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CA 318 mars 2022

De la lutte pour l’indépendance kanake socialiste à la négociation d’une autonomie renforcée ?

partie II

lundi 21 mars 2022, par Courant Alternatif

La première partie de ce texte, parue dans le précédent CA, a rappelé la démarche institutionnelle enclenchée voici trente-trois ans par les accords de Matignon pour mener à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Trois « consultations » référendaires ont été instaurées dans ce cadre par l’accord de Nouméa en 1998. Nous reviendrons ici sur le contexte politique et social dans lequel s’est inscrite la dernière, pour laquelle le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) avait appelé à ne pas se rendre aux urnes, et dont il est résulté à la fois une écrasante victoire du non à l’indépendance et une abstention massive. Puis nous examinerons les perspectives que l’on peut dégager aujourd’hui concernant l’avenir de l’archipel.


La première partie de ce texte, parue dans le précédent CA, a rappelé la démarche institutionnelle enclenchée voici trente-trois ans par les accords de Matignon pour mener à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Trois « consultations » référendaires ont été instaurées dans ce cadre par l’accord de Nouméa en 1998. Nous reviendrons ici sur le contexte politique et social dans lequel s’est inscrite la dernière, pour laquelle le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) avait appelé à ne pas se rendre aux urnes, et dont il est résulté à la fois une écrasante victoire du non à l’indépendance et une abstention massive. Puis nous examinerons les perspectives que l’on peut dégager aujourd’hui concernant l’avenir de l’archipel.

La question laborieusement rédigée par le comité des signataires [1], en mars 2018, pour les référendums sur l’autodétermination était : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » Le premier scrutin était possible dès 2014, mais tous les groupes politiques calédoniens se sont employés à le repousser jusqu’à la date limite qu’imposait l’accord de Nouméa – 2018 –, par peur de son résultat, et la composition de son « corps électoral spécial » a longtemps cristallisé les tensions (en accordant le droit de voter à quiconque était arrivé avant le 31 décembre 1994, l’État a réussi à y inclure les quelque 15 000 personnes venues de métropole entre 1969 et 1973 avec le « boom du nickel »).

Le référendum du 4 novembre 2018 a constitué une bonne surprise [2] pour le camp indépendantiste puisque le non l’a emporté à seulement 56,7 % des suffrages exprimés (avec une participation de 81,01 %) – alors que l’USTKE (Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités) et le Parti travailliste avaient appelé à ne pas voter, et que la jeunesse kanake était soupçonnée de vouloir bouder les urnes. Ce résultat a fait (re)naître l’espoir d’accéder à l’indépendance par la voie électorale ; aussi, pour le référendum du 4 octobre 2020, la participation a été de 86 %… et le non est tombé à 53,3 % des votants.

Le boycott du troisième référendum.

Un climat social houleux depuis 2020

L’indépendance aurait peut-être pu passer au troisième référendum s’il s’était déroulé dans d’autres circonstances : l’État pluriethnique proposé par le FLNKS a maintenant des adeptes jusque chez les caldoches, dont une partie de la descendance est peut-être moins raciste que ses parents. De plus, l’Éveil océanien (qui regroupe une fraction de l’électorat wallisien) s’était positionné sur un « non [à l’indépendance], pas maintenant » assez prometteur, étant donné que son dirigeant avait ajouté : « Mais c’est juste une question de temps [pour que le pays y soit prêt]. »
Quatre sujets de discorde – entre indépendantistes et anti-indépendantistes, mais aussi entre les deux principaux courants du FLNKS que sont l’Union calédonienne (UC) et le Palika [3] – puis la pandémie ont compliqué la situation :

