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CA 318 mars 2022

Université et émancipation à l’heure de l’économie de la connaissance

– Partie 1

jeudi 10 mars 2022, par Courant Alternatif


« On ne pourra pas rester durablement dans un système où l’enseignement supérieur n’a aucun prix pour la quasi-totalité des étudiants (...) Des sociétés démocratiques comme la nôtre qui ont la passion de l’égalité que nous partageons toutes et tous doivent néanmoins défendre à nouveau les justes hiérarchies qu’il doit y avoir dans nos sociétés sans les-quelles tout se dissout » Extraits du discours présidentiel (Elysée,13 janvier 2022) à l’occasion de la clôture du 50ème anniversaire du congrès de la Conférence des présidents d’universités, CPU) [1]

Le propos tenu par Macron appuie le prolongement de réformes de l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) déjà bien engagées.

Alors que les yeux ébahis des présidents d’Université qui composent l’assistance sont suspendus aux lèvres du président, les yeux du candidat à sa réélection sont, eux, suspendus par médias interposés aux lèvres des grands gagnants de la réforme de la fiscalité du Capital (dont il a été un artisan enthousiaste) susceptibles de lui renvoyer l’ascenseur et de reconduire un soutien de campagne. Manifestement, le gouvernement peut se permettre de servir une forme encore plus frelatée d’un "dialogue social" – déjà bien vidé de son contenu durant les derniers quinquennats –, en cessant tout simplement de s’adresser aux usagers des établissements de l’ESR au profit du versant le plus carriériste d’une partie de son élite (la Conférence des présidents d’université [CPU]). L’allocution intervient en période de pandémie, à peine plus d’un an après l’entrée en vigueur de la réforme de la Loi de programmation de la recherche (LPR) (décembre 2020) portée par la ministre Vidal largement contestée et à 3 mois des prochaines élections présidentielles (avril 2022) au cours des-quelles le président est susceptible d’être candidat à sa réélection.

Intensification et accélération d’un programme néocapitaliste

Celui-ci vise à étendre dans la pratique la logique du Capital humain [2], ce qui signale plus largement une montée en puissance des offensives bourgeoises (externe et interne à l’Université) sur un terrain de lutte fragilisé, pour achever la mise au pas entamée (et en partie aussi consentie voire portée activement en son sein) des agents et établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche. En face, un mot d’ordre se hisse au-dessus des autres : "Sauvons l’Université !". Dans l’ensemble, on ne s’étonne que moyennement de cette configuration d’ensemble largement éprouvée, également dans d’autres secteurs (on ne citera pas l’ensemble des institutions qu’on nous enjoint en manif’ de sauver en l’état). On y trouve des réformateurs bourgeois de la reconfiguration économique à l’offensive et des expériences oppositionnelles défensives acquises à une petite bourgeoisie en voie de déclassement, qui semble encore trop encline à mobiliser une certaine idéologie (au détriment d’un héritage révolutionnaire qui pourrait aussi être le sien) pour tenter de se maintenir isolément et prolonger encore cette fin de vie pénible de l’ensemble des rapports sociaux capitalistes. L’opposition dans l’ESR paraît bien grippée. Tout ça se déroulant sur le fond d’une séquence austéritaire ouverte il y a maintenant plusieurs décennies, on pour-rait se demander à quoi bon donc se pencher encore au chevet de cette Université apparemment moribonde. 
Mais, d’une part, nous entrons dans un moment particulier, qui mérite notre attention dans la mesure où une partie encore réduite mais croissante des enfants du prolétariat se destine à un cursus dans l’enseignement supérieur sous l’influence conjointe de la massification de l’accès aux études supérieures, de la pression accrue du patronat, traduite sur le marché de l’emploi, opérant sur les compétences et les qualifications, de la perspective repoussante du non-emploi sans indemnités, etc. Cette configuration se traduit par un ensemble de contradictions, sur les plans individuel et collectif, entre l’idéal bour-geois du Capital humain intégré dans l’ESR comme lieu de l’entreprenariat de soi et dans le régime de l’enseignement par capitalisation – lui-même intégré dans le capitalisme tardif – et l’horizon de l’intérêt émancipatoire qui a pu être celui du prolétariat, contradiction que le modèle de la répartition parvient de moins en moins à contenir et encore moins à dépasser une fois la période fordiste-keynésienne révolue. La gratuité et les autres facilités d’accès à l’ESR ne posaient pas de problèmes dès lors que celles-ci étaient réservées, non pas de droit mais de fait, à la progéniture de la bourgeoisie. On assiste à une relative démocratisation de l’accès à l’ESR (avec les réserves d’usage sur ce terme de démocratisation, puisque celle-ci demeure superficielle et ne contredit pas les fonctions de tri et de reproduction sociale). Dans un contexte de crise de la valorisation du Capital qui pousse à la restriction des prérogatives providentielles de l’État, et de recul global vis-à-vis des positions de 68, il est clair que la "démocratisation" et les quelques contenus subversifs subsistants font scandale et la bourgeoisie ne trouve sur son chemin d’exploitation et de répression que des réponses bien faiblardes. L’impératif d’entretien de son Capital humain ayant par exemple été assez bien incorporé comme corollaire de la lutte débridée de tous contre tous, la lutte des places.
 Et, d’autre part, le rapport de force étant ce qu’il est, aller vers un examen un peu plus précis de l’ambivalence entre les potentialités réelles de l’Université, éventuellement révolutionnaires et de façon plus tangible contre révolutionnaires, n’est pas du luxe, afin d’engager des stratégies et des tactiques un tant soit peu adéquates. Qu’il y ait investisse-ment significatif ou non du prolétariat dans l’ESR ne change rien à l’équation d’ensemble de la lutte des classes qui ne peut faire l’économie du rôle joué dans un sens ou dans un autre par les quelque 2,5 millions d’étudiant.es aujourd’hui dans l’ESR en France et du personnel des établissements qui les reçoivent.

