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CA 318 mars 2022

Capitalisme vert : Du Lot à l’Ariège, la lutte contre l’implantation de complexes hôteliers de luxe par la société Coucoo s’organise

lundi 7 mars 2022, par Courant Alternatif

En Ariège, au lac Montbel, dans le Lot, sur le Mont Mercou, et même en Italie, la société Coucoo essaie de construire des complexes hôteliers de luxe en les faisant passer pour des écovillages accessibles à tout un chacun (moyennant la modique somme de 200 à 300 € la nuit). Plongée dans l’univers du tourisme durable…de luxe.


En Ariège, au lac Montbel, dans le Lot, sur le Mont Mercou, et même en Italie, la société Coucoo essaie de construire des complexes hôteliers de luxe en les faisant passer pour des écovillages accessibles à tout un chacun (moyennant la modique somme de 200 à 300 € la nuit). Plongée dans l’univers du tourisme durable…de luxe.

Des usages divers …
à l’exploitation

En Ariège, les berges touffues de la partie à niveau constant du lac Montbel bruissent d’agitation. Quelques loutres se préparent à contrer les premiers coups de pelleteuse et, avec elles, des humains qui n’en peuvent plus de se voir imposer des urbanisations dont ils et elles ne veulent pas… Dans le Lot, le Mont Mercou, un rocher dominant la vallée de la Dordogne, attend bêtement sa mise en valeur. Ces lieux ont en commun d’être inutiles, beaux et inaccessibles autrement qu’avec de bonnes jambes et les chaussures qui vont avec. Les bestioles, elles, ne se privent pas de les fréquenter, profitant de l’absence de route les traversant… et les chasseurs non plus, d’ailleurs. Ces lieux ont une existence, par eux-mêmes, et des usages sociaux : ils sont lieux de promenades, de traque, de jeu, de vie, de reproduction. Mais leur existence comme tels et leurs usages non marchands sont des aberrations dans le système capitaliste auxquelles la société Coucoo [1] entend bien remédier…

Cabanes, nature et SPA. 
out un programme

La société Coucoo (Cabanes, Nature et SPA au RCS) est une entreprise fondée par Emmanuel de la Bédoyère et Gaspard de Moustier. Partis de « presque rien » selon leurs dires (le château de Raray, son golf familial pour de la Bedoyère, le château de Bournel … et son golf familial pour de Moustier), ces deux « amoureux des arbres » « s’amusent comme des gamins à construire des cabanes » selon La Dépêche, qui leur fait la comm’ gratos à grand coup de fables bucoliques. Coucoo, c’est 3,7 millions d’euros de chiffre par an avec 4 complexes hôteliers composés de cabanes de luxe en fonctionnement. Ils ambitionnent d’en construire 8 de plus pour 2025 et d’en tirer 16 millions d’euros : parmi eux, celui du Montbel, qui a passé le stade de l’enquête publique et autour duquel la lutte s’organise, et celui du Mont Mercou, qui est au stade de la négociation avec la mairie pour obtenir l’accord de faire changer le PLU, nous y reviendrons. D’après eux, chaque nouveau complexe hôtelier nécessite environ 3,5 millions d’euros d’investissement… qu’il ne s’agirait pas de sortir de ses poches. BPI France, la Banque publique d’investissements, leur a récemment alloué 3,5 millions d’euros pour déve-lopper leurs domaines existants et en construire de nouveaux. On ne peut s’empêcher de re-marquer ici que le marché, sans le soutien de l’état, ne serait pas grand-chose (cf encadré 1). Une partie du marketing de l’entreprise vise à faire croire que leurs cabanes sont accessibles et fréquentées par monsieur et madame tout le monde, tout en vendant en même temps, une expérience unique et personnalisée, dans un « écrin de verdure », évidemment peu fréquenté, cela va de soi. Les clients visés achètent donc entre autres le privilège de se démarquer des masses. Si tout le monde le faisait… ce ne serait plus du luxe. Evidemment, cette incohérence entre leur discours et les faits transparait assez clairement, dès que l’on connait le prix de la nuitée, et passe mal. (cf encadré 2)

