Accueil > Courant Alternatif > 322, été 2022 > Malik Oussekine : un mort parmi tant d’autres

CA 322, été 2022

Malik Oussekine : un mort parmi tant d’autres

mardi 19 juillet 2022, par Courant Alternatif

Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, Malik Oussekine est assassiné à Paris lors d’une manifestation étudiante contre la loi Devaquet. Étudiant à Dauphine il rentrait chez lui, rue Monsieur le prince, quand il s’est fait tabasser à mort par les voltigeurs.
Une série de quatre épisodes réalisée par Antoine Chevrollier produite par Disney+, ravive cet événement et nous donne l’occasion d’en ressusciter un autre.


Le même jour à Pantin, dans le quartier des Quatre Chemins Abdel Benyahia était assassiné par un inspecteur de police judiciaire. Ce policier, ivre, bien que n’étant pas en service avait conservé son arme de fonction (en 1986, ce n’était pas légal) et sûr de son impunité, avait tiré à bout portant sans sommation. Abdel avait 20 ans, il habitait chez ses parents à la cité des 4000 à la Courneuve et faisait un stage d’agent d’accueil et d’information à la cité des sciences de la Villette.

Pourquoi la plateforme Disney+ a-t-elle produit cette série ? Étudiant à Dauphine, amateur de club de jazz, s’intéressant peu à la politique en pleine mobilisation étudiante ; Malik Oussekine incarne la victime consensuelle, un exemple d’intégration. Il n’avait pas bu ni fumé, n’avait pas de casier, ne militait pas, n’a pas été abattu au bas d’une cité HLM ou lors d’un contrôle routier. Un autre argument a dû peser en faveur de la mini-série ; Dans leur regard (When They See Us) d’Ava DuVernay. Mise en ligne en 2019, la réalisatrice utilise elle aussi les codes des séries commerciales pour raconter le calvaire judiciaire de cinq jeunes Afro-Américains condamnés à tort pour le meurtre d’une joggeuse. Elle constitue à ce jour un des plus gros succès d’audience de Netflix.

L’histoire retiendra l’affaire de Malik Oussékine et occultera celle de Abdel Benyahia. Le temps construit ces récits et en tait d’autres pour continuer à dissimuler le racisme de classe qui perdure toujours 26 ans après les faits. Déjà, à l’époque, il aura fallu deux jours de révolte dans la cité des 4000 pour qu’une information judiciaire soit ouverte. Les parents et les amis d’Abdel attendront plusieurs jours avant de connaître la terrible nouvelle. Les médias passeront sous silence cet assassinat.

Mais replongeons-nous dans le contexte de cette année 1986. A l’époque, nous sommes en pleine cohabitation. François Mitterrand est Président de la République, Jacques Chirac, devient son Premier ministre après que le RPR ait remporté les élections législatives en mars 1986. Charles Pasqua est alors ministre de l’Intérieur et Robert Pandraud est son délégué à la sécurité.
Depuis le 25 novembre 1986, étudiants et lycéens manifestent contre le projet Devaquet. Un mouvement de jeunesse, des LEP aux facs, déferle dans les rues, un million de manifestants crie leur refus d’un nouveau projet de loi renforçant la sélection dans les universités et l’orientation après la 5ème. Une main arrachée, un œil crevé, un mort, le gouvernement frappe fort. C’est aussi le code du travail qui est réformé en favorisant les licenciements, la flexibilité, les emplois subventionnés et sous-payés (TUC). C’est également les lois Pasqua contre les étrangers et la loi Chalandon qui criminalise consommateurs et petits dealers qui viendront peupler les prisons nouvellement construites.