• La vente de l’usine du Sud
L’annonce par le groupe brésilien Vale, le 3 décembre 2019, qu’il lâchait son énorme complexe métallurgique a embrasé à plusieurs reprises la Nouvelle-Calédonie en 2020-2021. Les indépendantistes ont multiplié les actions pour s’opposer au projet de rachat défendu par les anti-indépendantistes avec l’appui de l’État : incendies volontaires et dégradations des bâtiments, blocages du port de Nouméa, caillassages de véhicules circulant dans sa banlieue du Mont-Dore, manifestations… Les gendarmes ont riposté par des tirs à balles réelles et une cinquantaine d’interpellations, les tribunaux par une trentaine de condamnations, les anti-indépendantistes par d’autres manifestations…

Le 31 mars 2021 a finalement été trouvé un accord qualifié d’« historique » par ses signataires – le président du Congrès Roch Wamytan (UC), la dirigeante de la province Sud Sonia Backès (Les Républicains), les représentants du FLNKS et des loyalistes ainsi que de l’Instance coutumière autochtone de négociation (ICAN) et du collectif Usine du Sud = usine pays. L’usine Vale a été acquise par un consortium calédonien pour développer un « nouveau modèle minier », avec une participation majoritaire du pays (51 %) « non diluable » (30 % de son capital sont détenus par la Société de participation minière du Sud calédonien, qui représente les trois provinces ; 21 % par les salarié-e-s et la population) ; la compagnie financière Prony Resources n’a que 30 %, et le géant du négoce Trafigura 19 %. L’Etat a pour sa part offert une garantie financière de 442 millions d’euros.

• La désignation du Président calédonien

Après avoir fait tomber le gouvernement du territoire, le 2 février 2021, en démissionnant pour protester contre le projet des anti-indépendantistes concernant la reprise de l’usine Vale, les élus de l’UC et du Palika se sont disputé la direction du nouveau gouvernement, ce qui a réduit pendant des mois l’action de celui-ci au traitement des affaires courantes. Cette guéguerre a déplu jusque dans les rangs indépendantistes : à la convention tenue par le FLNKS à Kouaoua le 1er mai, des jeunes et des coutumiers kanaks de la région ont brièvement verrouillé le portail du centre administratif où elle se déroulait notamment pour obliger ses responsables à s’entendre sur un nom. Pour finir, Louis Mapou (Palika) a été désigné le 8 juillet contre Samuel Hnepeune (UC) – qui avait quitté la tête du… Medef afin de se lancer en politique.

• Les réunions à l’initiative de l’État français
En octobre 2020, le ministre des Outre-Mer Lecornu avait invité sur l’îlot Leprédour 10 personnalités indépendantistes et anti-indépendantistes à venir débattre sur l’avenir du territoire ; mais, côté indépendantistes, seuls Roch Wamytan (président du Congrès calédonien, UC) et Victor Tutugoro (vice-président de la province Nord, UPM) y avaient pris part [4]. Le 8 avril 2021, l’UC et le Palika ont demandé à l’État d’organiser le troisième référendum ; et, le 30, Lecornu a proposé aux mêmes 10 personnalités une nouvelle rencontre, cette fois à Paris, du 25 mai au 1er juin, pour examiner un document de 104 pages réalisé par ses services et intitulé « Discussions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie ». Après sa convention de Kouaoua, le FLNKS a affirmé qu’il ne s’y rendrait pas, et le Palika a réclamé son report ainsi que des rencontres bilatérales préalables avec l’État sur le sujet. La réunion parisienne s’est néanmoins tenue… et une délégation de l’UC y assistait – mais elle a ensuite déclaré ne pas valider la synthèse qu’en avait présentée le Premier ministre Castex dans les médias.
L’étude gouvernementale étant devenue publique, le FLNKS l’a dénoncée (à juste titre) comme tendancieuse par sa présentation d’« une indépendance de rupture, dure », sans accords particuliers, dont les répercussions économiques, juridiques et sociales ne pouvaient qu’effrayer les anti-indépendantistes : perte automatique de la nationalité française pour les Français-es restant sur le territoire, nouvelle affectation en métropole des fonctionnaires d’État (leurs intentions de départ étant évaluées entre 10 000 et… 70 000), retrait immédiat des forces armées françaises, etc.

