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CA 316 janvier 2022

Regard sur la grève des sages-femmes entamée en juin

entretien

dimanche 16 janvier 2022, par Courant Alternatif

Une auxiliaire de puériculture porte son regard sur le mouvement entamé en juin par ses collègues sages-femmes. Bien qu’elle fasse peu parler d’elle, la grève se poursuit toujours à l’heure actuelle. Un moment d’échange sur la nature et les limites de cette lutte, avec en arrière fond la financiarisation du secteur de la santé.


Une auxiliaire de puériculture porte son regard sur le mouvement entamé en juin par ses collègues sages-femmes. Bien qu’elle fasse peu parler d’elle, la grève se poursuit toujours à l’heure actuelle. Un moment d’échange sur la nature et les limites de cette lutte, avec en arrière fond la financiarisation du secteur de la santé.

Dans quel genre d’entreprise travailles-tu ?

Je travaille dans une clinique privée, une entreprise qui a été rachetée il y a peu par le groupe Vivalto Santé. Il s’agit du troisième groupe en France sur le secteur du soin privé. Il possède une cinquantaine d’entreprises, essentiellement des cliniques mais également des Ehpad. Il s’apprête à racheter d’autres établissements. C’est une entreprise cotée en bourse avec de multiples groupes d’investissement : Capital investissement ; BNP Paribas ; Mubadala Investment Company ; etc.

Peux-tu nous brosser un rapide tableau de la situation ?

Le ras-le-bol est général et ne touche pas particulièrement les sages-femmes, même si elles se sont mises en mouvement dernièrement. Les personnels des différents services sont à bout en raison de multiples facteurs comme la fatigue qui s’est accumulée, l’impossibilité de prendre des congés, le harcèlement, le chantage aux heures supplémentaires pour obtenir des récupérations, le service de restauration qui est dégueulasse, etc. Chez les catégories du personnel au bord du burn out cela peut se traduire par des départs, des arrêts maladie… Le niveau d’épuisement est tel que certains déclenchent des maladies, le corps n’étant plus en capacité de se défendre ; d’où les nombreuses absences couplées au fait qu’on ne trouve personne pour les remplacer, raison pour laquelle la maternité a été fermée.

On n’en est plus à des questions de salaires, même si c’est important, on lutte essentiellement pour les conditions de travail. On n’accorde plus notre confiance à la direction et l’encadrement nous manque de respect.

Un « vent de révolte » soufflerait-il dans l’entreprise ?

Oui, c’est assez impressionnant et je n’en reviens pas moi-même. Après, c’est un établissement où les salariés ne sont pas passifs, d’autant plus qu’ils savent qu’ils ont des représentants, du moins une partie d’entre eux, qui vont au charbon. Les revendications sont portées, défendues et au final les patrons devront répondre et de manière satisfaisante. Ils savent que la lutte de l’année dernière a payé, on n’a jamais obtenu autant à la clinique depuis des années. Malgré cela, la grogne n’est pas vraiment retombée, ça continue de couver… D’autant que les responsables de la boîte ne font rien pour calmer le jeu.

La DRH du groupe est venue nous rencontrer, elle fait partie de ces nanas qui n’ont pas l’habitude qu’on leur réponde. Elle présente bien et venait nous faire l’article mais elle est tombée sur un os. On lui a rappelé qu’il y a des salariés actuellement aux prudhommes et que des membres de la technique ont été sanctionnés pour avoir partagé un moment festif sur leur temps de pause, alors que l’encadrement se désaltère sans problème devant le bureau du patron. De la même manière, on lui a demandé qui gérerait les conflits dans les temps à venir si la grève reprenait, Vivalto ou le chef d’établissement ? Là, tu sens le malaise et tu comprends qu’elle n’avait pas envisagé les choses sous cet angle …

Comment la grève a-t-elle débuté ?

Il y avait des grèves sporadiques avant juin, mais c’est à partir de cette date que, sous le poids de la pression, le mouvement a réellement démarré. Chez nous, cela faisait un an et demi que les sages-femmes alertaient la direction de la dégradation de leur conditions d’exercice. On leur avait supprimé un poste si bien qu’elles travaillaient seules au lieu d’être deux en journée. Les conséquences ont été immédiates : tâches supplémentaires et manque de sécurité pour les patientes et leurs bébés. Avec l’épuisement, forcément le risque augmente de perdre un nouveau-né ou une mère. On a eu de la chance jusqu’ici.

Tu nous expliques que les chefs d’établissement font le choix de mettre en danger la vie des patients ?

Oui, bien sûr. Et cela fait bientôt deux ans qu’on les met en garde. Mais c’est général car il n’y a pas seulement pénurie de sages-femmes, mais aussi d’infirmières et d’aides-soignantes. Les chefs d’établissement jouent avec les textes, s’arrangent avec la loi et le temps qu’il ne se passe rien de grave… Dans l’entreprise dans laquelle je travaille, l’État fournit un minima de soignants ce que les directeurs d’établissement jugent en règle générale suffisant. Pourtant, la sécurité des patients et du personnel relève de leur responsabilité. Les textes précisent qu’ils doivent adapter les effectifs afin de ne pas mettre les patients en insécurité.

Psychologiquement, la pression est importante ?

Il y a eu des nuits où on a eu peur et lorsqu’elles s’enchaînent, tu t’épuises. Et personne n’a envie d’être « celle qui perd un gamin ». Les relations avec les médecins se dégradent ; ils se montrent irrespectueux. Quand tu leur demandes de freiner, de ne pas trop déclencher d’accouchements, ils acceptent mais rapidement le rythme reprend.

