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INTERLUTTES

Les aventures toulousaines de la convergence

mardi 18 août 2009, par Courant Alternatif

Faire converger nos luttes… l’idée n’est pas nouvelle. Pour le moins, à Toulouse, c’est une litanie régulièrement entendue dans les débats. L’idée reste floue : unité d’action, unité d’objectif, solidarité pratique… Il n’y aura pas ici de réponse à ces questions mais le compte-rendu à trois voix de deux expériences toulousaines. Si nous parlons de ces deux-là, c’est pour les avoir fréquentées assidûment, non pas que ce serait les seules : l’Appel des appels a organisé quelques réunions sur Toulouse ; le Bazar au Bazacle rassemble autour du 1er Mai depuis quelques années avec la convergence pour mot d’ordre ; le collectif De la maternelle à l’université réunit parents d’élèves, enseignantEs, personnel des établissements scolaires, étudiantEs, etc. Nous parlerons de ce que nous connaissons, dans l’ordre d’apparition : l’Interlutte et l’Interpro. L’une et l’autre sont encore actives et aucun bilan critique n’a été tiré en interne. L’article qui suit, s’il peut apporter des éléments à ce bilan, n’entend en aucun cas s’y substituer


L’Interlutte, saison 1

Au début, un collectif de chômeurs, chômeuses, intermittentEs et précaires mène des actions au moment de la renégociation de l’accord Unedic. Il regroupe des individuEs, la CGT privés d’emploi (qui le quittera), la coordination des intermittents et précaires, la CNT 31, le Couac (association du spectacle vivant), Sud spectacle et la CGT spectacle. Après l’occupation d’une ANPE et le blocage du magasin Virgin (le Medef en ligne de mire) en décembre 2008, le collectif appelle à une assemblée générale interprofessionnelle à la bourse du travail en janvier 2009. Initialement centré autour des questions de la précarité et du chômage, il reprend une dénomination déjà utilisée par les intermittentEs dans leur bataille : interluttes. Le collectif s’élargit et tente de mobiliser en vue de la journée d’action nationale du 29 janvier avec l’idée claire qu’il s’agit de ne pas en rester là. Une assemblée générale interprofessionnelle est appelée le 26 janvier pour « intensifier les luttes ». Ce sont environ cent cinquante personnes qui se retrouveront pour cette AG. Le constat est fait de l’insuffisance des journées d’action isolées et le sentiment partagé que les réformes en cours font système pour abaisser le coût du travail, en finir avec les solidarités et rendre les conditions de vie d’une grande partie de la population de plus en plus précaires. La volonté d’une dynamique permettant de construire un rapport de force dans la durée et au niveau local émerge. Un cortège relativement important et sensiblement disparate se forme derrière la banderole Interlutte. La manif se finira avec une action d’occupation de la cinémathèque de Toulouse par plus de trois cents personnes pour une assemblée générale en vue de préparer la suite.

L’interlutte, saison 2

Une nouvelle assemblée générale réunit plus de cent cinquante personnes. La composition de cette assemblée est difficile à saisir : le groupe de base donc, mais aussi des étudiantEs, des profs, des personnes du Collectif national de la résistance 31, des individuEs plus ou moins organiséEs. Des divergences autour de la question des revendications provoquent le départ des orgas, l’Interlutte sera dès lors avant tout un rassemblement d’indivuEs. Pour autant, des collaborations sporadiques sur des actions ponctuelles se noueront. Un premier tract affirme :

« L’Interlutte se veut un outil non partisan souple et efficace, de coordination des luttes et d’actions collectives concertées contre des cibles communes.
Nous pensons que c’est par la convergence que nos luttes seront fructueuses. Que c’est la coordination et la solidarité qui nous permettrons d’enrayer ce système d’exploitation (…). Notre objectif est de créer un espace dans lequel nous puissions fédérer nos colères, agir concrètement ensemble et trouver des mots d’ordre communs ».

L’Interlutte fonctionne en assemblée générale avec des commissions mandatées. Rapidement exclue de la bourse du travail, tenue par la CGT (ben tiens !), elle entame une errance en passant par un squat artistique, l’université du Mirail occupée – jusqu’à son expulsion par les CRS – et provisoirement aujourd’hui la radio Canal Sud. Les effectifs se stabilisent un temps autour de cinquante à soixante-dix personnes assez mouvantes avec un noyau dur d’une vingtaine de personnes.
L’assemblée réfléchit à la manière de faire pour contribuer à la convergence. De nombreuses actions sont réalisées (contre le Medef, autour de la précarité, de Pôle emploi, etc.) et l’idée de squatter un lieu de convergence est repoussée par crainte de se retrouver à l’écart du mouvement social, mais aussi par peur de manquer de forces pour le tenir.