Le complexe métallurgique Vale, dans la province du Sud.

La question des transferts financiers assurés par l’État vers les institutions calédoniennes est néanmoins devenue d’une brûlante actualité. Les dirigeants kanaks se gardent en général de l’évoquer, soit parce qu’ils espèrent le maintien de ces transferts pendant une longue transition – alors que le document du gouvernement parle de dix-huit mois –, soit parce qu’ils veulent éviter les sujets qui fâchent pour essayer de rallier à eux les petits entrepreneurs caldoches. Si ces transferts venaient à disparaître, il faudrait pourtant – sauf à réduire le niveau de vie sur l’archipel – taxer les très hauts revenus bien davantage qu’ils ne le sont présentement [5]. Dans sa déclaration de politique générale, le 25 octobre 2021, le Président Mapou a dit d’entrée que la lutte contre les inégalités sociales serait « une grande cause » de son gouvernement, et promis des « assises sur les inégalités » pour parler école, emploi, jeunesse, lutte contre les violences intrafamiliales et… fiscalité, en annonçant une « réforme de fond », mais il a ajouté : « Nous veillerons cependant à ce que la modification des prélèvements obligatoires impacte raisonnablement la pression fiscale, qui est de l’ordre de 35 % du PIB chez nous, contre 45 % en France. »

• La date du troisième référendum
Dans son numéro de septembre-octobre, le bimestriel du FLNKS La Voix de Kanaky (dont le responsable est le commissaire général de l’UC Christian Tein) déplorait le choix du 12 décembre arrêté par Macron pour ce scrutin [6], mais titrait en une : « Unis pour le “oui” à l’assaut de la victoire ! », en rappelant que le « mot d’ordre essentiel » arrêté au congrès du Front durant l’été était d’« aller chercher les abstentionnistes, et [de] vérifier que chaque électeur inscrit se mette dans la condition concrète de voter ! ». Le FLNKS a cependant demandé, quelques semaines plus tard, le report de ce référendum en invoquant la détérioration soudaine de la situation sanitaire sur le territoire. Au 21 novembre, en effet, les cas de covid-19 s’élevaient à 11 871, avec 276 décès en deux mois et demi. Plus de la moitié appartenaient à la communauté kanake, et le deuil coutumier dure un mois.

Macron a refusé de revenir sur sa décision : en campagne pour sa réélection, il tenait à mettre le règlement de la « question calédonienne » à son actif ; de plus, les nouveaux inscrit-e-s sur la liste électorale spéciale étant majoritairement kanaks, repousser le scrutin en septembre 2022, comme le voulait le FLNKS, était susceptible de conduire à une victoire du oui. Les partis indépendantistes rassemblés dans un Comité stratégique indépendantiste de non-participation au référendum (CSI-NP) ont alors annoncé qu’ils n’y prendraient pas part, sans pour autant empêcher quiconque de voter.

Avant ce référendum, les médias calédoniens n’ont fait entendre que la voix des anti-indépendantistes (attribuant le retrait des indépendantistes à leur crainte du résultat vu leurs divisions, l’impact du document gouvernemental et l’aide importante apportée par la France contre la pandémie), et il n’y a pas eu de sondages sur les intentions de vote, tant le résultat était couru d’avance. Le gouvernement a quant à lui envoyé en renfort – « pour faire face à tous types de situation », ou plus exactement pour créer une certaine ambiance – 1 400 gendarmes, 250 militaires, une centaine de policiers, des membres du GIGN, et 160 véhicules légers, 30 engins blindés, deux hélicoptères Puma, un avion Casa de l’armée.

