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courant alternatif 276- janvier 2018

Macron ou la Françafrique relookée

mercredi 24 janvier 2018, par admi2


Macron ou la Françafrique relookée

Avec l’arrivée à la tête de l’Etat français d’un candidat s’affichant hors partis traditionnels a pu être posée la question d’un changement éventuel dans les relations entre la France et l’Afrique. Or, au-delà d’un changement de discours – et encore, avec force volte-face et pirouettes de langage ! –, il est clair qu’il n’y a rien à attendre du côté de l’action menée par le gouvernement français en direction de l’Afrique, si ce n’est un relookage de la politique néocoloniale menée depuis des décennies par les prédécesseurs de Macron.

Une rupture
au niveau symbolique seulement,
et pétrie de contradictions...

Lors de la campagne pour la présidentielle, en février 2017, les propos du candidat Macron en visite en Algérie qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité » avaient suscité des cris d’orfraie à droite, et ensuite on avait assisté à un rétropédalage : le même Macron affirmait vouloir la « réconciliation des mémoires » entre celles des colonisés et des colonisateurs. Plus récemment encore, lors de son dernier passage au début du mois de décembre en Algérie, interpellé sur le sujet par un jeune Algérien, il n’a rien trouvé de mieux que de lui répliquer : « Qu’est-ce que vous venez m’embrouiller, vous n’étiez pas né durant la colonisation ! » Cette simple juxtaposition de prises de position situe bien la nature réelle de la « rupture » du nouveau chef de l’Etat sur la question des relations franco-africaines, avec en toile de fond la question de la perpétuation de rapports de sujétion entre la France et ses anciennes colonies (du moins certaines, notamment les pays d’Afrique subsaharienne).
Au fond, il s’agit d’esquisser une autocritique de ce qui s’est fait auparavant du côté de la France éternelle, coloniale et néocoloniale, histoire de paraître « moderne », au besoin pour récolter quelques soutiens politiques, surtout évidemment en période électorale... mais ensuite, dès lors qu’il s’agit d’assumer de tels propos et de remettre en cause les piliers de cette domination pluriséculaire, on se dérobe, on s’en tire par des pirouettes... pour finir parfois par ressortir les mêmes poncifs – notamment lorsque Macron s’est laissé aller à disserter, au G20 à Hambourg, sur la fécondité des femmes africaines qui serait à la base de la misère des populations du continent.
Pour le reste, les « piliers du temple » qui font que la France se prend toujours pour une grande puissance en Afrique demeurent et ne sont pas remis en cause, alors que la géopolitique néocoloniale de la France est de plus en plus minée par des contradictions et accumule les risques de crises à plus ou moins long terme.
On peut distinguer quatre points saillants que l’on passera rapidement en revue pour montrer où se situent les vrais enjeux de cette « politique africaine » de Macron, quand bien même il prétend que cette dernière n’existe plus...

La francophonie comme vecteur réaffirmé de l’influence française

Depuis des décennies, dans le discours des gouvernants français, la langue française est associée à des « valeurs universalistes » comme si, d’une part, les langues africaines n’étaient pas à même d’exprimer ces valeurs, qu’elles avaient vocation à rester des langues du terroir et de l’oralité, et comme si, d’autre part, d’autres langues véhiculaires (l’anglais notamment) n’avaient pas pris le pas sur le français. Par ailleurs, la francophonie est le dernier refuge du discours impérialiste français. Même si Macron dit que le français est une langue qui a « son point d’équilibre quelque part entre Kinshasa et Brazzaville, bien plus qu’entre Paris et Montauban », c’est toujours la France qui tire les ficelles au sein des institutions de la francophonie, ainsi que ses alliés françafricains1. Ainsi, quand Macron dit à Ouagadougou devant un parterre d’étudiants : « Je suis fier que la langue dans laquelle je suis né, moi qui viens d’une famille de province, m’ait permis de devenir président de la République française. Cette langue va permettre à une jeune fille burkinaise (sic !) de faire la même chose demain. » Ici, derrière l’idée affichée d’une « francophonie en partage », c’est l’impérialisme linguistique qui transparaît encore et toujours – on doit dire burkinabè et non burkinais ! –, voire la résurgence de l’Union française d’avant les indépendances – comme si les Burkinabè faisaient toujours partie de notre empire colonial...
Pour le premier semestre de l’année 2018, Macron annonce un plan de relance et de rénovation de la francophonie. Derrière la défense de la « langue de culture » que serait le français, ce sont des intérêts géopolitiques et économiques qui sont en cause. Il s’agit de maintenir les élites africaines dans le giron français, notamment à travers le système d’enseignement francophone et le maintien du français comme langue officielle des administrations. Mais alors qu’on promet davantage de visas pour les étudiants africains, ces derniers savent déjà ou apprendront vite qu’ils ne sont pas les bienvenus avec la politique antimigratoire que ce gouvernement amplifie encore davantage.

