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Dans Courant alternatif n° 251 (juin 2015)

La forteresse Europe prend l’eau !

dimanche 21 juin 2015, par ocl-lyon

L’Union Européenne a créé en 2004 une agence « Frontex », afin de sécuriser ses frontières extérieures. En créant cette force armée opérationnelle, depuis octobre 2005, l’U.E. voulait signifier aux habitants de la planète l’impossibilité d’atteindre l’Europe sans y avoir été préalablement admis par le système des visas. Pour essayer d’endiguer les passages de « clandestins », cette agence a vu son budget de fonctionnement augmenter constamment d’année en année. La construction de la forteresse Europe est devenue un énorme marché fort rentable ; le sécuritaire est un bon créneau. Dans le même temps, le nombre de naufrages d’embarcations en Méditerranée n’a fait qu’augmenter, faisant des milliers de morts, mais aussi le nombre de franchissements illégaux des frontières européennes a explosé : 72 400 en 2012, plus de 100 000 en 2013 et … 274 000 en 2014. La forteresse européenne devient de plus en plus une passoire malgré toute la technologie sécuritaire déployée.


Rappels macabres

Le premier tournant au niveau de l’UE a lieu en octobre 2013, lorsqu’un naufrage de migrants fait des centaines de morts près de Lampedusa. L’Italie est sous le choc, elle qui est accusée par le Conseil de l’Europe, quelques heures avant cet énième massacre, d’être trop molle et indécise dans le traitement des migrants entrant sur son sol. Le 15 octobre, constatant que les navires de « Frontex » patrouillaient en Méditerranée non pas pour effectuer des sauvetages en mer mais pour interdire le franchissement des frontières de l’UE, l’Italie lance une opération militaire et humanitaire menée par sa marine militaire appelée « Mare Nostrum ».

Pendant ce temps, le Parlement européen adopte le 10 octobre le programme « Eurosur » de surveillance renforcée des frontières extérieures de l’UE. Ce nouveau système permet aux autorités des Etats membres chargées de la surveillance des frontières terrestres, maritimes et parfois aériennes, ainsi qu’à l’agence « Frontex », d’échanger des informations opérationnelles et d’améliorer leur coopération. Cette décision n’est pas directement liée aux naufrages du 3 octobre à Lampedusa car ce programme était dans les cartons depuis quelques années et ces évènements sont tombés à pic pour tenter de faire croire que, grâce à ces outils miracles, l’Europe aura enfin les moyens de détecter les bateaux de réfugiés, en particulier ceux qui sont en difficulté.
L’opération « Mare Nostrum » menée par l’Italie va durer un an. Elle permettait aux navires italiens d’aller jusqu’aux côtes libyennes afin de sauver des migrants embarqués par des passeurs sur des rafiots bons pour la casse. Cette opération a permis de sauver des dizaines de milliers de migrants (l’Italie parle de 150 000), mais elle n’a tout de même pas pu empêcher des centaines de morts (plus de 3 000 pendant cette opération). Celle-ci a eu un coût très élevé pour l’Italie – 9 millions d’euros par mois – qui n’a pas pu compter sur une aide des autres pays européens. Elle fut très critiquée en Italie où de nombreux politiciens ont demandé son arrêt. Ces critiques ont été reprises par le Royaume-Uni et bien d’autres : elle faciliterait le passage de « clandestins » en Europe et serait un appel d’air au commerce des passeurs... Sauver des vies ne devait pas être le but qui restait l’interdiction de franchir la « forteresse » Europe.

L’opération prendra fin le 1er novembre 2014. En remplacement, « Frontex » mènera l’opération « Triton », bien moins ambitieuse ; celle-ci se contentera de patrouiller dans les eaux territoriales italiennes. Elle n’aura ni mandat ni équipement pour procéder à des opérations de recherche et sauvetage en haute mer. Ce changement de cap fut très critiqué, notamment par le Haut Commissariat aux Réfugiés et par Amnesty International qui dénonceront la mort probable de nombreux migrants naufragés…