L’autoréduction de l’Interlutte

Début mars est marqué par l’échec d’une action d’autoréduction. Action mal préparée et personnalités ne respectant pas les décisions collectives ont abouti à sept arrestations et inculpations (cf. Appel à solidarité). L’Interlutte a heureusement été plus efficace pour le soutien que pour la préparation, ce qui a évité des comparutions immédiates.
Le 19 mars, la police charge une autoréduction organisée par les étudiantEs en lutte. L’Interlutte et des étudiantEs décident de monter un comité d’autodéfense juridique, pour organiser le soutien (caisse de solidarité) et mettre en place une réponse rapide en cas de répression (sous la forme d’une legal team).
Par la suite, la création de l’Interpro (voir plus bas) sur le même objectif de convergence que l’Interlutte change la donne au niveau des actions. Il s’agit alors davantage de se coordonner avec ce nouveau collectif de convergence interprofessionnelle et moins d’initier des actions propres. Restent deux spécificités à l’Interlutte : des mobilisations principalement axées sur la précarité et le contrôle social et la solidarité avec les inculpéEs de l’autoréduction. Un programme chargé est prévu pour le procès le 8 septembre (débat, concert et manifestation), toujours dans le souci de tisser des liens avec d’autres secteurs qui pâtissent au quotidien de la répression sous ses multiples formes.

L’Interpro

Fin mars, à l’appel de l’université de Rangueil en lutte, une réunion de convergence interprofessionnelle a lieu, dont le but est de réunir des mandatéEs de secteurs en lutte, associations, collectifs ou syndicats. Se retrouvent des personnes de l’hôpital (syndiquées à Sud ou à la CGT), des parents d’élèves, le personnel et les étudiantEs des universités de lettres et de sciences, la CNT 31, De la maternelle à l’université 31, des travailleurEs sociaux, de Météo France, des membres du DAL, d’Attac, d’Act-Up, et l’Interlutte.

Le premier chantier de cette réunion sera de rédiger une plate-forme de revendications, clairement inspirée par la démarche agrégative du LKP. Cette liste un peu farfelue ne retient pas l’adhésion et elle passe vite aux oubliettes. L’Interpro se concentre sur la manière de donner corps et portée aux journées nationales d’action, dans une volonté de pousser les syndicats à aller plus loin sans jamais les critiquer ouvertement. L’idée est de tenter de faire avec ou à côté, mais pas contre. Ne doit pas y être étranger le fait qu’il s’agisse en majorité, contrairement à l’Interlutte, de syndiquéEs et d’individuEs de secteurs en lutte avec l’appui (plus ou moins satisfaisant) de leurs syndicats.

Le 28 avril est une journée d’action dans la santé et l’éducation, l’Interpro tente sans grand succès de s’organiser et de fédérer autour de cette date. C’est le 26 mai que l’Interpro dégage une véritable capacité d’action par l’organisation d’une action de blocage économique avec quatre points de blocage autour de la ville. Deux cents personnes se retrouvent à 6 h 15 pour bloquer des points stratégiques sur la route des entreprises toulousaines.

La présence de membres de l’Interpro à la réunion des unions départementales des syndicats (par l’intermédiaires de Solidaires, allié objectif de l’Interpro) n’a pas permis d’obtenir leur soutien pour le blocage. Mais quatre cortèges convergeront vers la place de la mairie, les points de blocage pourront ainsi se faire en amont de chaque départ de manif, laissant apparaître une certaine cohésion.
Les quatre manifestations toulousaines, d’ampleurs inégales mais qui montrent une mobilisation bien plus massive que dans les autres villes, se rejoignent place du Capitole sous une énorme banderole : « Y’en a marre de la casse du système social français. Pour une société plus juste, humaine et solidaire, faisons converger nos luttes ». En tout cas, c’est ce que les médias en retiendront… L’Interpro vole ce jour-là la vedette aux syndicats, pas ouvertement (la banderole n’étant pas signée), mais suffisamment pour que ceux-ci sachent que la base s’organise et s’organisera, avec ou sans eux.
Une assemblée générale a lieu à l’école de cinéma en lutte pour clore cette journée marathon. Cette fois, cent cinquante personnes environ se réunissent et, contrairement au 29 janvier, il s’agit principalement de syndiquéEs. L’idée de reconduire immédiatement les blocages (le lendemain ou le surlendemain) est vite écartée, mais cette prise de contact donnera lieu à de nouvelles participations à l’Interpro, notamment des salariéEs de Garonne Animation, une association para-municipale en cours de démantèlement, venuEs chercher renfort et soutien.
Pour la journée du 13 juin, le pari est de ramener du monde sur un blocage économique de la Fnac, en soutien avec des salariéEs menacéEs de licenciement. Malgré les tracts et les banderoles, nous sommes fort peu nombreux à le faire. À l’évidence, la convergence fonctionne plus sur un mode politique (ce sont avant tout des libertaires qui se rallient à l’action) que syndicale (les salariéEs toulousainEs en lutte dans des boîtes comme Freescale ou EDF ne s’y joignent pas). Ce jour-là, un tract commun Interpro et Interlutte (encart) est distribué.
L’Interpro fonctionne aujourd’hui sous la forme d’une assemblée générale avec des décisions prises au consensus des présentEs, sans distinction d’appartenance syndicale ou organisationnelle. Il y a une attentionà ne pas se transformer en un énième collectif de plus, mais à être un véritable lieu de coordination. C’est peut-être un peu pour cela, mais aussi parce que l’objectif est de pousser les syndicats au cul, que la plupart des actions se sont calées sur les journées d’action unitaire et intersyndicale, toujours dans la perspective de leur donner plus d’intensité et de les inscrire dans la construction d’une force locale de mobilisation. Le cadre syndical dans lequel l’Interpro s’est maintenue a aussi limité sa capacité d’action. L’Interpro a toutefois tenté un long travail de tissage de liens en participant aux AG de lutte (étudiantEs, EDF, Garonne animation) et en participant à des actions spécifiques pour soutenir tel ou tel secteur en lutte par des accrochages de banderoles ou des tractages.