Les politiques
de plus en plus offensives
pour arrêter et trier
les flux migratoires

Depuis plus d’une décennie, les pays européens ont mis en place une politique qui a pour but explicite d’empêcher les Africains, comme d’autres populations du Sud, de venir en Europe, notamment dans le cadre de Frontex (devenu en 2016 l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes). Outre le fait qu’elle nourrit la xénophobie dans les pays européens, cette politique de fermeture qui demande et obtient le concours des Etats africains est responsable de l’hécatombe à laquelle on assiste en Méditerranée, ainsi que des persécutions dont sont victimes les migrants dans leurs tentatives de fuir la misère économique ou les risques politiques. Le mini-sommet qui s’est tenu le 28 août dernier à Paris en présence des chefs d’Etat du Tchad et du Niger a marqué une étape supplémentaire dans ce processus d’assignation à résidence des Africains sur leur propre continent. Ce sont les fameux « hotspots2 » que Macron veut installer, avec un tri préalable des « bons réfugiés » dans un pays étranger censé pourtant être souverain, et sans que les intéressés disposent des voies de recours possibles pour les demandeurs d’asile auprès de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra)... Cela va de pair avec une autre innovation qui fonctionne dans l’autre sens : le « laissez-passer européen » conçu pour expulser les Africains lorsqu’il n’ont pas de passeports et qu’il n’y a pas d’identification possible. Du coup, on les renvoie dans leur pays présumé sans qu’on soit certain qu’ils sont des ressortissants du pays en question. Autrement dit, on les renvoie vers une situation de non-droit dont on se lave les mains... Evidemment, cette politique clairement hostile aux peuples africains s’accompagne de discours justificateurs : codéveloppement (au profit de régimes françafricains corrompus ?), lutte contre les réseaux de passeurs et les trafiquants de migrants (alors que ceux-ci sont parfois les interlocuteurs des policiers européens, comme en Libye)... Il va se passer ce qui s’est déjà passé : les flux de migrants sur un itinéraire peuvent diminuer – comme cela a été le cas au cours des années précédentes pour ceux qui prenaient des pirogues depuis le Sénégal pour aller vers les Canaries –, mais ils augmenteront ailleurs et les migrants seront de plus en plus la proie de réseaux mafieux, dès lors qu’on ne leur reconnaît aucun droit à la migration, et qu’on en arrive à bafouer jusqu’aux dispositions sur la libre-circulation existant de nos jours entre certains pays africains (comme ceux de la Cedeao – Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), au nom de cette lutte mortifère contre les migrations africaines vers l’Europe.

La continuité militaro-sécuritaire,
avec la perspective de l’enlisement voire de l’embrasement...

Depuis des décennies, la France maintient en Afrique une présence militaire permanente et une capacité d’intervention qui l’a conduite à soutenir les pires dictatures, voire à collaborer avec un régime génocidaire au Rwanda en 1994. Avec l’intervention au Mali, contre les mouvements djihadistes (MUJAO, AQMI, etc.) qui occupaient le nord du pays en 2013, les militaires français avaient pu redorer leur blason lorsqu’ils avaient chassé ces groupes armés des territoires qu’ils occupaient. Mais si, à court terme, les Maliens ont pu s’estimer bénéficiaires de l’intervention de la France, ils ont vite déchanté. Car on s’est vite aperçu que l’armée française n’était pas là pour restaurer la souveraineté de l’Etat malien, mais pour s’y installer durablement à travers l’opération « Barkhane » (4 000 hommes environ) avec un agenda qui est celui de l’impérialisme français3, alors que par ailleurs des forces de l’ONU – la Minusma – sont aussi déployées. Or, avec la déliquescence de l’appareil d’Etat malien, les atermoiements des négociations avec les différentes factions en conflit autour de la question toureg et surtout avec la présence prolongée de l’armée française, qui a engendré un sentiment d’hostilité, le phénomène djihadiste a essaimé du Nord vers le centre du pays, et plus récemment encore en direction du Burkina Faso. Si l’on ajoute à cela les conséquences du conflit avec Boko Haram qui déborde du Nigeria, ce qui concerne les pays « francophones » que sont le Cameroun, le Niger et le Tchad, on a un véritable arc de crise qui s’est développé en quelques années. Pour faire face à cela, la France avec le gouvernement précédent de Hollande a suscité la création d’un G5-Sahel qui se veut une alliance de pays africains (Mauritanie, Mali, Niger, Bur-kina Faso, Tchad) charge de lutter contre le « terrorisme » avec une force de 5 200 hommes. Cependant, ce projet peine à prendre corps pour des raisons de financement mais qui sont en fait politiques : parce qu’il s’agit d’un projet inspiré et soutenu par la France, il suscite de la réticence, voire de l’hostilité des autres puissances extérieures comme les Etats-Unis ou encore l’Algérie.
Enfin, comme si cela ne suffisait pas, on peut ajouter que la crise ivoirienne que la France a cru résoudre en 2011, en mettant fin au régime Gbagbo avec l’opération « Licorne », se réactive depuis quelque temps : on l’a vu cette année avec les mutineries des militaires et d’ex-rebelles du Nord qui ont réclamé et obtenu des sommes d’argent qu’aucun fonctionnaire en grève ne pourra jamais espérer (!), tandis que la rivalité entre Ouattara, l’actuel chef de l’Etat, et Soro, le président de l’Assemblée nationale – qui est en fait l’ancien leader politico-militaire des ex-rebelles du Nord qui ont combattu Gbagbo – est désormais ouverte et peut finir par dégénérer avec un retour de la guerre civile...