Brique par brique, l’ESR au service de « l’économie du savoir »


Les perlimpinpinneries macronistes suivent un processus concret plus large qui vise à rapprocher l’Université réellement existante de sa conception élitaire et au service d’une industrie nationale contrainte de s’ajuster rapidement à l’économie-monde de plus en plus concurrentielle. Ce qui va avec l’idée selon laquelle on serait passé à une « économie du savoir », dans laquelle le système éducatif constitue un avantage comparatif pour la compétitivité nationale, pour l’innovation. L’idée est de concentrer les financements sur quelques organismes d’ESR "de pointe", des sujets stratégiques, et d’optimiser l’accumulation de « Capital humain ». Il y a rupture avec l’Université qui allait avec le compromis fordiste de l’après-guerre, une Université se massifiant qui devait accompagner l’essor de la "classe moyenne", et avec une certaine décentralisation. Cette rupture peut se relier à une crise de ce compromis fordiste (avec notamment un chômage lui aussi massifié), justement, face à laquelle s’est forgée une nouvelle conception "néolibérale", qui soutient donc cette nouvelle recomposition de l’Université et selon laquelle le chômage résulte d’une « inadaptation » des cursus universitaires aux besoins du secteur économique (plutôt que de le voir comme un facteur structurel permettant de faire pression sur les salaires).

La Loi de programmation (LPR) dernière étape en date.