Le bal des hypocrites

Comme il fallait s’y attendre, le début de l’année 2015 fut terrible pour les migrant/e/s en Méditerranée. Le 19 avril, l’énième massacre dans le détroit de Sicile a eu une ampleur dépassant tout ce qu’on pouvait imaginer : plus de 700 morts pour une seule embarcation portant à plus de 1600 migrant/e/s noyé/e/s en moins de 4 mois. Les chefs des Etats européens y sont allés de leurs déclarations hypocrites, de leurs éternelles minutes de silence, de leurs propositions et décisions complètement à côté de la plaque confondant les conséquences et les causes. Ils maintiennent à tout prix les objectifs de fermeture des frontières européennes par peur de perdre leurs prochaines élections. Comme l’a dit un groupe de militants italiens : « La meilleure solution est de couler les bateaux en pleine mer, chargés de ces politiciens de merde et de leurs laquais ».

Alors, 4 jours après ce naufrage, les dirigeants européens se sont mis d’accord … pour tripler le budget de l’opération Triton en Méditerranée. A noter tout de même que l’UE va dépenser autant que l’Italie dans une opération qui a pour fonction première d’empêcher ces migrants de débarquer en Europe car, quoi que les médias en disent, aucun accord n’a été trouvé pour élargir le champ opérationnel de la mission et permettre aux navires de Triton de sortir des eaux territoriales européennes.

Mais ces dirigeants envisagent d’autres volets d’un plan d’action visant à s’attaquer aux passeurs, « causes profondes qui amènent des personnes à risquer leur vie en mer » indiquait-on à l’Elysée. Ces passeurs, s’ils n’existaient pas, il faudrait que les pouvoirs les inventent car ils permettent à l’UE d’occulter les véritables raisons des drames réguliers en Méditerranée. Faut-il rappeler que le trafic humain effectué par ces passeurs n’est pas la cause mais la conséquence de cet exode de masse ! Ceux et celles qui se sauvent d’Afrique, de Syrie ou d’ailleurs sont justement en recherche, en demande de ces passeurs, même si ceux-ci sont des exploiteurs, des criminels, des mafieux (italiens et africains) qui vont mettre en danger la vie des migrant/e/s et qui vont s’en mettre plein leurs poches. Ce trafic d’humains est actuellement plus lucratif que celui de la drogue ! Ces passeurs sont des créatures nauséabondes créées de fait par l’UE et évidemment les Etats-Unis de par leur impérialisme. Il faut affirmer une évidence : les migrant/e/s ne recourraient pas aux services des passeurs s’ils pouvaient voyager de façon régulière.

Alors que faire contre ces passeurs ? « Détruire leurs bateaux par des attaques ciblées appuyées éventuellement par des drones »… Il fallait y penser ! Mais pour cela, il faut obtenir un mandat de l’ONU. La France et le Royaume-Uni, membres permanents du Conseil de sécurité, se sont ainsi engagés à présenter un projet de résolution. Mais ces opérations militaires contre les trafiquants sont compliquées … et peuvent entraîner des pertes humaines supplémentaires de migrant/e/s, victimes collatérales, extrêmement gênantes pour l’image de l’Europe !

La grande unité européenne

Ce sommet européen du 23 avril s’est terminé par un échec dans les discussions sur le troisième volet du plan d’action : l’accueil et la prise en charge des migrants à leur arrivée. Le « migrant syrien » étant considéré comme le « bon migrant » (comparé aux Erythréens, Libyens et autres Somaliens), ce plan d’action proposait aux Etats d’en accueillir 5 000 afin de les dissuader de tenter la traversée. Finalement, pour éviter le ridicule, aucun chiffre ne sera avancé dans la résolution finale. Il faut rappeler que, d’après les chiffres fournis par le Haut Commissariat aux Réfugiés, le nombre de réfugiés syriens a atteint les 3,9 millions et ils sont majoritairement en Turquie, au Liban, en Egypte, en Jordanie et en Irak. Rassurez-vous : « La France prendra sa part » en accueillant « entre 500 et 700 Syriens » a annoncé Hollande… La France veut avoir le choix !