Avec ses 96,5 % de non à l’indépendance et ses 56,1 % d’abstentions, le troisième référendum rappelle les scrutins qui ont eu lieu pendant les « événements » (en 1984, 1987 et 1988), où les indépendantistes avaient appelé à leur boycott actif ou passif. On peut en tirer plusieurs enseignements :

  • - le oui au maintien du territoire dans le giron français a poursuivi son érosion (avec 7 397 voix de moins que lors de la précédente consultation), ce qui montre la poursuite de la dynamique en faveur de l’indépendance ;
  • - l’abstention massive a traduit un refus de la date fixée par le gouvernement, que ce soit pour obéir aux consignes des leaders indépendantistes (mais auraient-ils été suivis autant s’ils avaient fait le choix inverse ?), pour respecter le deuil coutumier ou pour un mélange des deux ;
  • - le hiatus est toujours aussi fort entre la province Sud, où le Grand Nouméa concentre plus des deux tiers de la population calédonienne [7], et les provinces à majorité kanake (voir l’encadré). Le 12 décembre, l’abstention n’a été que de 39 % au Sud (avec 97 % de non dans les suffrages exprimés), contre respectivement 83 % et 95 % dans le Nord et les Iles ;
  • - le souvenir des « événements » demeure très vivace dans les provinces à majorité kanake – ainsi, à Hienghène, la participation a été de 1,17 %.

Accord de Nouméa :
une suite, pas encore une fin

Les dirigeants du FLNKS craignent toujours que l’État français ne remette en cause le « processus de Nouméa » – en particulier à l’approche des scrutins présidentiels français, où la poussée de l’extrême droite inspire aux candidat-e-s de droite comme de gauche force discours nationalistes et sécuritaires… on le voit aujourd’hui avec Macron. Mais le reproche d’avoir « trahi » le processus qu’ils adressent à ce dernier ne tient guère, car à la vérité les Présidents de la France ont toujours œuvré dans le sens de ses seuls intérêts – lesquels sont, concernant l’archipel, à la fois d’ordre économique et géostratégique.

Si, d’après le recensement de 2019, les Kanaks ne forment plus que 41,2 % d’une population calédonienne parvenue à 271 000 habitant-e-s, c’est largement dû à cet Etat. Pierre Messmer, Premier ministre de Pompidou, recommandait ainsi le 19 juillet 1972, dans une lettre à Xavier Deniau, secrétaire d’Etat chargé des Départements et Territoires d’outre-mer [8], « l’immigration massive [en Nouvelle-Calédonie] de citoyens français métropolitains ou originaires des départements d’outre-mer (Réunion) [pour éviter] la revendication nationaliste autochtone ».

Macron a simplement manifesté plus clairement que ses prédécesseurs son intention de ne pas lâcher l’archipel. Sitôt connus les chiffres du dernier référendum, il a lancé : « L’accord de Nouméa arrive à son terme juridique » et « Ce soir, la France est plus belle car la Nouvelle-Calédonie a décidé d’y rester ! ». Pourtant, cet accord stipule que, quel que soit le résultat des consultations, « l’organisation politique mise en place [depuis] 1998 restera en vigueur, à son dernier stade d’évolution, sans possibilité de retour en arrière » ; et que les « partenaires politiques » établiront une Constitution calédonienne si le oui est majoritaire, ou élaboreront un nouveau statut du territoire au sein de la République française si c’est le non.

La Nouvelle-Calédonie est très riche en minerais – cobalt, chrome, fer, manganèse, et surtout nickel [9] – et possède des ressources minérales marines (hydrocarbures, nodules polymétalliques…) en grandes quantités. Elle permet de plus à l’État français d’avoir une base militaire dans le Pacifique Sud. Pas question, donc, qu’il joue à l’« arbitre neutre » entre les leaders kanaks et caldoches ou qu’il l’abandonne, bien que le soutien à ses usines métallurgiques lui coûte cher.
L’archipel intéresse pour des raisons identiques d’autres États. De passage en Polynésie française l’été dernier, Macron a visé la Chine sans la nommer, en présentant la France comme un rempart pour les territoires « petits » et « isolés » contre les « puissances hégémoniques qui viendront [y] chercher leur poisson, leur technologie, leurs ressources économiques ». Toutefois, selon un rapport du Groupe international d’étude du nickel (INSG), entre 70 et 80 % de la production calédonienne de nickel ont été acquis en 2020 par la Chine. Elle nʼa donc pas besoin de sʼen emparer : elle lʼachète déjà.

