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Total ne produit pas des catastrophes par hasard.

mardi 18 août 2009, par Courant Alternatif

« Plus jamais ça ni ici ni ailleurs » n’a commencé à s’intéresser à l’enquête judiciaire sur l’explosion d’AZF qu’après avoir compris deux choses : 1) que le mécanisme légal de l’implantation des usines à risques était brinquebalant 2) que laisser Total dialoguer tranquillement avec l’institution de la justice équivalait à se résigner à voir exploser les usines les unes après les autres.
L’avantage d’un procès, c’est qu’un tri se fait entre la rumeur et les dires réels. L’inconvénient, c’est qu’il est difficile de faire la différence entre les dires sincères et les dires mensongers. Mais malgré cette hypothèque, de nombreuses auditions ont permis de cerner assez précisément la logique du risque industriel.


Le contexte culturel des industries à risques.

Pour l’industriel, gérer la sécurité, c’est gérer d’abord intimement la productivité. En effet en achetant une installation neuve, ayant bien sûr des objectifs de production plus importants, l’industriel achète des outils plus performants du point de vue du respect de l’environnement, et donc plus performants en matière de sécurité. En tout cas, c’est ce qu’il dit. Difficile à vérifier dans les faits, mais c’est avec le support de ce raisonnement que la politique d’investissement a été gérée ces dernières décennies chez AZF, et ce raisonnement est sans doute encore à l’oeuvre dans la chimie ou le nucléaire.

Pour l’industriel, il y a un « coeur de métier »[1], la chimie, une activité qu’il tient pour noble. Et il y a des activités moins nobles, comme le nettoyage, l’expédition, la maintenance en mécanique, chaudronnerie, électricité etc. Dans l’activité noble, l’industriel embauche des salariés formés et informés. Ce personnel est dit « organique » parce qu’il reçoit un bulletin de salaire tamponné Grande Paroisse, nom officiel de l’entreprise propriétaire de l’usine AZF de Toulouse. Pour le reste, il y a des “manutentionnaires”, qu’on appelait au lendemain de la guerre des “manoeuvres”, puis qu’on a appelé des « O.S. » dans les années soixante dix. Ils sont embauchés par des entreprises sous-traitantes, et incluent un volant non négligeable d’intérimaires. Cette échelle des statuts permet de rendre toujours visible la précarité pour celles et ceux qui auraient des velléités de changer l’ordre des choses en étant installé-e-s dans un CDI d’organique. Elle incite aussi les statuts précaires à “bien travailler” en espérant devenir “organiques” un jour. Entre les deux extrémités de cet éventail, un gigantesque écart entre les conditions de travail, et entre les conditions de respect. Une élite à un bout et une piétaille à l’autre. Personne ne sera étonné que l’élite condescende généreusement parfois à parler à la piétaille....Mais que souvent elle s’en dispense.

Pour l’industriel, les bonnes productions du « coeur de métier » sont celles qui se vendent bien et qui se produisent à un coût faible.

Pour l’industriel, le contrôleur des services de la préfecture, l’inspecteur de la DRIRE, est un benêt qu’il faut berner si on veut pouvoir continuer à produire tranquillement. Et la loi est une contrainte administrative gratuite et injustifiée dont on se demande bien à quoi elle sert. La meilleure façon de s’en tirer est de faire « comme si ». On remplit donc les obligations légales en produisant beaucoup de papiers qui le certifient. Pas très loin du système soviétique...