Concrètement, les projets…

Pour chacun des complexes hôteliers est prévu un bâtiment d’accueil de plusieurs centaines de m² comportant un SPA, une boutique (une piscine de 180 m² au Montbel). Sur chaque site, la vingtaine de cabanes (chambre, salle de bain, terrasse, SPA privatif) sont reliées à l’eau, à l’électricité et à un système d’assainissement. Pour le projet du Montbel, ce serait une dizaine de kilomètres de pistes qui relierait chaque espace au bâtiment d’accueil, formant du même coup l’accès pompier, obligatoire. La circulation est prévue… en voitures électriques. Pour les véhicules des touristes, un parking de 50-60 places prendrait place… à la place de champs à vocation agricole. Chaque cabane doit être défrichée sur 50 m aux alentours (règle d’urbanisme en raison des risques incendie). L’installation de ces bâtiments dans des terrains naturels nécessite évidemment le changement des Plans Locaux d’Urbanisme (passage de « Zone Naturelle » ou « Zone Agricole » à « Zone à Urbanisation de Loisir » ou « Zone à Urbaniser ») ; cette autorisation étant du ressort des seules communes, c’est un aspect à prendre en compte dans la lutte car c’est un des rares niveaux où la discussion politique et le débat peu-vent peser sur la décision des édiles…

Le verdissement pour faire passer la pilule

On a beau chercher, on ne voit pas comment toutes ces constructions pourraient « s’intégrer dans le paysage ». Ni « rendre les sites plus écologiques après l’aménagement grâce au travail d’un écologue » comme l’affirme de Moustier. S’il était besoin de le rappeler, et contraire-ment à ce que les promoteurs affirment, l’urbanisation ne peut pas protéger la « biodiversité », seule l’absence de fréquentation le peut. Il est pourtant devenu courant de plaquer de l’écologie sur tout ce qui se fait, pour faire passer plus facilement la pilule… de la recherche de profits. Pourtant, dans le fond, il n’y a évidemment aucune réflexion sur ce qui rendrait une activité « écologique » : rien de ce qui se crée dans ces espaces n’est soutenable au sens de renouvelable indéfiniment dans le temps… Des labels d’« écoresponsabilité » et d’« intégration paysagère » -qui définissent les normes d’artificialisation acceptables aux yeux des bourgeois- sont pourtant décernés à ces projets. Comme d’habitude, les mots employés pour les plébisciter sont pesés pour forcer les réticences, provoquer l’adhésion et la confiance des gens : lieu insolite, cabanes dans les arbres, écrin de nature, écovillage (tout de même mieux perçu que « complexe hôtelier de luxe »). Le greenwashing, ça paie, pour obtenir une clientèle huppée qui se rachète à prix d’or une conscience écolo, mais ça permet aussi d’obtenir des financements (cf. l’« incroyable » appel à projet dans le cadre de FranceRelance : incroyable mais vert, dans lequel les entreprises sont « invitées à booster leur relance par la transition écologique »…). Alors on remplace les routes bitumées par des pistes caillassées, et les moteurs thermiques par des moteurs électriques, on ajoute quelques circuits courts dans l’achat des matériaux et le tour est joué.

Uniformisation du monde

Ces projets nous rendent chèvres car ils montrent à quel point nos territoires ne sont pas des territoires de vie, produits des décisions de leurs habitants, mais sont pensés comme des espaces affectés à tel ou tel pan de la marchandisation du monde : la « campagne » est l’espace de production de l’énergie, des matières premières pour l’agro-industrie, et, quand elle est trop belle pour y implanter des champs d’éoliennes, elle devient productrice de valeur via le tourisme, qui se met à y prendre toute la place, devenant même prioritaire sur l’agriculture. Enfin, ce tourisme copie/colle ses concepts un peu partout, uniformisant le monde et marchandisant au passage toutes les « expériences » qui ne le sont pas encore.

