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CA 314 novembre 2021

Guerre de l’eau : Episode Bassine

jeudi 2 décembre 2021, par Courant Alternatif

Après la lutte contre le barrage pharaonique de Sivens, la guerre de l’eau continue dans les Deux-Sèvres, en Charente et dans la Vienne autour des bassines, ces réserves d’eau dites « de substitution ». D’aucuns se sont posé la question : face aux épisodes de sécheresse qui se suivent et se ressemblent, ces retenues d’eau seraient-elles une solution « écolo » pour pouvoir continuer à nous nourrir ?


Contexte - A défaut d’étangs, remplissons des bassines

Chaque été ou presque, des restrictions de pompage de l’eau destinée à l’irrigation agricole sont décrétées par les préfets. Cette gestion de crise « au jour le jour » a fini par déboucher sur un certain nombre de textes de loi censés « trouver un équilibre entre besoins et ressources » en eau, et effectuer une gestion plus « prévisionnelle » des stocks. Petit détour administratif pour comprendre la naissance des projets de bassines.

La loi sur l’eau et les milieux aquatiques (LEMA), promulguée en 2006, et la loi Grenelle 2, de 2010, avaient notamment pour but de garantir le « bon état chimique et écologique de toutes les masses d’eau » d’ici à 2028, d’un point de vue tant qualitatif (pollution, charge solide, « continuité écologique ») que quantitatif (à travers la réforme des volumes prélevables). C’est lors de l’application concrète de la LEMA qu’a commencé le débat public sur la « création de ressource » au travers de retenues de substitution (art. 27 de la loi Grenelle 2 ; Plan Sarkozy « de soutien à la création de retenues d’eau et à l’adaptation des cultures » fin 2011). En effet, ces plans Sarko allaient entraîner un affaiblissement des règles de construction et de gestion des retenues d’eau. Face à cela, la députée Delphine Batho avait demandé un moratoire, qui fut aménagé dès l’année suivante… et qui vient d’être levé pour certains projets (conséquence en Loire et Bretagne : trois retenues autour du Marais poitevin ont obtenu en début d’année leur financement par l’Agence de l’eau). Ajoutons que dans ces fameux « plans de soutien », il y a bien plus d’argent pour la « création de retenues d’eau » que pour l’« adaptation des cultures ».

Parallèlement à cela, les moyens traditionnels de stockage de l’eau, à savoir les étangs privés qui étaient aménagés et autofinancés par les exploitants agricoles, sont en état en disgrâce depuis les années 1990. C’est le concept de « continuité écologique », dont la mise en place est confiée à la Trame Verte et Bleue, qui a poussé à ne pas en construire de nouveaux, voire à les détruire contre prime… car ils sont considérés comme des obstacles sur les cours d’eau. Ces étangs sont en plus accusés d’évaporer trop d’eau (que dire d’une bassine, dans ce cas ?), d’altérer la qualité de l’eau de surface, et il leur a également été reproché que le stockage de l’eau excédentaire durant l’hiver pénaliserait cours d’eau et recharge des nappes phréatiques (que dire du prélèvement directement dans une nappe pour remplir une bassine, dans ce cas ?). Les étangs n’ont jamais été réellement interdits, mais, depuis trente ans, construire un étang est un parcours du combattant administratif très dissuasif (et il faut les nommer « réserve DFCI » (défense contre l’incendie), « retenue collinaire » ou « réservoir » pour obtenir les autorisations). Il a bien fallu trouver une alternative pour stocker de l’eau et il est devenu facile, sur ces bases, de présenter la construction des bassines déconnectées des cours d’eau, alimentées par des forages… et subventionnée par des fonds publics comme inévitable dans certains bassins versants.

Sur la lutte :
Le collectif Bassines non merci (BNM) est à la proue de la lutte contre ces projets, manifs, réponses aux rapports officiels, petites actions de désobéissance civile… Il semble qu’avec leur rapprochement avec le mouvement des Soulèvements de la terre, ils tentent de donner au mouvement une audience nationale.
« Il existe déjà 25 bassines en Vendée, constate Julien Le Guet, porte-parole de BNM. Les plus anciennes ont quinze ans et leur bilan est catastrophique. Autour d’elles, les rivières sont à sec. Ce projet global prévoit un millier de bassines sur l’ensemble du territoire français. Notre cause n’est pas locale mais bien nationale ! »
Après les premiers coups de pelle (archéologique) à Mauzé-sur-le-Mignon, à l’emplacement de la première des 16 bassines des Deux-Sèvres, la colère des opposants a flambé et une pelleteuse avec. Récemment, c’est une bassine qui s’est noyée sous une pluie de cutters masqués.

Ce qu’on leur reproche…

Les bassines sont des retenues d’eau de plusieurs centaines de milliers de mètres cubes, dont les berges font jusqu’à une quinzaine de mètres de hauteur et dont la surface, de plusieurs milliers de mètres carrés, est entièrement couverte de géotextile puis d’une bâche EPDM afin d’imperméabiliser le fond. Elles sont construites aux dépens de terres arables, et conduisent à leur destruction irrémédiable (non, on ne « remet pas un sol en place » après avoir décaissé sur 15 m de profondeur un sol mettant plusieurs milliers d’années à se former). Que l’on se pique de les comparer aux étangs honnis par la Trame Verte et Bleue, et on ne peut s’empêcher de souligner qu’une bassine est le degré 0 de la biodiversité. 200 hectares de terres agricoles seront « plastifiés » dans la Sèvre niortaise et le Marais poitevin.