Pour quelle raison ?

Pour deux raisons essentiellement. La première car, comme nous le disons entre nous, lorsqu’une femme a un col favorable, tu peux la mettre en route ; ça pourrait se faire de façon plus « naturelle », mais les patientes d’aujourd’hui ne sont plus très patientes et souhaitent accoucher rapidement. La seconde tient à la rentabilité, car plus tu déclenches, plus tu côtes et plus ça rapporte.

C’est donc une question de fric ?

Évidemment ! Les femmes restent trois jours à la clinique, parfois quatre après une césarienne ou pour les très jeunes mamans. Les patientes, je ne les vois quasiment plus. Et depuis le Covid, la façon de travailler a changé radicalement. On sentait les choses se dégrader et l’épidémie a accéléré le phénomène. Sur une année on totalise 830 accouchements en moyenne. Le nombre diminue car nous perdons aussi des médecins et notamment des gynécologues. On avait un médecin qui faisait de la PMA et rapportait beaucoup d’accouchements, il accouchait d’ailleurs pas mal de jumeaux.

Donc, la grève démarre …

En juin, la direction s’imaginait amadouer les sages-femmes avec une prime de garde pour l’été, une prime en contre partie de travail supplémentaire. Elles ont d’abord accepté et en octobre, à la faveur du mouvement national, elles se sont mises en grève et l’ont poursuivie. C’est une première car dans l’entreprise, les sages-femmes ne faisaient jamais grève, hors mis une journée de ci de là et encore, il y a très longtemps. Sans compter que depuis la grève de 2010, les représentants syndicaux de la boîte [1] ont accepté l’obligation de déposer un préavis de grève cinq jours auparavant. Malheureusement, aujourd’hui il ne nous est toujours pas possible de dénoncer cet accord car il contient des éléments dont nous avons besoin. Avec cet accord de cinq jours, le patron peut réquisitionner du personnel et émettre des propositions pour entraver le démarrage de la grève.

C’est ce qu’il a fait ?

Le patron a organisé une réunion avec l’ensemble des sages-femmes afin de leur remettre en main propre leur ordre de réquisition, mais elles ne sont pas venues ! Une seule s’est déplacée. Il n’avait pas prévu d’huissier de justice pour les leur présenter à domicile, si bien que le premier soir il s’est retrouvé sans sage-femme. Il est resté au boulot à devoir gérer la situation jusque trois heures du matin. Chacun son tour …

Comment s’organise la grève ?

Le problème c’est qu’elles s’organisent au sein de leur syndicat de sages-femmes [2], elles restent dans leur coin, raison pour laquelle ça n’avance pas, la grève traîne. Cette limite n’est pas locale, ça vient du national. Depuis juin, ça traîne, c’est un mouvement qui ne fait pas assez de bruit. Il faut cibler le groupe directement, c’est Vivalto qu’il faut avoir dans le collimateur. Et il faut qu’on s’organise davantage entre salariés de ce groupe, c’est plus motivant. Mais malgré tout, elles tiennent bon… Par ailleurs, si les fermetures de maternité se poursuivent, comme à Amiens par exemple, ça peut prendre une autre tournure.

Quelles étaient les revendications ?

Les sages-femmes sont moins bien payées qu’à l’hôpital elles réclamaient 500 euros d’augmentation. Le patron n’a rien proposé de concret, hormis de s’en remettre au Ségur 2 qui contiendrait une augmentation de 54 euros brut et 19 euros brut pour les aides-soignants. Le mouvement a donc été reconduit et la direction a riposté en distribuant des réquisitions de huit jours. A ce moment-là, certaines se sont mises en arrêt maladie si bien que la maternité est restée fermée durant quinze jours. La sage-femme cadre a démissionné en août et depuis la grève est reconduite pour une durée indéterminée. Le service est de nouveau ouvert mais les collègues sont tellement mal qu’il y aura certainement de nouveaux arrêts.

As-tu des échos de la grève dans le secteur de l’hôpital ?

Ca me semble être une grève plus symbolique, à la japonaise, avec le port du brassard mais sans arrêt de travail véritable. Mais leurs conditions de travail ne sont pas comparables aux nôtres et nous n’avons pas la même manière de travailler. Elles sont vingt-trois à l’hôpital pour 200 accouchements supplémentaires alors que nous ne sommes que huit. Tant mieux pour elles, évidemment ! Il m’est arrivé de faire neuf accouchements en une seule nuit avec une sage-femme, une auxiliaire et un médecin qui allaient d’une patiente à l’autre. Dans la boîte, les réquisitionnées arborent aussi le brassard : « Code Noir, je suis en grève » [3]. Ce qui est plutôt bien accueilli par les patientes et le public en général.

Il y a d’autres problèmes dans d’autres maternités de ce groupe mais la direction n’intervient pas car elle a laissé entendre à quelques salariés que : « la maternité n’est pas une priorité ». Pour une entreprise qui cherche d’abord à faire du profit c’est un mauvais calcul en terme d’image de marque, car les nouveaux nés sont le premier maillon de la chaîne. De toutes les façons, la qualité de soin n’est plus la priorité, il s’agit avant tout de faire fructifier des dividendes financiers globaux. Les clients commencent d’ailleurs à réagir et parfois assez violemment.

Depuis les Hauts-de-France,
le 07/12/2021

Notes

[1Depuis les équipes syndicales au sein de l’entreprise ne sont plus les mêmes

[2L’ONSSF : « regroupe les sages-femmes de toutes formes d’exercice, salarié et libéral. » L’ONSSF est un syndicat catégoriel

[3Code noir : le code de déontologie de la profession

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