Trois jours après les faits, le 10 décembre, le mouvement étudiant, organise une grande manifestation silencieuse sans slogans, sans banderoles, ce que les pacificateurs appellent « digne » : c’est à dire sans désigner les responsabilités. Les habitants de la Courneuve qui avaient manifesté la veille jusqu’à Pantin, rejoignent les 200000 manifestants parisiens pour crier leur colère. Ils prennent la tête du cortège avec des banderoles et brandissent le portrait d’Abdel.
Pendant que les organisateurs du mouvement étudiant, la famille de Malik et maître Kiejman avocat proche de Mitterrand négocient en haut lieu pour que rien ne change, pour que la police soit blanchie du côté de la Courneuve c’est une tout autre stratégie qui est choisie.
Immédiatement après la mort de Abdel la famille et les ami(e)s d’Abdel se mobilisent et le resteront jusqu’au procès. Autour de ce noyau de départ se constitue un comité de soutien très actif. Manifestations, meetings rassemblant jusqu’à 2000 personnes, tractage dans la ville, devant les lycées…Informer, rassembler, élargir.
Il faut relever que le comité a su intégrer toutes les tendances et contradictions parmi les jeunes : il n’a pas marginalisé les plus violents, il a compris leurs légitimités et les a intégrées dans la mobilisation qui a touché toute la cité, et au-delà. Des militants autonomes ont participé au comité, sans distinction de couleur car les violences policières regardent toute la population et surtout ceux et celles que le système capitaliste accule à la débrouille, à la marginalité, à la pauvreté, à la répression.
Un pôle d’avocats est constitué (comprenant Jacques Verges) qui, participe aux différents meetings, travaille en relation avec la famille et le comité de soutien, informe de l’avancée du dossier et pousse et encourage la mobilisation comme l’illustre un extrait d’une de leurs déclarations : « nous sommes surtout là pour protester contre la discrimination, nous ne voyons pas comment à l’avenir vous pourrez jeter un seul jeune ou adulte en prison quand vous laissez le meurtrier d’Abdel en liberté. Le seul recours c’est l’appel à l’opinion, non seulement à travers des articles dans des journaux équilibrés mais à travers des manifestations populaires ou vous êtes tous réunis. ».
Bénéficiant des mobilisations à la préfecture et lors de la reconstitution, les défenseurs de la famille Benyahia ont su mener la bataille d’une manière offensive et transparente sur le terrain juridique. Six mois après les faits le meurtre est requalifié en « homicide volontaire » et Savrey est incarcéré. Lors du procès qui s’est déroulé en novembre 1988, il écopera de sept ans de réclusion.

Les deux policiers dans l’affaire de la mort de Malik Oussekine prendront cinq ans et trois ans... avec sursis.

Nadia.

Pour aller plus loin on peut lire, voir écouter :
Sur YouTube, « Abdel pour mémoire » un film réalisé par l’agence IM’média.
Oussekine, mini-série en quatre épisodes d’une heure.
La brochure écrite en 1986 par Reflexes et Parloirs Libres L’Etat assassine : meurtres racistes et sécuritaire (disponible sur le site Archives Autonomes).
Dans les archives de Fréquence Paris Plurielle une émission de Parloir Libre avec le comité Vérité pour Abdel réalisé en 1987.

Pour un débat...
 
Ce tract a été diffusé lors du procès de l’inspecteur Savrey le 23 novembre 1988.
 
Nous sommes quelques-uns à avoir participé au comité Justice pour Abdel et les autres. Si nous sommes, et avons toujours été persuadés de la nécessite de la mobilisation de masse comme réponse à la violence policière, nous pensons cependant qu’il y a des contradictions difficiles, voire impossibles à surmonter pour que cette mobilisation puisse avoir lieu :
 
1/ Peut-on s’allier avec des gens qui participent à la répression ? Exemple : l’amicale des Algériens en Europe assume la responsabilité d’avoir soutenu la répression féroce qui s’est abattue sur la légitime révolte de la jeunesse algérienne en 86. Pourtant un de ses représentants est intervenu en toute liberté au meeting du lundi 21 novembre.
 
