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CA 322, été 2022

Vertement écolo 322

mercredi 20 juillet 2022, par Courant Alternatif

Après avoir présenté quelques réalisations pratiques climatiques américaines au Viêt-Nam et la méconnue et inefficace convention ENMOD, la série sur le militaire et l’environnement se termine sur du lourd.


Dérèglement climatique : ça chauffe sous les képis

Les militaires ont saisi depuis longtemps l’importance des prévisions météorologiques afin de mener au mieux leurs opérations. Durant la dernière guerre mondiale, les stations et les prévisions météo militaires ont joué un rôle important dans la préparation des opérations aéronavales dans le Pacifique, comme lors du débarquement en Normandie. Mais cela ne concernait que des zones limitées (zone de débarquement, de bombardement ou champ de bataille…).
Avec le dérèglement climatique on passe à une tout autre échelle qui met en œuvres des forces naturelles extrêmement puissantes et incontrôlables.
Les militaires US réfléchissent depuis longtemps à ces questions et intègrent de plus en plus les questions climatiques à leurs doctrines de défense et de sécurité.
En 2003, sous Bush (climato-sceptique notoire), le rapport « secret » du Pentagone sur le réchauffement climatique de l’« Office of Net Assessment » fuite et affole un peu le public. En 2007, « le Center for Strategic and International Studies, un influent think tank américain, publie son rapport fondateur : The Age of Consequences... il envisage trois scénarios, du plus léger au plus catastrophique. Avec le recul, il est étonnant de remarquer que le scénario le plus bénin, considéré à l’époque comme le plus réaliste, est déjà dépassé aujourd’hui. » [1] Le rapport ne dit pas grand-chose des origines du problème (faut pas déconner) mais montre « ... son accord avec les prévisions du GIEC, qu’il juge même trop prudentes. »
En 2019, sous Trump, l’USAWC (United States Army War College) publie un document qui insiste sur les dangers dus au dérèglement climatique sur « les installations militaires américaines ; les risques qui pèsent sur le système logistique et énergétique américain ; et la montée des menaces dans le monde. »
Pour traiter le sujet, nous utiliserons principalement un article universitaire de 2016,(2) très synthétique et clair. Très consensuel aussi et servant la soupe aux militaires et à l’ONU : « Il est communément admis que les institutions militaires jouent un rôle majeur sur le territoire national, celui d’aider la société à se préparer et à s’adapter au changement climatique… une des réponses les plus pragmatiques et efficaces du Conseil serait de faire figurer de façon explicite le programme d’adaptation au réchauffement climatique dans la planification des missions de paix. ».
Plusieurs termes issus du jargon du développement durable et des écrits du GIEC reviennent de manière régulière dans les discours militaires : « résilience », « adaptation » et « atténuation ». Voyons à quelle sauce barbare ils sont utilisés dans les 5 thèmes cruciaux présentés.

