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CA 325 Décembre 2022

Pays Basque – " Terres agricoles, Pas touche !"

Contre la spéculation foncière et immobilière - Le cas de Marienia à Cambo

mercredi 14 décembre 2022, par Courant Alternatif

La préservation des terres nourricières, le droit au logement et le respect de l’identité autochtone face à la touristification font partie des luttes primordiales au Pays Basque. Depuis quelques années, et face à la recrudescence de l’attractivité de la zone suite aux mesures covid, de nombreux groupes se sont remis en selle pour alerter et empêcher des projets de béton ainsi que des ventes à des prix excessifs (1).


Le pays est extrêmement convoité par les promoteurs, les agences immobilières, les très riches acheteurs qui profitent de la hausse vertigineuse du prix au mètre carré du foncier pour investir et empocher. Le contexte est tendu : l’urbanisation avale et artificialise les terres, le prix des loyers explose et le nombre de résidences secondaires augmente. Lors de projets immobiliers sur des espaces agricoles, lors de ventes de maisons à des prix insensés et inaccessibles aux gens d’ici, surgissent associations et collectifs qui mènent la bagarre et créent une forte dynamique. Et ceci non seulement sur le littoral dont le foncier est littéralement surexploité mais aussi de plus en plus à l’intérieur du pays qui voit ses terres agricoles rapidement envahies et ses logements atteindre des prix astronomiques. C’est le cas dans les villages d’Ainhoa, d’Arbonne (Labourd), d’Ahaxe, Ascarat Irissari, Ayherre, Hasparren, Aicirits, Briscous, Bayonne, Baigorri, ... (Basse Navarre), Lacarry, Moncayolle (Soule) (Encart 1), où ont lieu des mobilisations.
Après l’occupation de l’été 2021 à Arbonne, le combat se concentre sur la commune de la petite ville thermale de Cambo. C’est là que se cristallisent aujourd’hui de nombreuses forces contre des projets immobiliers sur des terres agricoles. Il y en a actuellement trois prévus sur la commune de Cambo, et le plus emblématique, celui contre lequel se mène une lutte obstinée depuis dix ans, est le projet de l’entrepreneur immobilier Bouygues, sur le plateau de Marienia.

Aux opposant.es de longue date à ce projet se sont ajouté.es cette année les militant·es d’ Ostia (Encart 2), réseau qui a succédé au Collectif Bost créé lors de l’occupation des terres et des bâtiments d’Arbonne (2)

*** Mobilisation sur le terrain juridique

En 2019, un recours avait été déposé par les associations Lurzaindia (association qui lutte pour la préservation de la terre nourricière), Nahi Dugun Herria (« le Pays que nous voulons », groupe d’opposition municipale de Cambo) et le Cade (Collectif d’associations de défense de l’environnement) auprès du tribunal administratif de Pau pour contester le plan local d’urbanisme (PLU) concernant le plateau de Marienia. Le document d’urbanisme révisé sur demande de la majorité municipale rendait la parcelle agricole constructible et ouvrait la voie à un projet immobilier porté par le promoteur Bouygues ; celui-ci signait un compromis de vente pour 3,77 ha à plus de trois millions d’euros et obtenait le permis de construction d’une centaine de logements, maisons individuelles et logements collectifs.
En juillet 2022, après trois années d’instruction, le jugement maintenait la constructibilité des terres au prétexte qu’elles n’avaient pas ... de potentiel agricole ! En septembre, le Cade faisait appel de cette décision, déterminé à prouver la valeur agricole des surfaces concernées ; d’ailleurs un éleveur y fait paître actuellement ses brebis qui fournissent du lait pour la fabrication d’un fromage labellisé Ossau-Iraty et d’autres parcelles limitrophes produisent du piment et des cerises sous l’appellation d’origine protégée AOP.

*** Face aux intérêts privés, se battre pour le maintien des terres agricoles

Pour les opposant.es au projet immobilier, il n’est pas question de mettre en opposition deux maux dont souffre le Pays Basque : l’accès au logement d’une part, et la préservation de la terre agricole d’autre part.
La terre devient rare et il n’est pas question de la sacrifier. La dynamique du syndicat paysan (ELB) et des nombreuses associations très actives (Lurzaindia, BLE -pour l’agriculture biologique-, Idoki- pour les produits fermiers -, la Chambre d’agriculture du Pays basque - EHLG) vise à conserver l’outil de travail et un revenu digne à de nombreuses paysan·nes, à plus de souveraineté alimentaire, au développement d’une agriculture paysanne et durable respectueuse de l’environnement, à des productions locales de qualité ; pas question de continuer à artificialiser des sols à l’heure des changements climatiques et de la nécessité de préserver la biodiversité.
D’autant que les terres de Marienia, planes, bien exposées, faciles d’accès, ont un fort potentiel agronomique. Et les promesses de Bouygues immobilier de garder un peu de verdure « dans le cadre de sa mobilisation pour la préservation de la biodiversité », en promettant « la plantation de 175 arbres et 1593 arbustes sur ce terrain », n’est qu’une fumeuse et cynique tentative de greenwashing qui ne trompe personne.
Quant aux solutions à mettre en œuvre pour le logement, la priorité n’est pas de bétonner toujours plus de terres mais de cibler les logements vacants ainsi que les résidences secondaires, de réhabiliter l’existant ou d’anciennes maisons de soins et de réaménager les centres-bourgs pour réaliser des logements sociaux. Actuellement, il n’y en a que 7 % sur Cambo au lieu de 25 % exigés par la loi. Si la mairie avait voulu réaliser des logements sociaux, elle aurait pu le faire depuis très longtemps, notamment sur un autre terrain de 1,4 hectare, qu’elle a depuis vendu à un opérateur privé. « La bétonisation de Marienia n’est qu’un grossier alibi pour masquer une opération purement spéculative. Les habitants du Pays Basque ne veulent plus accepter ces logiques financières. » (3)

Manifestation du 22 octobre dans les rues de Cambo

*** Les opposants s’installent sur les terres de Marienia pendant trois jours

Outre les démarches juridiques pour contrer les projets de la mairie, outre les pétitions, de nombreuses autres actions ont été entreprises. Des rassemblements, des manifestations... En avril dernier, une manifestation réunissait 1300 personnes dans les rues du village.
L’action la plus récente a été l’occupation du terrain, impulsée par Lurzaindia et le collectif OSTIA, une occupation en guise de coup de semonce.

Elle a duré trois jours, du 21 au 23 octobre avec, à la mi-temps, une manifestation qui a rassemblé 750 manifestants et 70 tracteurs. Cette occupation a permis des rencontres et contacts fructueux entre militant·es engagé·es dans plusieurs des collectifs existant au Pays Basque nord contre la spéculation foncière et immobilière. Il s’est agi non seulement de partager des expériences mais aussi d’échanger sur la manière de passer d’une lutte défensive, en réaction à des cas de spéculation, à une lutte offensive en construisant un discours commun contre le pouvoir de l’argent, contre l’argument mensonger de l’intérêt général et en prenant des initiatives concrètes pour faire obstacle à des chantiers et faire reculer les promoteurs.
Le dimanche 23, des membres du réseau des Soulèvements de la terre, réunissant des dizaines d’associations en France, dont celles contre les projets de mégabassines notamment, ont apporté leur témoignage. Une paysanne de la ZAD de Notre-Dame-des Landes était également présente pour parler de son expérience et des suites qui ont été données à leur victoire, évoquant la manière de développer l’occupation comme mode d’action ainsi que d’autres alternatives de lutte.
Ça branle dans le manche

*** La mobilisation crée quelques effets

Au sein même du conseil municipal de Cambo, des tensions se font jour. Outre les oppositionnels de la première heure du groupe Nahi Dugun Herria, une dizaine de conseillers de la majorité ont demandé au maire l’arrêt du projet. Le CDJA (Centre départemental des jeunes agriculteurs), branche "jeunes" de la puissante FDSEA 64 a appelé à la manifestation du 22 octobre et a sorti pour l’occasion ses tracteurs pour rejoindre ceux du syndicat ELB. Une telle implication de la FDSEA dans un conflit pour la préservation des terres agricoles au Pays Basque, – même si elle s’en est tenue à participer à la manifestation et pas du tout à l’occupation du terrain –, est une première et montre que ce syndicat n’avait plus le choix de rester en marge de la mobilisation, vu les enjeux et le degré de popularité atteint par la contestation. Autre petit mouvement qui pourrait être une avancée, Bouygues s’est déclaré « ouvert au dialogue », inquiet sans doute que ces fortes mobilisations dévoilent sa vilaine face de grand bétonneur, extracteur, destructeur et exploiteur.

Il faut dire que les opposant.es au projet n’entendent rien lâcher. Leur détermination est forte, et iels ont clairement affirmé leur volonté d’arrêter le projet de Bouygues et tout autre tentative d’artificialiser les terres de Marienia : « Nous devons monter d’un cran notre résistance, jusqu’à atteindre notre objectif ».
Craignant que les pelleteuses investissent le champ avant même la fin de la procédure juridique, OSTIA a lancé un appel pour que l’obstruction dès le premier jour des travaux de Marienia « par l’occupation et l’action directe, devienne une priorité pour les habitants du Pays Basque Nord ». Si Bouygues s’entête à vouloir construire, Marienia deviendra alors une zone à défendre. L’enjeu est de taille : « stopper Bouygues à Marienia ne sera pas uniquement bénéfique pour les terres menacées à Kanbo. Ce sera un préalable pour, à l’avenir, avoir des coudées plus franches pour la constitution d’un front de résistance, de changement. »

Pays Basque, 16 novembre 2022

Extrait d’un tract distribué en Soule lors d’un rassemblement devant une agence immobilière, le 11 juin 2022
« Nous avons décidé de nous rassembler pour créer un espace d’action et un espace de discussion et de réflexion.
Nous ne croyons que modérément aux marges de manœuvre des élus (même de bonne foi) parce que l’Etat, qui permet des mécanismes de régulation à travers des dispositifs divers et variés (PLU...), est aussi le défenseur de la propriété privée et de la libre entreprise, mais également, un des bénéficiaire du marché. En revanche, nous croyons qu’il est possible d’organiser localement une dissuasion générale, de manière à éteindre le feu spéculatif allumé par les pyromanes du marché (vendeurs, agents, notaires). »

OSTIA, né de l’occupation des terres d’Arbonne
En été 2021, le syndicat paysan ELB (affilié à la Confédération Paysanne) et l’association Lurzaindia (association qui lutte pour la préservation de la terre nourricière) décidaient d’occuper, à Arbonne, des terres (15 ha) attenant à 3 bâtiments, le tout vendu 3 millions d’euros à des fins non agricoles. Chaque jour, des groupes locaux se sont passés le relais pour tenir la permanence d’occupation et, au bout de quatre mois, la vente a été annulée. Un comité de soutien, BOST, a vu alors le jour sur place et, à la fin de l’occupation, une assemblée d’une soixantaine de personnes décidait de mettre un outil de coordination en place dans tout le Pays Basque nord, OSTIA. OSTIA (Okupazio Sare Temastsua Irabazi Arte), le récent « Réseau déterminé pour l’occupation jusqu’à la victoire » (par ailleurs, "ostia" est une injure basque très usitée), a vocation à tisser des liens entre les différentes luttes menées au Pays Basque pour dénoncer l’artificialisation des terres agricoles et la spéculation foncière et immobilière. Le réseau tient une assemblée horizontale ouverte - le premier mercredi de chaque mois. Il cherche à valoriser partout l’auto-organisation et à ce que se réalisent des occupations et des actions directes.

Note :
1-Le 20 novembre 2021, une manifestation réunissait 18000 personnes à Bayonne pour le droit de vivre au pays (cf. article paru dans CA n°316, janvier 2022). Une nouvelle manifestation contre la spéculation immobilière et pour un logement accessible à tou·te·s est d’ores et déjà programmée pour le 1er avril 2023
2. cf. article de CA n°313 octobre 2021.
3. Extrait du texte de la pétition en ligne du collectif Touche pas à Marienia (Marienia ez hunki kolektiboa) « Non au bétonnage du plateau de Marienia » à Cambo. https://www.change.org/p/mairie-de-...

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