Cette unité européenne a toujours été « remarquable » au niveau de l’immigration. C’est du « chacun pour soi » … tout en critiquant éventuellement son voisin jugé trop laxiste. Il y a « les planqués » vivant dans des îles, même si les îles britanniques sont très demandées de par leur passé colonial, les exposés par leurs frontières (évidemment l’Italie, mais aussi la Grèce,…), les destinations les plus demandées (Allemagne, France, …). Comme toujours, tous ces pays veulent choisir leurs immigrés selon leurs besoins économiques et « l’accueil » se résume à cela.
Un règlement européen ratifié par tous les pays de l’UE, auxquels il faut ajouter la Suisse, est très étonnant. En effet ce règlement européen appelé « Dublin II » exige des migrants qu’ils déposent leur demande d’asile exclusivement dans le premier pays européen où ils ont mis les pieds ! L’objectif principal de ce règlement est d’empêcher à un demandeur de présenter des demandes dans plusieurs Etats. Mais il est évident que certains Etats européens n’ayant pas de frontières à l’Est ou au Sud avec l’extérieur de l’UE devraient avoir le minimum de demandes d’asile à examiner… pendant que d’autres, comme l’Italie ou la Grèce, devraient être submergés par ces demandes. Ce n’est véritablement pas le cas. Alors, les autorités italiennes sont accusées par les autres Etats d’omettre d’enregistrer des réfugiés transitant par leur pays dans l’espoir que ceux-là s’installent ailleurs. C’est ainsi que, fin 2014, des demandes de sanctions ont été déposées à Bruxelles contre l’Italie ! En fait, ce règlement européen nie complètement le désir du demandeur d’asile. Bien souvent, ce migrant débarquant en Europe veut choisir l’Etat où il déposera sa demande. Ce n’est pas forcément l’Italie ou la Grèce mais plutôt l’Allemagne, l’Angleterre, la France, la Suède ou un Etat où il a des attaches familiales et/ou affectives. Alors le migrant posant le pied en Europe connaît le plus souvent cette disposition européenne et fait tout pour ne pas se faire ficher dans un Etat où il ne veut pas rester. Néanmoins une minorité de migrants se font avoir par cette réglementation. Notons tout de même qu’un demandeur d’asile en Europe a moins d’une chance sur cinq d’obtenir le statut de réfugiés et a donc plus de quatre risques sur cinq de galérer tout en se faisant exploiter, des années, dans un Etat européen, avant d’obtenir ces fameux papiers lui donnant le droit au séjour, à moins qu’il soit, de force, reconduit à la frontière.

Quelles perspectives pour l’UE ?

Cet été, le président actuel du Conseil européen, Donald Tusk, devrait convoquer un sommet exceptionnel consacré à l’immigration. Nous pouvons nous demander ce qu’il peut sortir d’un tel sommet, hormis l’augmentation des moyens pour préserver coûte que coûte la forteresse Europe et la chasse aux passeurs prétendument responsables de cette immigration sauvage. Mais, l’UE n’a pas d’autres choix que de renforcer les opérations de sauvetage en mer et de les médiatiser afin de faire oublier ceux et celles qui y meurent chaque jour.
Il est certain que l’Europe va continuer de sous-traiter la gestion de l’immigration irrégulière aux pays limitrophes avec, en contre partie, une aide financière. Cette pratique d’externalisation a des limites car, par exemple, l’UE ne peut plus négocier avec la Libye en pleine guerre civile. Il y aurait dans ce pays 500 000 personnes qui attendraient l’occasion de rejoindre l’Europe. Selon le Guardian du 20 mars 2015, l’UE chercherait toujours à conclure des accords avec plusieurs pays d’Afrique du Nord, dont en particulier le Maroc. Ce n’est pas forcément facile même avec du fric car ces Etats préfèrent tout de même que ces migrants de passage ne restent pas trop longtemps chez eux.
Alors, il ne reste plus à l’UE que de tenter de dissuader les migrants de quitter leur pays d’origine. L’extrême droite européenne mais aussi les gouvernements du Royaume-Uni, de l’Espagne, de la Hongrie, … voudraient rendre encore plus difficile l’accès au territoire européen, en réduisant aussi au minimum les droits dont peuvent bénéficier les migrant/e/s une fois installé/e/s en Europe pour leur ôter l’envie de venir. En fait, le durcissement des politiques d’immigration et d’asile européennes est déjà une réalité depuis plus de 30 ans … sans qu’il y ait de résultats concrets sur la réduction des flux migratoires. Pour ceux et celles qui veulent échapper à la guerre ou qui veulent survivre économiquement, c’est de toutes les façons pire ailleurs et en plus certains pays comme l’Allemagne sont demandeurs d’immigré/e/s qu’ils veulent évidemment choisir. Alors ? Tous ceux qui sont au pouvoir en Europe proclament que la solution serait d’améliorer la gouvernance politique et la santé économique des pays d’origine de ces populations voulant arriver sur le sol européen car, évidemment, ces populations préféreraient généralement rester chez elles.