Pour l’industriel enfin, son meilleur défenseur est son salarié organique maintenu à la fois dans l’illusion de l’élitisme et sous la menace d’une éventuelle future précarité. Ceci fonctionne à condition d’avoir repéré les grandes gueules syndicales et de les avoir neutralisées par un poste adéquat, et à condition de former son personnel à une solide culture d’entreprise. La méthode opérée par AZF a été de repérer les meneurs et de les investir protecteurs de leurs camarades par l’idéologie de la sécurité au travail (port obligatoire des casques, gants, lunettes, chaussures de sécurité, masques). Ensuite, ces animateurs sécurité ont harcelé les autres ouvriers sur cette sécurité au travail pour leur donner l’illusion que la sécurité au travail, c’est la sécurité industrielle ! Imagine-t-on que porter des lunettes et des chaussures de sécurité ait une quelconque efficacité quand le hangar 221 explose ? Tout le monde aura compris qu’il y a une série de différences de nature, d’échelle, d’enjeux entre ces deux “sécurités”.

Quant à la culture d’entreprise, par exemple, elle produit ce type d’argument entendu chez les salariés d’AZF : “Si on ne faisait pas d’ammonitrates, le tiers monde crèverait de faim”. Alors que c’est exactement l’inverse : c’est bien parce que l’agriculture industrielle d’ici, entre autres, utilise des engrais chimiques que l’agriculture du tiers monde est ravagée économiquement et que le tiers monde crève de faim.
Pour le législateur, l’application de la loi suppose, chez ses contrôleurs, une très bonne connaissance en mathématique et en chimie juridique. Afin que la loi sur les installations à risque ne soit pas trop appliquée, les postes de contrôleurs des « installations classées », sont comme pour l’inspection du travail, trop peu nombreux. Mais peu importe, le rôle de ce système administrativo-industriel est de « rassurer » les riverains et les salariés organiques et sous-traitants, par une profusion de gestes et de documents qui font “comme si” l’affaire était sérieusement considérée. Il faut bien reconnaître que le système ne marche que parce que les riverains ne sont pas des savants du risque et de la loi, mais aussi parce que les salariés tiennent à leur salaire.

Puis le cas particulier du 21 sept 2001.

Dans le cadre de la culture d’entreprise décrite ci-dessus, et plus particulièrement de la différence de statut et de formation entre intérim, salariés sous-traitants et salariés organiques, un fond de sac de produits chlorés a vraisemblablement été mélangé dans une benne de récupération de produits déclassés avec un composé de nitrate, lors des jours qui précèdent l’accident. Cette benne reste au sec pendant deux jours dans un bâtiment. Au matin du 21 septembre, elle est déversée à l’entrée du hangar 221, lieu de stockage des nitrates déclassés destinés à être recyclés. Il se trouve qu’environ six heures avant le déversement de cette benne dans l’entrée du hangar 221, une autre benne contenant une autre catégorie de nitrate dit « industriel » a également été déversée dans ce même lieu, et que depuis six heures, ce tas d’une dizaine de tonnes est exposé au vent d’autan, vent humidifiant. Or, il se trouve que justement, Nitrate agricole + Nitrate industriel + humidité + produits chlorés = production de trichlorure d’azote, gaz explosif. Au bout d’un quart d’heure environ après le dépôt de cette benne, le tas à l’entrée du hangar 221 explose et l’explosion se propage au tas principal, composé d’environ 500 tonnes et qui est contenu dans le hangar. C’est le très peu probable, mais avéré, enchaînement des faits. On en connaît le résultat.

D’où vient le 21 septembre 2001 ?

Plusieurs facteurs sont intervenus :
Grande Paroisse a juxtaposé dans les années soixante dix, sur un même site, une production de chlore et une production de nitrate, un peu comme si, sur un même site, on fabriquait de la poudre et des pierres à briquet.

La procédure de sécurité générale du site n’était pas vraiment rigoureuse. A l’intérieur des ateliers, “au coeur du métier”, il semble qu’elle l’était. Entre les ateliers, avant et après les ateliers, c’était beaucoup moins vrai. La filière déchets-rebuts, plus particulièrement, était dans le flou le plus approximatif.