2/ Comment admettre le double langage de la mairie qui d’un côté demande le renforcement de l’appareil policier, et de l’autre « s’indigne » de la mort d’Abdel ; et appelle par ailleurs publiquement au renfort de la police après la mort d’Ali Mafhoufi (rappelons que les flics dans cette affaire n’ont même pas été inculpés, l’enquête est apparemment terminée !).
Y a-t-il de « bons » et de « mauvais » flics ?
La police est un corps constitué pour la répression. S’il est exact que certains outrepassent leurs droits (ceux qui, ivres, hors service et mal-notés, tirent sans raison sur un jeune !), et peuvent donc être condamnés, en quoi seraient-ils meilleurs ou pire que ceux qui en service vident un chargeur dans le dos d’un gosse, gazent à mort une mère de famille, renversent volontairement un jeune motard et le tuent. etc.
La police est un organe néfaste qui historiquement a toujours exécuté les basses besognes de 1’Etat (en se mettant au service de la Gestapo en 1940/44, en assassinant à Paris des centaines d’Algériens en octobre 1961. La notion même de bavure est à remettre en question car la justice a depuis longtemps légalise la violence policière. Ainsi s’est installé le droit de tuer, et ce n’est pas l’éventuelle condamnation de Savrey aujourd’hui qui changera cet état de fait. Espérons tout de même qu’il soit condamné pour que ceux qui, demain, seraient amenés, dans les mêmes conditions à tirer, y réfléchissent à deux fois ; mais restons vigilant ; si le flic est en service, et couvert par sa hiérarchie et par ses syndicats (ce qui n’est pas le cas de Savrey), son crime sera absout, logique sécuritaire oblige ; la logique du bouc émissaire est aussi nécessaire : Savrey est un assassin, une pourriture difficile à défendre puisque saoul et hors service. De plus il ne peut pas salir Abdel (face à la mobilisation) et en faire un dangereux délinquant comme dans d’autres affaires. Les syndicats sont muets, cette condamnation est donc logique. Mais il faut aussi savoir quelles conditions de détention sont faites aux flics en taule : d’une part, remise de peine et libération conditionnelle à mi-peine à tous les coups (alors que seul 7% des détenu(e)s bénéficient d’une conditionnelle, et encore la plupart du temps quelques mois avant la libération prévue !) d’autre part, conditions de détentions souples dans des centrales modernes (comme Mauzac or Casabianda), alors que les jeunes des cités sont entassés comme des chiens dans des prisons surpeuplées ou dans des centrales-goulag (Clairvaux, Saint-Maur...).
En clair , les gouvernants d’aujourd’hui, alors que d’autres crimes sont commis par les forces de l’ordre , ont intérêt à condamner Savrey afin de pouvoir redorer leur blason d’anti-raciste.
 
3/ Sur la violence.
Nous ne pensons pas que les réactions violentes des jeunes de la cité soient comme certains le disent, des « réactions indignes » à mettre en opposition avec la dignité du comité. Au regard de notre objectif que nous espérons commun, à savoir la fin de tous les crimes racistes et sécuritaires, nous ne trouverons notre dignité que lorsque cette barbarie des crimes racistes s’arrêtera quels que soient les moyens pour y parvenir. Cela pour le moment, ni les violences de jeunes, si compréhensibles soient-elles, ni la tentative d’organisation dans le comité n’ont réussi à l’atteindre. Il nous reste donc à réfléchir et à avancer des propositions.
Mais il est sûr déjà que seule la mobilisation de la population sur des bases claires (pas d’unité avec ceux qui participent à la répression), des axes de luttes précis, peuvent aider à la prise de conscience de masse du drame que constituent les meurtres racistes et sécuritaires. Pour qu’il n’y ait jamais plus de jeunes comme Abdel, Ali ... qui meurent en pleine jeunesse sous les coups des policiers.
Solidarité à toutes les familles des victimes, à tous les comités. Notre victoire sera la fin de la barbarie.

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette