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Turquie Nous soutenons nos troupes… quand elles flinguent leurs officiers !

mardi 9 mars 2010, par Courant Alternatif

Le lundi 15 février a eu lieu à Ankara (Turquie) la première séance du procès de 19 militant-e-s antimilitaristes. La fin de la détention préventive a été décidée pour Volkan Sevinç, le seul d’entre elles et eux à avoir été incarcéré. C’est une satisfaction, mais ça n’en demeure pas moins une tentative de démobilisation à l’encontre du mouvement de solidarité enclenché à cette occasion.


En effet, nos camarades encourent des peines de 1 à 10 ans de prison lors de leur jugement, reporté au premier avril. La procédure porte sur un rassemblement de soutien à l’objecteur de conscience Enver Aydemir le 6 janvier. Le groupe avait été encerclé et 23 protestataires interpellé-e-s. S’ensuivent 24 heures de garde-à-vue démocratique en conformité avec les critères de bonne gouvernance prescrits par l’union européenne ; visite de médecins et avocats, privation de sommeil, pressions physiques et morales, intimidations afin d’extorquer des aveux rédigés à l’avance sur un refrain connu : la rebellion contre les flics. À la sortie du tribunal le 7 janvier, les chefs d’inculpation retenus sont « la provocation de l’hostilité publique envers le service militaire » et « l’éloge d’un crime ou d’un criminel ». Tout le monde est relâché, sauf Volkan, activiste anarchiste. Il avait refusé la fouille corporelle, alors les keufs se vengent en l’accusant de port d’arme : une arme à feu qui, lors de l’instruction, se métamorphose en couteau…

Pourquoi notre solidarité antimilitariste
est un enjeu central face au régime turc :
Depuis le coup d’état de 1980, la junte possède un instrument extrêmement utile jusqu’à aujourd’hui : le Conseil National de Sécurité. Celui-ci est une institution composée des chefs d’état-majors, des responsables des structures sécuritaires de la république, et de ministères comme la défense et les affaires étrangères. Il s’agissait à l’origine de parainer le retour aux affaires du pouvoir civil. Son rôle consiste théoriquement en une tutelle au sujet des thèmatiques sensibles. Dans les faits aucun gouvernement ne peut prétendre lui tenir tête : excroissance de l’armée et de ses satellites, il se trouve du bon côté du fusil pour préserver ses domaines d’autorité exclusive. Extérieur au gouvernement à proprement parler, il permet cependant de préserver des apparences de démocratie parlementaire. La société turque se trouve face à une puissance telle des militaires et de leurs alliés que ces derniers n’ont plus besoin de se salir les mains par des coups d’état : le putsch est permanent et inscrit dans la loi. Un couperet au-dessus de la nuque de la sphère politique civile dont le seul fait de connaître l’existence garantit le respect de l’ordre.

Quelques exemples récents permettent de comprendre l’autonomie totale de l’armée vis-à-vis de ce que nous nous représentons comme l’Etat dans les démocraties libérales occidentales. L’A.K.P. (parti libéral-islamique) est partisan d’une pacification diplomatique au Kurdistan et ne croit pas uniquement en l’option guerrière contre le P.K.K. L’année dernière il a fait mine de laisser une issue civile à la contestation kurde, accompagnée d’un projet d’amnistie des maquisards déposant les armes et d’opérations militaires en Irak pour détruire les bases de la guerilla. Il ne s’agit que d’une stratégie habile pour désamorcer le conflit, l’A.K.P. étant lui-même un parti très nationaliste. L’armée turque a observé quelques mois les manœuvres de ses adversaires pour trouver une issue négociée à la guerre. En décembre, une juridiction très proche d’elle fait dissoudre l’interlocuteur du gouvernement : le D.T.P. (parti indépendantiste kurde), qui avait de nombreux sièges au parlement, la plupart des municipalités du Kurdistan, et accessoirement un fort soutien populaire. Un acte de sabotage flagrant, dans le but de tenir d’une main de fer la doctrine et la méthode adéquate à l’encontre des « terroristes ».

Effectivement la contre-insurrection dans le sud-est de la Turquie est depuis 1984 (début de la guerilla) la justification absolue des pratiques des militaires. Le mouvement indépendantiste kurde fait écho à la paranoïa du démembrement de la patrie héritée de la guerre d’indépendance. Dans ce contexte d’hystérie autoritaire, toutes les méthodes ont été légitimées contre les différent-e-s ennemi-e-s de l’intérieur. L’histoire récente de la Turquie rend d’autant plus savoureuses les accusations à l’encontre de nos camarades antimilitaristes. Les juges qui condamneront Volkan pour port d’arme travaillent pour un régime qui a délibérément équipé des notables et des milices loyalistes pour écraser les rebelles dans les villages kurdes ; de même que les organisations fascistes dans les villes mixtes ou turques d’Anatolie. Un régime qui arme la jeunesse de force après lui avoir rempli le crâne de son idéologie raciste, et l’envoie au casse-pipe, harceler la population et commettre des meurtres. L’Etat qui se prévaut de la loi contre nos camarades, pour leur éloge du crime et des criminels, s’est compromis avec tous les réseaux anti-communistes clandestins dans le cadre du plan Ergenekon. Lorsque le corset de la loi lui paraît trop étroit pour la défense de ses intérêts, il n’hésite pas une minute à se corompre avec la pègre pour financer la contre-révolution. La flicaille qui prétend faire régner l’ordre public républicain aux dépens de nos camarades commet régulièrement des exécutions pures et simples en pleine rue ; à moins que ses collègues de la gendarmerie ne soient pris sur le fait lorsqu’une grenade explose dans une librairie kurde…