Camille

ENCADRE 1

Les agences de développement déroulent le tapis rouge

La recherche des sites d’implantation des complexes hôteliers n’est pas le fait de Coucoo : l’entreprise est démarchée par de nombreuses agences « d’attractivité, de développement et d’innovation », Agence Ariège Attractivité pour le Montbel, Cauvaldor Expansion pour le Nord du Lot. Il s’agit d’associations, regroupant des institutions publiques et des entreprises privées, créées par les collectivités territoriales, qui constituent des services gratuits d’accompagnement pour les entreprises. La manne allouée par la BPI (Banque publique d’investissement) à Coucoo est le genre de « garantie » que les agences recherchent avant d’inciter les entreprises à venir poser leurs billets sur leur territoire. Ensuite, elles prennent à leur charge la recherche des sites, le démarchage des propriétaires, le contact avec les élus et la préparation du terrain avec les mairies, les démarches de modification des PLU, elles aident aussi les boites à défiscaliser tous azimuts pour rendre leur installation encore plus profitable : cela peut se faire en trouvant par exemple des terrains classés en « ZRR » zone de revitalisation rurale, ce qui permet l’exonération d’impôt sur les bénéfices, entre autres. Un véritable tapis rouge, bordé de petits fours. Dans nos luttes, ne les oublions pas : elles aussi, elles nous pom-pent l’air…

ENCADRE 2

Des cabanes pour les bourgeois, on n’en veut pas !

Autour du projet du Montbel, la lutte a démarré dès que la nouvelle a été sue, à savoir au mo-ment de l’enquête publique, au printemps 2020. Plusieurs collectifs s’organisent : le comité écologique ariégeois, l’association Le Chabot et le collectif A pas de loutres. Ils sont à l’origine d’un gros boulot de contre-expertise naturaliste, de mise à dispo des informations sur leur site internet, de diffusions de tracts sur les marchés… et de deux manifestations, l’une en avril 2021 (400 personnes) et la dernière le 6 février 2022 (1000 personnes). L’autorisation de travaux ayant été donnée, ils sont vigilants et ont appelé à venir les soutenir sur place au mo-ment du démarrage des travaux, ce qu’ils ont nommé l’Appel du jour J. D’écologiste, centré sur la préservation de l’environnement et des espèces en voie de disparition, le discours s’est teinté d’une tonalité nettement plus anticapitaliste au fur et à mesure que le temps avançait pour dénoncer le luxe de ce tourisme en plus d’en dénoncer l’emplacement… on sent que la critique du tourisme en tant que tel n’est pas loin. Quant au projet de Coucoo sur le Mont Mercou, le conseil municipal de l’une des communes concernées par l’implantation a donné son approbation à l’unanimité pour la modification du PLU, tandis que le conseil municipal de Creysse, commune la plus impactée par l’implantation du projet, est partagé. La grogne monte dans la campagne, même les chasseurs font leur pétition dans leur coin pour peser sur la décision. Une réunion avec les promoteurs est prévue : on s’attend à un grand moment de pédagogie pour nous convaincre de l’intérêt du projet pour le rayonnement de notre terri-toire… Là, l’opposition se fera, comme en Ariège, sur plusieurs points : préservation d’un site isolé riche en faune et flore, sauvegarde de ses usages de balade, de chasse, dégoût du côté élitiste de l’hébergement proposé, lutte pour l’accessibilité à la terre pour les paysans et ex-ploitants du coin…
Dans les deux cas : c’est maintenant qu’il faut se bouger, empêchons-les de s’implanter, avant les premiers coups de pelle mécanique !

Notes

[1Nous ne nous intéresserons dans cet article qu’à cette société et aux projets qu’elle a en chantiers, mais elle n’est pas la seule à sévir dans ce secteur de l’hôtellerie insolite (environ 1000 sites, pour un chiffre d’affaire du secteur estimé à 300 millions d’euros.

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