On n’a pas repéré, lors du procès, de défaillance criante en matière de formation aux risques à destination du personnel organique. Par contre à destination des sous-traitants, et pire encore à destination des précaires et intérimaires sous-traitants, c’était beaucoup plus chiche. On a eu le témoignage d’un ouvrier de sous-traitant, ancien de plus de vingt ans dans cette usine, qui n’était pas informé de la dangerosité du mélange chlore-nitrate, et qui avait eu en vingt ans, une seule journée de formation aux risques ! Et encore une bonne partie de cette journée était-elle consacrée aux consignes en cas d’incendie, et à la sécurité au travail, c’est à dire à regarder des films sur la nécessité de porter des lunettes, casques, chaussures de sécurité, etc.

C’était la même collecte des sacs et des déchets pour la partie chlore et la partie nitrate. Si les filières des produits commercialisables étaient bien distinctes, les filières des déchets ne l’étaient plus. Si les produits “propres” étaient hors de portée de mélange intempestifs, dans les rebuts, c’était possible.

Mais alors, si c’est si simple, d’où vient la difficulté de comprendre cet accident industriel ?

Tout d’abord de la suite extrêmement ténue des probabilités à rassembler pour que cet accident se produise. En réunir les conditions nécessaires était presque impossible. Certes, mais elles ont été réunies ! et là réside un aspect souvent négligé des probabilités, c’est à dire que ce n’est pas parce qu’un fait est extrêmement peu probable qu’il ne peut pas se produire dans cinq minutes. De plus, s’il se produit, quelle que soit sa probabilité de survenue, il surviendra avec ses entières conséquences ! Si vous pensez à Tchernobyl, ou à la navette Challenger, vous n’avez pas tort, c’est bien le même mécanisme à l’oeuvre.

De la division et donc des rivalités entre les catégories de salariés. Avant l’explosion, ce fossé ancien n’avait déjà pas permis de donner aux sous-traitants la connaissance chimique nécessaire à la compréhension des enjeux. Après l’explosion, les silences des organiques et le peu d’empressement à rechercher les informations chez des sous-traitants, n’ont pas permis de reconstituer les dernières minutes ou les dernières heures avec précision. Le fait que le hangar 221 n’avait pas de système d’enregistrement d’entrée-sortie, que tout là dedans se faisait “a visto del nase”[2] n’en a pas amélioré la visibilité. Quant au fait que les salariés mis en examen à un moment ont eu le même avocat que leur direction, il a permis d’en rajouter un peu, puis de plus en plus dans la confusion.....Et ça, le procès l’a solidement établi au vu, par exemple, de l’évolution des témoignages en sept ans et demi.

De la culture de l’infaillibilité formatée par la direction d’AZF, qui a abouti à la création d’une association issue d’une section syndicale CGT, soutenant contre toute évidence l’idée d’une « piste intentionnelle », paraphrase camouflant en fait la conviction d’un “attentat des arabes”. Le comble du grossier sans-gêne a sans doute été atteint quand la femme de l’intérim maghrébin décédé avec plusieurs slips est venue témoigner. Des aigreurs rances longtemps retenues se sont lâchées...

De l’imposture du discours de cette association d’anciens salariés d’AZF, mémoire déformée et solidarité avec le patron, qui s’est auto-légitimée représentante de la classe ouvrière du fait des 21 morts au travail lors de l’explosion...si l’on veut bien oublier que 13 des décédés étaient des sous-traitants ou des travailleurs de l’extérieur. On a aussi assisté pendant tout le procès à de fraternelles embrassades entre direction d’AZF-Total et salariés organiques, à du brouhaha fréquent des membres de cette association si un manutentionnaire sous-traitant maghrébin témoignait.

On a aussi eu droit à des billets d’humeur hebdomadaires du président de cette association dans “Libétoulouse”, scandant sans retenue le soi-disant doute sur l’explication chimique de l’accident, continuant ainsi à produire de la confusion. A noter que Thierry Desmarets est venu le 10 juin à la barre déclarer “qu’on ne sait toujours pas ce qui s’est passé le 21/09/01”. Mais il a aussi prétendu n’avoir pas lu le rapport des experts officiels, ni celui produit par la Commission d’Enquête Interne qu’il a lui-même nommée.....Ceci explique peut-être cela.