« Le colonialisme n’est pas mort » (Aimé Césaire)

Pour ce qui est de la soi disant amélioration de la gouvernance politique des pays d’origine … cela a déjà embrasé l’Irak, la Syrie, la Libye … Quant à la santé économique de ces pays, ce n’est pas à l’ordre du jour du capitalisme ! Les accords dits de coopération économique, financière et monétaire ont toujours été imposés aux pays africains par les pays européens et ont toujours impliqué une vente des matières premières à des coûts inférieurs à ceux du marché mondial tout en réduisant la taxation des produits importés d’Europe. Le dernier exemple est l’ « Accord de partenariat économique » (APE) signé en 2014 entre l’UE et les 15 Etats de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest). Il s’agit d’un accord de « libre-échange »visant à supprimer 75% des droits de douane sur les importations venant de l’UE et à limiter la marge de manœuvre des Etats africains concernant leur politique commerciale. D’après l’association Survie : « … C’est l’ensemble de l’agriculture paysanne et vivrière, la souveraineté alimentaire et tous les projets actuels de transformation locale et de développement de l’industrie régionale qui seront frappés de plein fouet par une concurrence européenne déloyale, destructrice d’emplois, et par une dépendance accrue vis-à-vis des cours des marchés mondiaux. Le développement endogène de la région et les projets d’intégration régionale seront sacrifiés au bénéfice d’une économie tournée vers l’exportation (notamment des ressources naturelles), fortement carbonée, les peuples réduits à importer des produits subventionnés et de qualité douteuse venant concurrencer leurs propres productions. Cet Accord renforcera une migration massive de populations privées d’avenir dans leur pays, dans une situation où la population d’Afrique de l’Ouest fera plus que doubler d’ici 2050, atteignant 807 millions d’habitants (contre 526 millions pour l’UE à la même date), et dans un contexte de réchauffement climatique particulièrement accentué dans cette région. Du côté européen, cet accord favorisera l’agriculture productiviste, polluante et destructrice d’emplois, au détriment de politiques d’agriculture durable, de souveraineté alimentaire et de transition industrielle écologique. Il encouragera l’importation par l’UE de matières premières brutes plutôt que la réduction des bilans matières de la production européenne. ».

Que reste-t-il comme solution à l’UE ?

La fermeture des frontières ne fonctionne pas et la forteresse Europe prend l’eau par le Sud. L’UE va très certainement s’entêter et intensifier les guerres contre les migrant/e/s.
Assez d’hypocrisie, la seule solution est l’ouverture des frontières et la liberté de circulation et d’installation ! Comme l’a dit « l’Ouvrier » (1) : « L’idée d’invasion n’est qu’une peur. C’est simple : même si un million de personnes arrivaient en Europe, cela signifierait que la population du continent va augmenter de 0,2%, puisque nous sommes 500 millions d’Européens. L’Europe est riche, et comprend beaucoup de riches. Mais même si l’on devait partager entre nous, gens modestes, pour permettre aux arrivants de vivre, cela coûterait à chacun de nous… 3 ou 4 euros par mois. »

Ce n’est pas pour demain, même si la facilitation de l’immigration légale va nécessairement être prochainement à l’ordre du jour dans certains pays européens comme l’Allemagne, pour, évidemment abaisser l’âge moyen de sa population et donner des bras et des cerveaux à son économie.

Denis – Reims le 7 mai 2015 

(1) L’Ouvrier, BP 64, 94202 IVRY / SEINE CEDEX

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