Loi fourre-tout, qui mêlait prévisions budgétaires, modalités de financement, généralisation des statuts précaires et rapprochement avec le privé, elle a suscité une opposition plutôt importante mais impuissante, et a été promulguée en décembre 2020. Au-delà d’annonces tonitruantes sur « un investissement historique » pour l’ESR (en suivant une hausse progressive sur 10 ans, engageant de fait très peu le gouvernement et ne compensant pas la hausse des effectifs), la loi a étendu le fonctionnement « par projet » de la recherche en renforçant la part budgétaire et les prérogatives (couplage financement-évaluation) confiées à l’Agence nationale de la re-cherche (l’ANR), qui avait été créée en 2005 pour mieux « piloter » la recherche, aux dépens des financements pérennes des agents et des laboratoires. Répondre à des appels à projets demande du temps et des ressources, ce sont les groupes de recherche les mieux dotés qui peuvent consacrer plus de temps, de moyens à la réponse aux appels à candidature [3]. Par ailleurs, cela pousse fortement à privilégier les thèmes « à la mode » et suivant de plus en plus directement la commande industrielle sous les habits neufs du développement durable et d’un démocratisme tiédasse inféodé aux perspectives de croissance, au détriment d’une recherche se situant un peu plus sur le temps long vis-à-vis d’enjeux plus diversifiés, qui ne suit pas toujours un processus linéaire. La loi amoindrit également le rôle du Conseil national des universités (CNU), puisque les candidats à des postes d’enseignants-chercheurs ne seraient plus obligés d’avoir la qualification des pairs [4] via le CNU pour postuler : les présidents d’Université pourront donc recruter des enseignants-chercheurs non reconnus par le CNU. C’est ici une des problématiques communes à l’école : les établissements les plus solides se servent dans le "haut du panier", les établissements périphériques se débrouilleront avec des agents potentiellement moins bien formés. La professionnalisation du métier n’a dans l’absolu rien de désirable et ne constitue pas un réel garde-fou sur le long terme, mais il reviendra au seul mouvement social de poser un rap-port de force qui permettra d’en sortir par le haut.
Autre volet de la LPR, l’accélération de la précarisation du travail universitaire. Les statuts précaires (contrats ATER, post-docs, vacataires, etc.) concernent déjà près de la moitié des enseignants-chercheurs ; s’y ajoutent désormais les CDI dits de mission (analogues aux CDI dits de chantier ; des contrats basés sur le temps du projet de recherche, maximum 6 ans) et les professeurs assistants (voies de recrutement calquées sur la "tenure track" américaine). Cette logique renforce les rapports clientélistes entre précaires et titulaires : on se soumet à un titulaire, espérant ensuite être récompensé par un contrat dans un projet de recherche conduit par le titulaire (si jamais il en décroche un, avec des taux de sélectivité des projets tournant autour des 15 %), etc. Donc une tendance au conformisme, à la servilité, à des logiques de temps court. Par ailleurs, les liens entre public et privé se retrouvent renforcés : les entreprises qui, grâce au « crédit impôt recherche » (CIR) [5], bénéficient d’exonérations d’impôt au nom de leur investissements dans la recherche et développement, peuvent désormais embaucher des chercheurs sur des contrats doctoraux ou post-doctoraux de droit privé. Il s’agit d’une dérégulation du doctorat, puisque les doctorants qui réaliseront leur thèse dans les entreprises n’auront potentiellement plus l’obligation d’être rattachés à un laboratoire de recherche public. 
Enfin, le Sénat a ajouté un amendement à la LPR qui sanctionne les mouvements étudiants et des personnels (en dehors de leur service, c’est subtil), plus précisément : « le fait de pénétrer ou de se maintenir dans l’enceinte d’un [tel] établissement sans y être habilité en vertu de dispositions législatives ou réglementaires ou y avoir été autorisé par les autorités compétentes, dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement » est passible de 3 ans d’emprisonnement et 75000 € d’amende, lorsque commis en réunion. C’était donc le volet répressif de la réforme, ouvrant la voie à l’augmentation généralisée des frais d’inscription. Ce point a été remis en question mais le pied reste coincé dans la porte.

L’étudiant homo œconomicus 


La tendance à la subordination de l’Université à la logique du Capital humain a été portée d’abord par les organisations internationales : OCDE, Banque mondiale, etc. qui ont rédigé des rapports et autres feuilles de route autour des an-nées 1990. Mais les expérimentations sur le Chili de Pinochet d’une Université payante ont joué un rôle précurseur. Le processus de Bologne, qui visait une harmonisation européenne des parcours d’études, était traversé par ces idées. En France, il avait donné lieu à la réforme LMD (pour "Licence, Master et Doctorat") dont les textes fondateurs dataient de 2002. Avec la mise en équivalence des enseignements et des « expériences » (stages) en crédits ECTS, que les étudiants doivent capitaliser, on avait déjà cette vision d’un étudiant comme homo œconomicus qui fait des choix rationnels afin d’accumuler du Capital humain qu’il pourra ensuite valoriser sur le « marché » de l’emploi. Ensuite, la vision néocapitaliste de l’Université est mise en place grâce à des relais actifs dans le champ politique, mais aussi issus de la science économique. A titre d’exemple, le rapport intitulé Éducation et croissance d’Aghion et Cohen, produit en 2003 pour le gouvernement, a posé clairement des balises dans ce sens, et reste d’actualité dans la lutte que mène aujourd’hui la bourgeoisie. Partant du constat d’un « décrochage » de l’université française, au moyen d’un gouvernement par des indicateurs économétriques de performance, d’innovation, tout en confirmant le rôle stratégique qu’est censée jouer l’Université dans ce qui est appelé l’économie du savoir, ils préconisaient de refonder l’Université, pour la conformer progressivement à un système. Progressivement, car la réforme devait être menée « pas à pas », « sans proclamation tonitruante », « pour éviter de se heurter à un front de résistance in-terne et externe qui conduirait à l’échec ».