Les leaders kanaks sont très conscients de l’atout que constituerait ce minerai pour une Kanaky-Nouvelle-Calédonie indépendante (à l’heure actuelle, il ne contribue au PIB du territoire que pour 7 %, avec ses 5 900 salarié-e-s, mais il génère au moins 15 000 emplois indirectement). Ils l’ont montré à deux reprises : en 1996, où ils ont posé comme « préalable minier » aux négociations sur l’accord de Nouméa la création d’une deuxième usine métallurgique calédonienne dans la province Nord (ils l’ont obtenue) ; et, l’an dernier, en défendant l’« industrie du pays » dans la vente de l’usine Vale. Mais ces leaders mettent l’accent sur les méfaits du colonialisme bien plus que sur ceux du capitalisme, ce qui leur permet de demander réparation à l’Etat français sans chambouler l’ordre économique et social établi ; et ils ne semblent guère avoir l’intention d’échapper vraiment à l’emprise de cet Etat. Exemples :

  • - Daniel Goa, président de l’UC, le 26 mai 2021 à Paris : « Dans l’esprit indépendantiste, la souveraineté ne se conjuguera pas avec une rupture avec qui que ce soit. (…) Durant cette période [de transition], Kanaky-Nouvelle-Calédonie signera des accords d’interdépendance pour garantir le transfert de toutes les compétences et des moyens. La France pourra, si elle le souhaite, en devenir le chef de file. »
  • - Louis Mapou (Palika), dans sa déclaration de politique générale : « Il est (…) fondamental qu’à la sortie de l’accord de Nouméa l’Etat et la Nouvelle-Calédonie envisagent les voies et moyens qui leur permettent de concilier leurs positions pour servir au mieux leurs intérêts stratégiques partagés [et que leur] coopération dans le Pacifique évolue et se renforce. (…) Le préambule de l’accord de Nouméa stipule que “le partage des compétences entre l’Etat et la Nouvelle-Calédonie signifiera la souveraineté partagée”. (…) La période de transition qui suit la consultation du 12 décembre jusqu’en juin 2024 sera mise à profit pour en étudier les modalités dans le cadre d’un bilan à tirer de la gestion administrative et institutionnelle de ce bel outil de décolonisation et d’émancipation qu’est l’accord de Nouméa. »
Le Centre culturel Tjibaou, en périphérie de Nouméa.

Conclusion provisoire

Sitôt après le dernier référendum, le FLNKS a cherché des appuis auprès des instances internationales – comme il l’avait déjà fait par le passé. Charles Wea, son envoyé à l’ONU, a qualifié ce référendum de « bidon » en l’absence du « peuple concerné » et il a averti : « Nous ne négocierons plus avec ce gouvernement. » Dans son communiqué du 13 décembre, le CSI-NP a renchéri en disant que les indépendantistes attendraient le renouvellement du gouvernement français avec la présidentielle du 24 avril 2022 pour engager de véritables discussions sur l’accession du territoire à sa pleine souveraineté.

La non-participation du « peuple premier » à un référendum sur l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie disqualifie, bien sûr, la consultation à la fois sur le plan national et international. Néanmoins, en forçant les indépendantistes à l’abstention le 12 décembre dernier, Macron a réussi à les mettre en position de faiblesse pour négocier. Ce choix peut aussi leur valoir au Congrès des défections dans leurs alliances et des échecs dans leurs tractations ; et le référendum programmé le 23 juin 2024 a de quoi les inquiéter, tant que la question de son corps électoral n’est pas tranchée. Enfin, si le statut actuel de l’archipel est maintenu, la France pourra demander à l’ONU de le retirer de la liste des pays à décoloniser – or celle-ci donne accès à des aides financières et des soutiens politiques.