Elles sont remplies soit par pompage directement en surface lors du transit de l’eau dans les cours d’eau, soit par pompage dans les nappes du Clain, de la Vienne, de la Boutonne, du Mignon, de la Charente… Ce faisant, elles consomment de l’électricité pour le remplissage. On rappelle qu’elles ne sont pas remplies par gravité, étant situées hors des cours d’eau, et évidemment pas non plus par la pluie comme se plaisent à nous le conter nos chers ministres très mal informés. Et il semble qu’elles évaporent environ 20 % de l’eau stockée (ce qui doit tout de même varier en fonction des localités).

La période servant de référence pour le calcul du volume substitué (pour rappel : prélevé l’hiver) fait l’objet de débats : d’une part, les périodes de prélèvement prises en référence sont parfois anciennes (2001-2011, pour les bassines des Deux-Sèvres) et le prélèvement a parfois déjà diminué, et le volume autorisé peut donc être supérieur à ce qu’il était ces dernières années. D’autre part, les coopératives constructrices ont tendance à demander à ce que soient prises comme références les années de consommation maximale… Il est aussi question de ne pas substituer tous les forages, et que certaines exploitations conservent des forages actifs, y compris pour l’été… Pour ce qui est des bassines vendéennes, le prélèvement total est augmenté depuis la construction des bassines par rapport à l’avant-bassine.

Les critiques suivantes concernent plutôt l’aspect non démocratique des réserves, le mésusage de l’argent public ou les « choix » d’agriculture soutenus par ces réserves.

Elles sont financées à 70 % par les Agences de l’eau (fonds publics), et, dans les Deux-Sèvres, les 16 réserves serviront à alimenter 230 exploitations, sur les plus de 8 000 que compte le département, et les hectares irrigués seront cultivés à 72 % en maïs. Les bassines servent donc au maintien d’une agriculture productiviste… Mais, contrairement à nombre d’antibassines qui dénoncent le fait que les financements publics sont mal utilisés et devraient être orientés par des modèles plus vertueux d’agriculture (bio, agroécologique, ce genre de choses), nous ne pensons pas que le fléchage de cet argent sur quelques exploitations bio changera quoi que ce soit au modèle d’agriculture productiviste dans son ensemble…

Cerise écolo sur le gâteau : d’après la Coop de l’eau 79 (maître d’ouvrage des bassines des Deux-Sèvres), « l’irrigation sécurisée l’été permettra de multiplier les couverts végétaux pour produire du gaz local par méthanisation et stocker plus de carbone », et il est prévu d’installer 100 hectares de panneaux photovoltaïques sur les berges bien exposées de certaines des bassines, or il n’est plus à démontrer (si ?) que les énergies renouvelables ne sont renouvelables que de nom, et seront dans ce cas à la fois un prétexte pour faire passer les projets et un moyen de faire de l’agriculture ce débouché de l’industrie pétrolière qu’elle est.

Du rôle de l’agriculture productiviste :
débouché et ressource pour l’industrie

Contrairement à ce que suppose généralement le sens commun, l’agriculture industrielle ne sert pas à produire de la nourriture. Elle est dans une position subordonnée par rapport aux autres industries : à la fois pourvoyeuse de matières premières et consommatrice (débouché) de produits issus de l’industrie pétrochimique (elle dépend de nombreux fournisseurs : machines, carburants, engrais, pesticides, semences, matériaux). Cette clef d’interprétation nous permet de comprendre le choix de construction des bassines versus l’aménagement de nouveaux étangs (ou le réaménagement d’anciens étangs) en nous demandant : lequel de ces deux aménagements est le plus « créateur de valeur » ? Les bassines nécessitent à la fois du pétrole pour les matériaux (géotextiles, bâches EPDM) et le travail de construction, puis de l’énergie nucléaire pour le remplissage, durant toute la durée de leur fonctionnement, ensuite de quoi l’eau pompée est quantifiée et devient elle-même produit tarifé que l’agriculture consomme. Alors que les étangs coûtent ce qu’il faut pour la construction (y compris pétrole et électricité) et sont ensuite passifs pour le remplissage qui se fait par gravité ; l’eau prélevée dedans est utilisée gratuitement et n’a jamais été décomptée. Ils ont de ce fait un fonctionnement autonome pendant toute leur durée d’utilisation. Les bassines sont donc des ouvrages beaucoup plus consommateurs en produits pétroliers, et représentent une importante source de valeur.

En conclusion, nous soulignerons avec A. Gorz pour souligner que ces créations sont « conçues en fonction du besoin qu’a le capital de dominer le travail et le marché, et non en fonction de l’aspiration des individus à travailler moins, à poursuivre librement leurs propres buts et à définir eux-mêmes de quoi ils ont besoin ». Alors qu’on se le dise : il n’y a pas plus d’émancipation sociale que d’écologie, dans une bassine.

Marion

Ne jamais soutenir le capitalisme dans ses efforts pour se maintenir…
Certes, le changement climatique modifie les régimes de précipitation, avec sécheresse l’été et inondations l’hiver, et ce en s’aggravant, faisant de la France un pays entièrement méditerranéen. On va manquer d’eau l’été, dans certaines régions, pour la culture céréalière. Alors : est-ce que construire des retenues est une adaptation nécessaire au changement climatique ?
Au-delà du fait que les bassines ne sont pas des stockages écolo se pose la question de créer des étangs maintenant : devons-nous adapter le capitalisme aux modifications climatiques qui ont de bonnes chances de le mettre face à des limites naturelles ? « Avant d’émettre toute idée de substitution » dans la production d’eau, « l’ensemble de cette nécessité doit être révisé et ne pas servir de soutien au dynamisme de l’actuelle propagande pseudo-réaliste » (A. Gorz).

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