La convergence, unir nos forces ou partager nos faiblesses ?

Au cours de ces quelques mois, la fameuse convergence est restée une notion floue, qui n’a pas fait l’objet de discussions car elle allait de soi. Il semble pourtant que tout le monde ne mette pas la même chose derrière ce concept. Si, de-ci, de-là, en actes ou en paroles, des options se sont profilées (faire des actions ensemble, participer aux actions des autres, poser des actes de solidarité, maintenir des espaces où la discussion et la coordination sont possibles, etc.), il n’y a pas de conscience partagée de comment, pourquoi et avec qui. Les luttes étudiantes ont énormément porté tant l’Interlutte que l’Interpro, par la participation d’étudiantEs aux actions et aux assemblées, par le prêt de locaux qui ont permis de se croiser plus facilement, l’université du Mirail devenant une sorte de base arrière des luttes. Il est difficile de faire des actions d’ampleur sans l’existence de ces luttes. La convergence reste jusqu’à maintenant dépendante de l’existence de luttes sectorielles. Le rythme demeure imposé par les centrales syndicales, qui ont tout fait pour éviter un réel mouvement, et ont soigneusement atomisé les luttes. L’absence de grosse grève, a aussi été un frein. Pour beaucoup, il s’agit de militer en plus de son boulot, et les autres, les chômeuses et chômeurs se sont retrouvéEs un peu seulEs.

Les luttes un peu solides (structurées syndicalement sur des objectifs très concrets) comme celle d’EDF ou de Molex, n’ont pas participé à la convergence pour l’instant, n’en ont pas vu le sens ou sont restées très structurées par des syndicats hostiles aux coordinations interprofessionnelles. Il est peut-être plus simple pour unE parent d’élève de voir le côté global des attaques (au moins sur la question du service public) que pour unE salariéE. Il ne faut pas non plus ignorer la force des appartenances syndicales. Ces espaces de convergence peuvent apparaître pour beaucoup comme des espaces concurrents. Au final, il s’agit d’auto-organisation, et cela n’a jamais été simple. Les assemblées Interlutte et Interpro ont acquis une certaine légitimité et permettent de développer des capacités d’action transversales à la base. Il n’y a pas pour l’instant de quoi triompher, mais une véritable potentialité dont l’avenir nous donnera toute l’ampleur (ou non) a vu le jour.

L’abandon syndical, le black-out médiatique et la morgue du gouvernement rendent plus clairement nécessaires une politisation des mouvements et une auto-organisation à la base. On ne peut que constater que nombre de personnes de différentes provenances, circulant dans différentes réalités militantes, sont prêtes à bouger les clivages, à construire du neuf pour passer à l’offensive. Malgré la difficulté de faire, l’envie qui s’est exprimée dans de nombreuses assemblées générales au cours de ces six mois de mouvement social de basse intensité et la capacité à faire ensemble avec nos différences, de réaliser des actions dynamiques et parfois d’ampleur (un blocage d’une ville comme Toulouse à deux cents personnes, ce n’est pas rien !), nous laissent entrevoir des développements intéressants. Que cela nous mène jusqu’à la révolution sociale, on peut toujours en rêver. Rêvons, rêvons, dans l’action et en mouvement, il en restera toujours quelque chose.

Aude, Patricia et Rico

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