Maintenant, les anti-indépendantistes vont chercher à profiter de leur avantage pour tenter de mettre fin aux restrictions du droit de vote, aux programmes de rééquilibrage économique en faveur des provinces à majorité kanake, et peut-être à la surreprésentation de ces provinces au Congrès par rapport à celle du Sud (pour élire un conseiller, il faut 7 192 habitants dans le Sud, 3 327 dans le Nord et 2 621 dans les Iles).

Cependant, les deux camps en présence ne paraissent pas prêts à entrer en conflit ouvert : ils ont pris l’habitude de rechercher en permanence un compromis, que ce soit au sein des institutions calédoniennes ou dans leurs rapports avec les représentant-e-s de l’Etat. Aussi n’est-il pas certain que l’archipel connaisse de nouveau le climat violent des années 80, comme des journaux tels que Le Monde l’ont évoqué en parlant avant le 12 décembre d’une « situation de tension dangereuse pour la paix civile ».

Les jeux ne sont pas forcément faits : en Nouvelle-Calédonie, la revendication d’indépendance demeure profondément enracinée à la fois parce que le peuple d’origine y subsiste et parce qu’il représente encore une part non marginale de la population. Et, en métropole, l’indépendance-association fait recette – un sondage Harris commandé par le ministère des Outre-Mer le 20 mai 2021 a ainsi donné 66 % des (1 042) Français interrogés comme étant favorables à l’indépendance du territoire (un sur deux ignorait toutefois qu’un troisième référendum allait y être organisé).

A Paris, le 6 janvier 2022, l’Assemblée nationale a débattu sur l’avenir de l’archipel à l’initiative du groupe UDI et indépendants, dont font partie les deux députés calédoniens Philippe Gomès et Philippe Dunoyer (chefs de file de Calédonie ensemble). A cette occasion, Gomès a affirmé qu’« on peut être une nation sans être un Etat », et son intervention a été saluée notamment par Jean-Luc Mélenchon, qui avait refusé de prendre position lors des référendums sur l’autodétermination, et qui a préconisé la reconduction « pour dix ans [en Nouvelle-Calédonie de] la situation prévue par l’accord de Nouméa ». Et, presque au même moment, Valérie Pécresse, qui participait par visioconférence à l’installation de son comité de soutien sur l’archipel, a décrété : « Il faut arrêter le gel du corps électoral », tout en jugeant « nécessaire une durée minimale raisonnable de résidence pour pouvoir voter aux élections provinciales ».
Le prochain renouvellement du Congrès calédonien aura lieu en 2024. D’ici là, le système institutionnel mis en place par l’accord de Nouméa aura peut-être été changé, mais il n’est pas impossible que la répartition des compétences entre l’Etat et le territoire soit conservée, et que soit réalisé un transfert d’autres compétences vers les Assemblées provinciales (contrôle administratif et financier des communes et des provinces, audiovisuel, enseignement supérieur et recherche). Les lois du pays, l’organisation en trois provinces ou la citoyenneté calédonienne seront quant à elles sans doute maintenues.

Il n’est donc pas exclu que les drapeaux français et kanak continuent à flotter de conserve sur les bâtiments publics de l’archipel – comme l’ont décidé en 2010, d’un commun accord, les élu-e-s indépendantistes et anti-indépendantistes du Congrès, faute d’entente sur un drapeau pour la Nouvelle-Calédonie.