Impacts sur les bases et les matériels

La fonte des glaces, la montée du niveau des eaux maritimes, des tempêtes plus violentes peuvent menacer en la déréglant la belle machine des opérations sous-marines ou menacer l’existence de bases US vitales : Ainsi à Norfolk (Virginie) le siège du « quartier général de la Flotte Atlantique de la marine américaine... » risque l’inondation permanente, tandis que la base Ronald Reagan des Îles Marshall (Pacifique) qui sert de site d’expérimentation pour les missiles balistiques devrait boire la tasse dès 2035.
La chaleur est aussi une des préoccupations constantes des militaires. De nombreux « théâtres d’opérations » sont situés au Proche-Orient et souvent en zone sub-saharienne. Le moteur de l’hélicoptère Chinook a donc été repensé pour le rendre plus résistant à la chaleur.
Mais la chaleur affecte aussi les « capacités cognitives », voire la vie des soldats sur le terrain par chocs thermiques ou hyperthermiques. Solution : certains matériels roulants sont climatisés mais cela n’est pas encore à l’ordre du jour pour les champs de bataille.
La « résilience opérationnelle » et les « programmes d’adaptation » devraient tout régler, comme dans les discours menteurs des États, industriels et leurs intellectuels organiques.
Réduction de l’empreinte écologique des forces armées
Les armées et surtout l’armée US sont de grandes dévoreuses d’énergies fossiles (un quart du kérosène mondial est consommé par les militaires et l’armée US utilise 70 % de son carburant pour déplacer troupes et armements).
Le coût de la climatisation des installations (vitale pour le bien-être du militaire US) pèse lourd dans les budgets : son coût a été « en Afghanistan et en Irak estimé à plus de 20 milliards de dollars... »
Malheureusement, malgré ce constat la consommation de carburant ne baisse pas : matériels plus lourds, plus rapides bourrés d’électronique, de capteurs, intégrés à des réseau 5G et Internet militaires de plus en plus gourmands. Pour gagner, il faut toujours aller plus vite, plus fort… Et l’utilisation de carburants alternatifs, n’a rien d’écolo : il faut juste (comme l’Allemagne nazie avec ses carburants synthétiques) pouvoir continuer à alimenter le matériel, coûte que coûte.
Autre souci : avec la multiplication des conflits, le terrorisme les chaines d’approvisionnement en énergie, matières premières et matériels risquent d’être fragilisées. Comment faire plus avec moins ? Il convient donc d’être économes et surtout au-to-no-mes. Depuis qu’une base de l’US Air Force au Japon, a été privée d’électricité pendant 90 jours suite à la catastrophe de Fukushima, « L’armée américaine a... amélioré son efficience énergétique en optant pour des énergies vertes comme le solaire et l’éolien. » Le recours aux mini-centrales nucléaires est aussi prévu. C’est une énergie verte, comme chacun sait…
Le salon « Solutions énergétiques innovantes pour les applications militaires » (IESMA) destiné aux industriels a fait le plein à Vilnius en 2018. Il était organisé par Delta une entreprise publique d’armement géorgienne et le Programme pour la science au service de la paix et la sécurité de l’OTAN, afin d’accélérer le « ... transfert de technologies énergétiques innovantes du secteur civil au secteur militaire, et... l’adaptation des technologies de pointes aux exigences qu’imposent la réalité du terrain, tout en s’efforçant d’améliorer la capacité opérationnelle des forces militaires. » !(3)
L’ONU est entrée elle aussi dans la danse. Le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) a en 2012, « émis des recommandations visant à améliorer les performances environnementales des opérations de maintien de la paix en tirant profit des capacités des ressources naturelles « tout en réduisant au minimum leur contribution possible à la reprise des conflits et à l’insécurité ». Depuis, formations, retours d’expériences, directives, manuels de gestion et de prises de décisions, sont censés encadrer strictement le verdissement des opérations de paix.
Tant de conscience écologique et d’humanité forcent le respect. Le kakiwashing a de beaux jours devant lui.
Prise en compte du changement climatique dans la stratégie militaire
« Le réchauffement climatique modifie les réalités géostratégiques et a des incidences considérables sur la sécurité et, in fine, sur la planification des opérations militaires. » Ainsi, la fonte des glaces en Arctique ouvre des perspectives riantes pour les États et les capitalismes : apparition de nouvelles voies de navigation, possibilités accrues de forage pétroliers sur terre comme en mer. Il s’agit pour chaque armée d’anticiper pour tenter de sécuriser, contrôler, s’approprier ces futures zones vitales pour les intérêts supérieurs de son État. Ça balance d’ailleurs pas mal sur ces questions au Conseil de l’Arctique. Si cela provoque tensions et conflits ce sera bon pour les budgets militaires, coco.

Réponse militaire aux menaces environnementales sur la sécurité

Dans ces cas, les militaires vont développer des actions de type humanitaire ailleurs que sur les zones de conflits armés comme au Maroc pour « mettre en œuvre un programme d’adaptation au réchauffement climatique. » de secours et d’assistance aux populations, comme en Australie où « … la programmation militaire australienne prévoit des contingents prêts à être déployés dans les délais les plus courts en cas de catastrophe naturelle dans le pays. ».
À Haïti, le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a permis une intervention militaire humanitaire américaine : les services de renseignements ont utilisé leurs drones et avions espions pour photographier l’état des infrastructures et permettre aux troupes américaines envoyées sur place et aux ONG d’intervenir plus efficacement.
De son côté, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté la résolution 2177, qualifiant l’épidémie d’Ebola de « menace à la paix et à la sécurité internationale » permettant ainsi le déploiement de 5000 soldats (Allemagne, Canada, Chine, États-Unis, France et Royaume-Uni) dans les zones touchées pour la juguler en lien avec les ONG.
La militarisation de l’humanitaire et les liens parfois douteux entre certaines ONG et armées ne datent pas d’hier mais là, un pas décisif semble avoir été franchi en direction de l’interpénétration entre civil et militaire, entre humanitaire et militaire.

Adaptation au réchauffement climatique à l’appui de la prévention des conflits

Cela peut être local. Ainsi « les forces armées tchadiennes participent à des programmes de reboisement afin de lutter contre les menaces environnementales, comme la progression du désert » quand elles ne répriment pas leurs populations ou mènent la chasse aux djihadistes.
Durant la guerre froide le maintien de la paix était considéré comme une « activité temporaire comprise entre un cessez-le-feu et un règlement politique ». Depuis, cette doctrine a profondément évolué « intégrant dorénavant une gamme d’opérations diversifiées comme la surveillance, la reconstruction, le désarmement, et le renforcement des capacités, afin d’établir un environnement stable et durable pour les peuples... »
Depuis une vingtaine d’années l’on assiste à a multiplication « ... des missions onusiennes de prévention des conflits. Reconnaissant l’importante interaction entre les programmes de prévention des conflits et les mécanismes d’amélioration de la résilience, l’ONU a voté la résolution 1625 (2005). La décision jette les bases du rôle explicite du Conseil de sécurité dans la stratégie d’adaptation au changement climatique…. [afin] de lutter contre les causes profondes de ces conflits »
On voit donc diverses missions de stabilisation de l’ONU agir officiellement pour « … la conception écologique des infrastructures, du recyclage des déchets, de la gestion des ressources hydriques et de la production énergétique » (Mali), contre « les opérations de blanchiment d’argent, estimant l’exploitation illégale des matières premières… et la lutte contre le crime environnemental organisé » en République Démocratique du Congo.
Un des problèmes de ces multiples approches toutes plus vertueuses et humanistes les unes que les autres, c’est leur simplisme qui conduit à une naturalisation des causes multiples des conflits et donc à leur dépolitisation.
La complexité des origines des conflits se réduit alors à une seule chose (neutre, technique et mesurable). Les effets du réchauffement climatique, voilà l’ennemi. Point barre. Les causes (multiples) des conflits, on n’a rien à faire car, c’est bien connu, l’armée obéit et ne fait pas de politique.
Or, le « lien de causalité entre le dérèglement climatique et les conflits divise les spécialistes...[qui] soulignent la difficulté à établir le lien direct entre le réchauffement climatique et les mouvements migratoires… et certains envisagent « même le réchauffement climatique comme un argument incitant les forces armées à continuer sur la même voie et, ce faisant, à exploiter davantage les réserves énergétiques. Le climat ne serait donc pas une invitation à réorienter fondamentalement les stratégies militaires... » Un prétexte tout au plus ?

Les larmes de crocodiles blindés des militaristes

Quand on entend des militaires demander à « accomplir des missions plus civiles. Comme l’a confirmé le secrétaire général de l’OTAN lors du sommet de Copenhague en 2009, l’OTAN est disposée à jouer le rôle de ‘primo intervenant en cas de catastrophes naturelles’ »,
Quand les résolutions de l’ONU donnent un cadre légal à ce nouvel interventionnisme au nom de la sécurité environnementale,
Quand l’ex-président du GIEC Rajendra Patchauri (2002-2015) déclare avoir conseillé à l’OTAN « de sortir de son modus operandi basé sur des opérations militaires, en ajoutant : ‘Je pense qu’il est beaucoup plus important de prévenir ces conflits plutôt que de simplement intervenir lorsqu’ils éclatent’ »(4),
Cela ne peut que les inciter à croire qu’ils sont la solution et leur donner le pouvoir de « régler les problèmes climatiques par le biais de la militarisation » (1) et surtout cela doit nous inquiéter.
S’ils frétillent autant du croupion sous prétexte de sauver la planète c’est que le dérèglement climatique offre à ces multiples bureaucraties étatico-militaro-industrielles des perspectives toujours plus radieuses en termes de reconnaissance, de moyens, de puissance et de pouvoir.
Plus la compète entre États pour mettre la main sur des ressources essentielles va s’aiguiser, plus les tensions inter-capitalistes vont justifier l’augmentation des budgets et le recours accru au solutionnisme militaire : la guerre. La consommation toujours accrue de carburants, de matières premières, la destruction de matériels et la destruction de l’environnement accentueront encore les effets du dérèglement climatique.
En conclusion, L’armée, ça tue, ça pollue et ça rend con, toujours.
Aucune bureaucratie ne voulant mourir, va falloir les euthanasier.

D’amour, la garrigue s’embrase pour CAESAR

Pour faire face aux risques d’incendie, la préfecture du Var avait interdit aux randonneurs de la balader en forêt, des fois qu’un imbécile ou un malfaisant largue un mégot...
Mais cela n’a pas empêché nos virils militaires de mettre le feu à la garrigue du camp militaire de Canjuers (Var) l’un des plus grands d’Europe (35 000 ha). 75 000 obus et des millions de munitions y sont tirés chaque année.
C’est d’accord, l’artilleur est moche et obsédé sexuel (selon les joyeuses chansons militaires qui leur sont consacrées) mais pour tirer avec CAESAR le dernier bijou de Nexter, en pleine canicule en période de vigilance rouge, faut être en plus sacrément con.
Mais bon, les ordres c’est les ordres car ces tirs sont essentiels « pour la préparation opérationnelle des forces françaises » dixit le ministère des Armées.
Bilan provisoire : le 18 juin 600 ha étaient partis en fumée, sans possibilité d’intervention des pompiers car le site est pollué par des munitions non explosées ou qui explosent à cause de l’incendie.(5) et le 21 juin, 1800 ha avaient brûlé dont une partie du PNR du Verdon.
Mais la situation est « sous contrôle » dans ce « désert végétalisé ». Encore un miracle militaire qui végétalise les déserts. Avec des semis de munitions bio ?
Rebelote dans le Morbihan où 11 ha viennent de brûler sur le camp militaire de hébergeant l’académie militaire de Coëtquidan (5600 ha). Le feu est parti à proximité d’un stand de tir… Officiellement « Aucun tir n’a eu lieu sur le site durant la journée de samedi... » et précise-t-on « en cette période de forte chaleur et depuis un mois, tous les artifices éclairants et les munitions traçantes susceptibles de mettre le feu sont interdits. » (6) La combustion spontanée d’un cerveau militaire en est peut-être la cause ?
De Carpia (Haute Corse), 35 ha ; en passant par Captieux (Gironde) 450 ha en 2020, 1300 en 2017, 750 en 2014… L’armée nous met le feu.
Sans oublier les calanques de Marseille en 2009, ou un légionnaire provoqua « un énorme incendie... par des tirs d’entraînement avec des balles traçantes… »(7). L’incendie avait cramé 1300 ha et touché la banlieue de la ville.
Dans tous les cas la communication est identique : ce qui a brûlé n’a pas ou peu de valeur environnementale (forcément), tout est sous contrôle (Oui, mon colon), les terrains et habitations des pékins (civils) ne seront pas touchées, on vous le répète, mais foutez le camp… Les responsables recevront un avertissement. Rompez !

Freux et Eugene the Jeep

Notes
1- L’adversaire le plus dangereux pour l’armée U.S. Éric Martel. The Conversation, repris par athena.org. 02/01/2020 
2- Les implications du changement climatique sur les armées, les missions de maintien de la paix et la prévention des conflits. Shirley V. Scott, Shahedul Khan. ASPJ Afrique & Francophonie. 3me trimestre 2016.
En France, ces questions sont traitées dans le document « Stratégie Défense & Climat » d’avril 2022 du ministère des Armées. L’Observatoire Défense et Climat qui en dépend fournit informations et analyses.
3- Bulletin de veille stratégique et opérationnelle n°10. juin – juillet 2018. Observatoire Défense et Climat. DGRIS, Ministère des Armées, 2018
4- Interview réalisé par Paul King, rédacteur en chef, dans « Revue de l’OTAN », hiver 2007. Cité dans l’article consternant d’illusions « Guerres et environnement » du site « Journalistes-écrivains pour la Nature et l’écologie »
5- Var : un incendie causé par un tir d’entraînement militaire. Huffington Post avec AFP. 18/06/2022
6- Un incendie en cours dans le camp militaire de Coëtquidan. Luca Salvatore. Ouest-France. 18/06/2022
7- Var : un incendie causé par un tir d’entraînement militaire. Huffington Post et AFP. 18/06/2022

Notes

[1L’adversaire le plus dangereux pour l’armée U.S. Éric Martel. The Conversation, repris par athena.org. 02/01/2020

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