La continuité
dans les relations économiques
sur fond de contestation croissante de la dépendance monétaire

Enfin, un autre échec patent du système néocolonial français se situe sur le plan économique et monétaire. Alors que les autres pays africains ne connaissent plus de tutelle directe de leur ex-puissance coloniale, les pays de la zone franc – plus exactement deux zones avec deux banques centrales : l’UEMOA et la CEMAC – sont toujours dans un état de « servitude monétaire » depuis l’époque coloniale : les pays africains de la zone CFA doivent déposer leurs réserves de change sur un compte d’opération du Trésor français et ne peuvent décider de la parité de leur monnaie qui est fixe par rapport à l‘euro. De plus en plus de voix – à la fois celles d’économistes comme Kako Nubukpo mais aussi de militants comme Kemi Seba – se font entendre pour mettre fin à ce système. En écho à ce discrédit du franc CFA, certains chefs d’Etat françafricains – comme le despote Idriss Deby, qui est aussi l’allié principal des militaires français au Sahel – ont ouvertement critiqué les accords monétaires qui les relient à la France. En réaction à cette vague inédite de protestation contre le franc CFA, Macron a lancé, lors du sommet du G5 Sahel au début du mois de juillet 2017 : « Si on se sent pas heureux dans la zone franc, on la quitte et on crée sa propre monnaie, comme l’ont fait la Mauritanie et Madagascar. » Le 28 novembre, à Ouagadougou, Macron a carrément choisi le ton du mépris : « Le franc CFA est un non-sujet pour la France ! »
Pourtant, l’arrimage à l’euro pour des pays africains sous-développés est un non-sens économique, y compris d’un point de vue qui n’est pas anti-impérialiste... Structurellement, un tel système bloque tout développement, y compris dans le cadre de l’insertion dans le marché mondial. Il sert, d’un côté, les élites françafricaines qui peuvent s’assurer un train de vie fondé sur la consommation de biens importés et, de l’autre côté, les entreprises françaises bien implantées historiquement dans cette zone franc. De plus, à l’heure actuelle, certains Etats de la CEMAC, notamment des pays pétroliers d’Afrique centrale, comme le Tchad ou le Congo (Brazzaville), sont à court de devises avec des recettes en diminution alors qu’ils se sont endettés pour financer des projets d’infrastructures, sans parler des détournements de fonds opérés par leurs gouvernants. A moyen terme, c’est un nouveau spectre de la dévaluation qui se profile. Par ailleurs, la zone franc entre aussi en concurrence avec des projets d’intégration africaine comme la Cedeao (qui regroupe également des anciennes colonies britanniques comme le Nigeria ou le Ghana), qui prévoit l’instauration d’une monnaie unique en 2020.
A long terme, évidemment, le franc CFA finira par disparaître... La question, c’est quand et par quoi il sera remplacé : des monnaies nationales ou des tentatives de monnaie unique ou commune4 ? Ce ne sera pas forcément non plus la panacée, car les pays hors zone CFA n’échappent pas, eux non plus, à la domination des capitaux étrangers dans les grands secteurs les plus stratégiques (transports, télécommunications, énergie, mines...).

Conclusion : Même si Macron, au sein d’un « conseil présidentiel pour l’Afrique », s’est entouré de jeunes Franco-Africains censés incarner sur ce plan la « start-up nation » de la symbolique macronienne, il n’y a guère de nouveau à attendre de cet habillage idéologique. Les vrais enjeux demeurent, au-delà des postures et des stratégies de communication. Il faudra autre chose pour en finir avec l’anachronisme de la domination française en Afrique qui caractérise ce type d’impérialisme, et qui perdure par-delà les alternances politiques hexagonales et la fin plusieurs fois annoncée de la Françafrique.

Pascal

1. Un dernier exemple de ce
caractère françafricain de la francophonie a été l’éviction de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) de l’économiste togolais Kaka Nubukpo pour ses prises de position contre le franc CFA.

2. Dans la novlangue macronienne, cela s’appelle « missions de protection en vue de la réinstallation de réfugiés en Europe ». A l’origine, il s’agissait même de les installer en Libye !
3. Ce comportement néocolonial a été patent lorsque, juste après les élections, Macron est allé directement rendre une visite en avion présidentiel aux soldats français, sans passer par la capitale Bamako. Même pas prévenu à l’avance, le chef de l’Etat malien Ibrahim Boubacar Keita a dû se rendre précipitamment à Gao, pour sauver les apparences de la souveraineté malienne.#

4. Une monnaie unique remplace les monnaies qui existaient auparavant, comme l’euro avec les monnaies européennes, tandis qu’une monnaie commune coexisterait avec les monnaies nationales.#

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