Vanina

Des inégalités sociales toujours très marquées

A la demande du comité des signataires, un bilan de l’accord de Nouméa a été réalisé par des sociétés privées en 2011, et actualisé en 2018 [10]. Le rééquilibrage entre les communautés et entre les provinces y est dit « bien engagé » ; mais si l’identité kanake a été « valorisée par des actions de préservation du patrimoine culturel, de sauvegarde et d’enseignement des langues, et par la poursuite de la réforme foncière (…), la transmission de l’héritage kanak se fragilise sous l’effet conjugué de la polarisation urbaine, de l’individualisation de la société et du renouvellement des générations ». Le niveau d’éducation s’est amélioré dans les Iles et dans le Nord : entre 1998 et 2017, le nombre d’établissements scolaires du second degré y a crû respectivement de 10 % et de plus de 20 %, d’où une proportion de diplômé-e-s en hausse chez les Kanaks. Enfin, on observe « une réduction sensible des écarts de niveau de vie entre les provinces » (les critères retenus étant la répartition des services publics sur le territoire, la santé, l’accès à l’électricité et la « formation des élites locales ») : « en 1996, le niveau moyen des habitants dans le Nord était encore inférieur de moitié à celui des résidents dans le Sud ; en 2014, les inégalités ont été réduites de moitié ».

Les écarts de richesse dans l’archipel demeurent, eux, dignes d’un pays en voie de développement, quoique le PIB par habitant (30 800 euros) soit comparable à celui de la Nouvelle-Zélande : les 10 % les plus riches gagnent environ huit fois ce que gagnent les 10 % les plus modestes (le ratio est de 4,4 en métropole). Au recensement de 2019, près d’un cinquième de la population (pour l’essentiel des jeunes sans qualification, et à 71 % kanaks) vivait sous le seuil de pauvreté [11]Les Kanaks représentent 57 % des non-diplômés, 75 % des ouvriers, 70 % des chômeurs, 90 % des détenus et 6 % des diplômés de l’enseignement supérieur ; et ils subissent toujours oppression et exploitation, racisme et discriminations en matière de salaire, emploi, niveau de vie, logement, santé ou éducation [12]

Notes

[1Les signataires de l’accord de Nouméa étant pour beaucoup décédés, les réunions du comité chargé de veiller à son application ont été élargies aux représentants des institutions calédoniennes, voire de forces politiques locales

[2Les trois derniers sondages, réalisés à partir d’échantillons ne dépassant pas 1 000 personnes, donnaient en moyenne 66 % de non

[3Les deux autres sont le Rassemblement démocratique océanien (RDO) et l’Union progressiste en Mélanésie (UPM)

[4Paul Néaoutyine (Palika) s’était excusé ; Daniel Goa (président de l’UC) et Jacques Lalié (président de la province Iles et chef de l’UC-Renouveau) avaient quitté cette réunion pour montrer leur désaccord avec l’offre des anti-indépendantistes concernant la reprise de l’usine Vale.

[5Voir sur Mediapart le billet de Patrick Castex publié le 3 juin 2021 : « Pour l’indépendance-association du Caillou, Kanaky-Nouvelle-Calédonie. J’accuse… ! »

[6Selon l’article 217 de la loi organique précisant ses conditions, il était organisable entre octobre 2021 et octobre 2022

[7Au dernier recensement, 52 % des Kanaks résidaient en 2019 au Sud (contre 49 % en 2014 et 39 % en 1989). En cinq ans, Nouméa avait perdu 5 600 habitants, mais certaines de ses banlieues n’avaient cessé de grossir (plus de 10 000 jeunes Kanaks y vivent, souvent dans des cabanes sans eau ni électricité)

[8On peut lire cette missive notamment sur le site de Terra nova dans le rapport « En Nouvelle-Calédonie, un référendum décisif le 12 décembre  ? » d’Alain Christnacht.

[9Elle renferme 25 % des ressources mondiales de ce métal, nécessaire pour la haute technologie et l’armement, et qui constitue l’essentiel de ses exportations

[10Voir en ligne le résumé réalisé par la direction générale des outre-mer : IDE Note de synthèse Accords de Nouméa

[11Le Monde du 8 décembre, « Inégalités sociales en Nouvelle-Calédonie : “Il y a vraiment deux mondes. Et la situation s’aggrave” »

[12Bien évidemment, nombre de Wallisiens sont logés à la même enseigne (plus du quart des personnes décédées du covid-19 appartenaient à cette communauté), et les inégalités existent aussi entre les caldoches

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