisi de ne pas accorder leur voix à un·e des deux candidat·es en lice. Dans les circonscriptions où la participation a été faible, les élu·es ne représentent en réalité qu’une proportion très faible des électeur·rices. Ainsi, Ouest-France a recensé 61 circonscriptions où le/la député·e a été élu par moins de 20% des inscrit·es.

En métropole, le record est détenu par le député RN de la 8ème circonscription de la Moselle (Fameck-Rombas) qui ne représente en réalité que 16,6% des électeur·rices de ce territoire. Cette situation est accentuée dans une bonne partie des départements d’outre-mer. Le député PPM de la troisième circonscription de la Martinique ne représente que 12,9% des électeurs. La représentativité des onze député.es des français de l’étranger est encore plus infime ; ainsi M. Meyer Habib (UDI, 8ème circonscription) n’a été choisi que par 8 470 électeur·rices sur 131 216 soit un peu moins de 6,5%.

En raison de la forte abstention dès le premier tour, les triangulaires ont été extrêmement rares : il n’y en eu que huit. Et si la règle des 12,5% des inscrits était appliquée à tous·tes les candidat·es (et pas seulement à partir du troisième), il y aurait de nombreuses circonscriptions avec un·e seul·e candidat·e au second tour, et même certaines où la totalité des candidat·es serait éliminée ! Il est regrettable que cette désaffection pour la démocratie représentative formelle ne soit pas réellement analysée et commentée par les journalistes et analystes politiques. Il ne faut pas leur demander de cracher sur leur gagne-pain !...

Les claques qui font plaisir

Evidemment, nous ne soutenions personne lors de ces élections, mais c’est toujours une satisfaction de constater que certaines personnalités détestables sont battues, et c’est encore mieux si elles le sont largement, ou dès le premier tour. A cet égard, le sort de Manuel Valls, cet ancien ministre de l’Intérieur et premier ministre que nous avons combattu, nous fait plaisir ; qu’il continue d’aller d’échec en échec !

De même, on pouvait se réjouir que Jean-Michel Blanquer, le plus rétrograde des ministres de l’éducation qu’on ait eu depuis longtemps, soit éliminé dès le premier tour ; le fait que la circonscription qu’il visait passe au RN gâche quand même le plaisir… Idem pour Brigitte Bourguignon, battue au second tour par le RN.

Par contre que Roxana Maracineanu, ancienne ministre des sports soit battue par Rachel Keke, femme de chambre et militante de base est beaucoup plus réjouissant. Celle-ci fait partie des nouveaux et nouvelles député·es qui peuvent mieux représenter les travailleurs et la diversité. En espérant qu’elle ne se fasse pas piéger par la professionnalisation politique…
D’autres ministres actuel·les ou récent·es, des leaders des mouvements macronistes ou d’autres partis de droite ont également subi des défaites : Justine Bénin, Amélie de Montchalin, Elisabeth Moreno, Christophe Castaner, Richard Ferrand, Patrick Mignola (Modem), Jean-Christophe Lagarde (UDI). Bon débarras !

Encore un mot sur ce qui a été présenté comme une défaite : Ni Zemmour ni ses lieutenants (Peltier, Rigault…) ni aucun·e de leurs candidat·es n’a réussi à passer le premier tour. Il ne faut pas s’en satisfaire. En quelques mois ce mouvement a réussi à se structurer suffisamment pour, dans la foulée de présidentielles plutôt encourageantes pour leur leader, réussir à présenter des candidat·es dans toutes les circonscriptions, y faire des scores non négligeables et ainsi constituer une force d’appoint à la droite du Rassemblement national. Il semble que le report de voix ait été plutôt bon de Reconquête vers le Rassemblement national, ce qui explique la surprise des 89 députés de ce parti.

En dehors des personnalités citées ci-dessus, on peut aussi se réjouir que d’une façon globale les candidats PS « dissidents », soutenus par tous les éléphants qui ont tiré le PS vers la droite libérale n’ont pas eu un grand succès (à quelques rares exceptions près). Ainsi, à Tulle, la candidate « anti NUPES » soutenue par Hollande n’a pas passé le premier tour (moins de 10% des suffrages exprimés). Cependant, ces candidatures ont eu une certaine capacité de nuisance et parfois empêché les candidats NUPES d’accéder au second tour.

Les reports de voix

Il est difficile d’analyser les reports de voix par la seule comparaison des résultats du premier et du second tour dans circonscription par circonscription. La méthode d’enquête employée par les instituts de sondage (questionnement des électeurs) ne peut pas à elle seule tenir compte de la diversité des situations. Il faudrait dans chaque situation tenir compte non seulement de l’étiquette politique d’un·e candidat·e, mais de sa nuance. Par exemple un·e macroniste présenté comme « de gauche », ou issu·e du PS aura beaucoup plus de mal à capter les voix de droite et d’extrême droite qu’un macroniste « de droite » issu de LR (même si de notre point de vue, il n’y a aucune différence fondamentale entre eux). Je vais essayer de faire un descriptif tenant compte des deux approches et de cette complexité.