De la Commission d’Enquête Interne qui a sciemment oublié de communiquer à la justice les différents résultats des expériences qu’elle a fait effectuer, surtout quand ces résultats auraient permis à T. Desmarets de savoir....

De la division entre salariés et riverains, gérée au plus près par Total, son pool d’avocats et son plénipotentiaire, venu sur place équipé d’un très gros carnet de chèques. Le principe de la conservation de l’emploi passant avant toute autre considération pour certains salariés du site, les débats ont tourné court quand les riverains ont proposé les concepts “d’utilité sociale des produits” et de “risque zéro”.

De la fissure lente à se montrer à l’intérieur de la CGT, principal syndicat chez AZF. Le principe de la conservation de l’emploi a été débattu avec conviction à l’intérieur des unions départementales de toutes les fédérations syndicales (FO, CFDT, CGT...) avec des points de vue assez différents selon que les participants à ces débats étaient salariés de la chimie ou salariés d’autres secteurs d’activité impactés par l’explosion d’AZF (hôpital psychiatrique, régie de transports en commun, petites industries locales.., tous proches du site AZF) dans les mois qui ont suivi. Le résultat en a été que lors du procès en 2009, on a vu la confédération CGT, la fédération chimie CGT, et l’Union départementale CGT 31, ensemble, soutenir la thèse de l’accident chimique industriel et être en opposition franche avec l’association des anciens salariés d’AZF, pourtant issue d’une section CGT, qui a fait cavalier seul sur la “piste intentionnelle”. Et visiblement de profonds déchirements ont eu lieu pour aboutir à de telles attitudes...Il faut en effet souligner que, dans leur grande majorité, les élus de la chimie CGT ont un point de vue très critique sur le risque industriel, tel que calculé et organisé par leur patron. Une réunion à leur invitation a eu lieu le 19 mai à Toulouse qui a permis de trouver de nombreux points d’analyse en commun avec « Plus jamais ça ni ici ni ailleurs ».

En somme, si la confusion produite par Total a été si efficace, c’est qu’il ne nous restait pour y résister qu’une société en bris de verre, et qu’en face, nous avions un empire économique resplendissant.....

Et pour l’avenir ?

Si par forte improbabilité Total est condamné, il fera appel. Puis cassation, cour européenne...etc. Il est clair que Total a de l’argent, et compte s’en servir pour éteindre toute velléité de mise en cause. Comme pour l’Erika, il refusera jusqu’au bout d’être condamné. Responsable (financièrement) mais certainement pas coupable (pénalement) ! Telle est sa ligne directrice.

La loi du 30 juillet 2003, dite loi Bachelot, a légalisé le type d’impasse faite par la direction d’AZF sur le risque très peu probable. On passe, avec elle, du principe des études des dangers dites déterministes (prise en compte du plus grave accident possible sans en réduire la portée par des études de probabilité) à un principe d’études probabilistes (moins un accident est probable et moins on le prend en compte). Du point de vue de la gestion des risques industriels l’avenir, ici et ailleurs, s’assombrit, et cette loi y contribue beaucoup .

Quant à la société toulousaine, bien malin-e sera celui ou celle qui saura deviner comment elle va cicatriser sa plaie, alors qu’on a vu durant tout ce procès, et ce texte en témoigne, qu’elle est encore à vif.

On peut, toutefois avec un optimisme modéré, noter que les avocats des différentes parties civiles proches de l’analyse que vous avez pu lire ici, se sont plutôt intelligemment mis à coopérer durant le procès et ont produit des plaidoiries complé- mentaires, cohérentes et fortes de sens. Il restera à voir à la mi-novembre, au moment du délibéré, si l’administration de la justice aura trouvé la voie de sa propre désincarcération hors de la tutelle des intérêts de Total.

Toulouse

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