Un fait-divers célèbre a marqué l’opinion publique turque. À Susurluk en 1996, une voiture de luxe percute un poid lourd, accident sans lequel nul n’aurait jamais connu l’identité de ses occupants : l’un des chefs de la police d’Istanbul, un seigneur de guerre et parlementaire kurde loyaliste, et un parrain de la mafia, militant d’extrême-droite, recherché par interpol pour nombre d’assassinats et en possession de passeports diplomatiques. Voilà un exemple qui illustre le climat instauré par les militaires et le rapport du pouvoir turc à la légalité, qui en découle. Mais il s’agit également d’une démonstration de l’articulation des différents segments du pouvoir sécuritaire en Turquie. Au fil des révélations de secrets de polichinel, une mise en scène judiciaire s’est déroulée dans le pays. Évidemment seuls quelques sous-fifres ont servi de fusibles à la désaprobation de l’opinion publique et des entrepreneurs de moralité européens. Le procès du système Ergenekon n’aura jamais lieu : on déplace le problème sur le terrain de l’infraction à la loi de brebis galeuses isolées, corrompues à titre individuel. Non pas de l’organisation tactique de l’Etat contre la population. On peaufine la désinformation à grand renfort de superproductions cinématographiques (La Vallée des Loups, Nefes, Gladio…) pour reconquérir le cœur, et surtout l’esprit du peuple.

Dans le secteur économique, l’armée turque possède deux des plus importantes entreprises nationales. Le Fond de Pension des Forces Armées investit dans de nombreux secteurs de l’économie. Quant à la Fondation pour le Renforcement des Forces Armées, elle se concentre sur le secteur de l’armement. Ces deux groupes militaro-industriels embauchent directement à eux seuls cinquante-mille salarié-e-s dans le pays. On imagine le poids que cela donne dans une société où la répartition de l’emploi, de sa rémunération et des richesses en général est extrêmement inégale. Les forces armées en tant que tel regroupent près d’un million de membres (appellés du contingent compris, qui ne sont pas rémunérés), dont près de cinquante-mille officiers. En Turquie, les militaires jouïssent d’un statut social franchement confortable comparé à la situation populaire. Cette emprise économique ne fait évidemment que renforcer le prestige de l’uniforme, au cas où l’endoctrinement nationaliste ne suffirait pas aux esprits étroits que le patriotisme n’exalte pas assez.

Les effectifs des troupes turques situent celles-ci à la deuxième place de l’O.T.A.N., à laquelle elle adhère dès sa création en 1951. Cinq mille soldats sont envoyés combattre le communisme en Corée. Cette armée continue de collaborer aux « opérations de maintien de l’ordre » à travers le monde aux côtés de ses alliés occidentaux : en Afghanistan par exemple, forte de son expérience de guerre assymétrique au Kurdistan. Si le pouvoir militaire se crispe ces temps-ci en Turquie, c’est aussi en partie à cause de ses rapports tendus avec l’union européenne ou les modérés de l’administration américaine. Ces derniers voient d’un mauvais œil le recours systématique à la testostérone dans les problèmes politiques au Moyen-Orient… et dans le nord de Chypre, occupé depuis 1974 alors que l’île est dorénavant membre de l’U.E. Une manière forte qui enlise le sud-est anatolien dans la guerre, l’endurance de la guerilla ayant été sous-estimée. Les puissances impérialistes se méfient de cet ultra-nationalisme sur-armé, trop peu controlable à leur goût bien que très commode. Cela contribue à expliquer la croissance de l’A.K.P., rivaux de l’état-major au sommet de l’Etat. La question de fond étant : quel usage raisonnable et proportionné de la violence permet le meilleur degré de domination ? D’autant plus que les minorités kurdes de Syrie et d’Iran peuvent être instrumentalisées afin de destabiliser ces deux régimes…

La description de ce contexte pour le moins hostile démontre le caractère primordial de la lutte anti-militariste entre les frontières turques. Plusieurs dizaines de personnes ont manifesté publiquement leur objection de conscience depuis vingt ans : au-delà des réfractaires avérés, il est difficile d’évaluer l’ampleur de cette résistance ainsi que de la désertion. En effet, la répression minimale pénale équivaut à la durée du service militaire passée en prison, puis l’obligation de s’acquitter de celui-ci, à la merci des persécutions réservées aux traitres. L’un des rares moyens d’y échapper légalement est de prouver son homosexualité : cette dernière a été dernièrement qualifiée de provocation par un tribunal qui jugeait un meurtre homophobe… L’avenir du mouvement révolutionnaire en Turquie est intimiment lié à l’affaiblissement de l’armée (en veillant toutefois à enrayer les techniques de domination démocratiques et libérales d’autres acteurs du pouvoir…). La militarisation totale de la société, et l’intense propagande nationaliste qui l’accompagne, rend une telle initiative à la fois centrale et extrêmement difficile. Notre soutien n’en est que plus nécessaire. En france, la suppression de la conscription obligatoire a été ressentie comme une victoire. Mais elle a désamorcé le mouvement antimilitariste. Cela a laissé toute liberté à l’armée pour répandre son poison patriotique et sécuritaire moderne : d’une part à l’intérieur des frontières par la désinformation et l’endoctrinement ; d’autre part à l’étranger, par les nombreuses guerres et occupations coloniales dans lesquelles la france est engagée. Nos camarades d’Ankara réprimé-e-s nous rappellent la nécessité, l’actualité d’une réflexion critique et d’une mobilisation antagoniste aux armées, qui imposent à travers le monde l’ordre réactionnaire.

« Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que j’emporte des armes
Et que je sais tirer »

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