Pour Reconquête, c’est assez simple, les reports vont assez massivement vers le RN et vers les LR « durs ». S’il n’y a pas de candidat·es de ces orientations-là au second tour, cet électorat s’abstient.

Les reports de voix des électeur·rices ayant voté RN au premier tour peuvent apparaître contradictoires. En cas de duel LR vs Ensemble ou LR vs NUPES, l’avantage est toujours donné à LR, surtout si le/la candidat·e est à la droite de LR. En cas de duel Ensemble vs NUPES, environ la moitié des électeur·rices RN s’abstiennent, mais les autres, selon leurs origines sociales, régionales et leurs tendances (ainsi aussi que selon la teinte des candidat·es en présence) peuvent avoir des votes totalement divergents. Les électeur·rices ancrés dans le vote FN/RN et la xénophobie depuis des années semblent avoir été sensibles aux appels « tout sauf la NUPES » et ont voté pour Ensemble. Par contre, celleux, de milieu prolétaire qui sont allé·es vers le RN sur le discours populiste et le pouvoir d’achat ont bien plus souvent voté au second tour NUPES contre les candidats macronistes vus comme ceux du parti des riches. Ainsi, en Haute-Vienne, deux jeunes candidat·es LFI n’avaient pas théoriquement des réserves de voix « divers gauche » suffisantes pour espérer battre les macronistes (une sortante et un nouveau). Il et elle ont pourtant été élus, sans doute grâce à une partie de cet électorat RN populaire.

Les électeurs d’Ensemble, en cas de duels LR vs RN ou LR vs NUPES, votent sans complexe pour LR (ou tout autre parti de la droite classique). Par contre, en cas de duel RN vs NUPES, c’est beaucoup moins clair. Les responsables macronistes ont eu des discours contradictoires : certains diabolisant la NUPES et considérant que le RN devenait un parti raisonnable, plus réaliste sur le plan économique que ces affreux révolutionnaires de la NUPES, d’autres rejetant également les « deux extrêmes », d’autres encore déclarant : « pas une voix pour le RN » tout en n’appelant pas à voter NUPES, une minorité appelant à traduire ce slogan par un vote NUPES. L’électorat macroniste a donc suivi de façon variable ces consignes contradictoires, et même si la majorité s’abstenait, une partie est allé jusqu’à voter RN tandis que d’autres pouvaient voter pour des NUPES modérés (PS, verts).

La « discipline républicaine » a bien mieux joué du côté de la NUPES : en cas de duel Ensemble vs RN ou même LR vs RN, une large partie des voix NUPES allaient vers le candidat « républicain ». Les études des instituts de sondage montrent que contrairement à ce qu’ont prétendu les macronistes et leurs alliés (Bayrou en particulier), le transfert de voix de la NUPES vers le RN a été extrêmement minoritaire.

Inutile d’analyser les reports de voix d’autres courants (souverainistes divers, ruralistes, gauche républicaine, régionalistes, animalistes, trotskystes : le poids de leur électorat pouvant difficilement peser sur le résultat d’une élection.

Alors, des raisons d’espérer ou pas ?

Peut-on se réjouir de l’augmentation de l’abstention (et des votes blancs ou nuls ? Pas forcément, parce que, même si c’est un signe de décrédibilisation du personnel politique, cela ne veut en aucun cas dire que toutes les personnes qui ne votent plus s’engagent concrètement dans des luttes ou des alternatives pour changer la société. La majorité des abstentionnistes pratique plutôt le repli sur soi.
Des abstentionnistes révolutionnaires, il y en a, bien sûr ; nous en faisons partie et en côtoyons dans nos activités militantes, mais nous sommes encore bien loin d’être à même de constituer une force suffisante pour renverser le système.

Le « dégagisme » dont ont été victimes certaines personnalités, qu’elles soient macronistes ou autres, peut nous réjouir superficiellement, mais par qui ont-elles été remplacées ? Soit par des membres du Rassemblement National (et donc d’autres ennemis de classe), soit par des membres de la NUPES (donc des réformistes plus ou moins radicaux, mais certainement pas des révolutionnaires).

Cependant, l’augmentation du nombre de député·es NUPES, et particulièrement LFI promet d’homériques batailles d’hémicycle. A quoi serviront-elles puisque le gouvernement s’appuiera sur LR pour faire passer les lois les plus réac (sécurité, immigration, retraites). Nous savons bien que c’est surtout dans la rue qu’il faudra se battre.

Paradoxalement, le seul point qui me donne un peu d’espoir, c’est le report d’une partie des voix du RN vers la NUPES (particulièrement LFI) au second tour… C’est plutôt un réflexe de classe des exploités contre le parti des patrons… Par contre, on va avoir du boulot pour leur expliquer que Marine est aussi du parti des patrons et que les immigré·es sont leurs frères et sœurs de classe !

Alain, Limoges

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