Et de fait, les réformes qui ont suivi ont entamé la mise en place des piliers du système :

1- La création d’un marché interuniversitaire, qui a été mis en place avec la réforme LRU en 2007, réforme dite de « l’autonomie des universités ». Mais il s’agit d’une drôle d’ « autonomie » puisque les universités ne sont pas libres de décider des règles, elles doivent simplement gérer "elles-mêmes" leurs financements. Il s’agit en fait de calquer les structures de direction des universités sur le modèle de l’entreprise privée. Par ailleurs, via les pro-grammes d’ « excellence », l’État concentre les financements sur quelques universités et grands établissements, qui doivent faire rayonner la recherche française [6] ce qui conduit là encore à une polarisation sur quelques établissements souvent situés dans la capitale, au détriment des universités « périphériques », qui sont mises en concurrence.

2- Les formations universitaires sont elles aussi mises en concurrence, grâce à la réforme LMD (ré-forme licence-master-doctorat) d’une part, mais aussi "Parcoursup"

3- Pour faire en sorte que les chercheurs produisent des recherches utiles à « l’innovation » et aux besoins poli-tiques du moment, il faut créer des incitations, des primes indexées sur l’évaluation des chercheurs, mesurée par l’intermédiaire de leurs publications dans des revues dont le « facteur d’impact » sera préférentiellement élevé (non, vous n’êtes pas dans le nouvel épisode de Black Mirror !), à leur capacité à ramener des projets financés à ses collaborateurs. L’idée est aussi de créer un éventail de salaires et de statuts différents, tout en permettant aux Universités une "autonomie de recrutement" (ce qui est déjà le cas pour les personnels administratifs et techniques, entamé par la LRU, prolongé par la LPR), et de reporter la titularisation des jeunes enseignants-chercheurs, sur une période de 6 à 9 ans. 

4- Enfin, suivant cette logique, il faut mettre en place la dérégulation des droits d’inscription, c’est-à-dire augmenter les frais d’inscription à l’Université. Ce qui prépare le terrain au marché du prêt étudiant, déjà observé dans d’autres pays, puisque la poursuite d’études devient un inves-tissement pour l’étudiant, visant à faire fructifier son capital humain, avant de le valoriser par des revenus qui lui permettront de rembourser le prêt… On voit bien que ça risque de pousser à des choix d’études « rentables », donc d’entraîner un abandon de certains domaines moins monnayables sur le marché... Ce volet est difficile à mettre en place puisqu’il entraîne de grandes résistances de la part des étudiants. Un premier pas a été acté avec la loi ORE en 2018 et la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers non-communautaires (non issus de l’UE), en tablant que la plupart des gens s’en préoccupe-raient peu. L’idée de généraliser cette hausse à tous les étudiants est désormais clairement sur la table.

L’illusion de « l’autonomie » de l’université ou de la recherche


Les initiateurs de ce processus et les penseurs qui les ont soutenus ont ainsi repris à leur compte le mot et une rhétorique de l’ « autonomie », chers à de nombreux universitaires puisqu’ils se rapportent à l’idéal humboldtien d’indépendance du savant par rapport aux pouvoirs politique, économique, religieux, qui leur permettrait de pouvoir « dire le vrai sur le monde ». Mais ce tour de passe-passe réussi rappelle simplement que l’appréhension abstraite des questions d’autonomie, de liberté, ou encore d’ouverture dans l’ESR a un prix. Celui d’une belle gueule de bois et des plumes en moins.

Forts des quelques plumes qu’il nous reste, il nous faut rappeler que l’Université s’est toujours trouvée prise dans différents régimes – se succédant et se combinant sur des périodes et en des lieux déterminés – qui ont impliqué une division sociale du travail et des relations particulières avec, a minima, l’administration, l’industrie ; que ces rapports ont évolué. Vu sous cet angle, il faut dire aussi combien le leitmotiv "Sauvons l’Université !" passe à côté d’une dimension cruciale de son objet en suggérant à tort que le rôle de l’Université était indiscutablement positif et est donc à restaurer dans sa pureté originelle en le sous-trayant des forces du Capital et de l’État qui pourraient en revanche s’exprimer en dehors. On ne dira jamais assez qu’il est pertinent d’en finir avec le Capital et l’État. Cependant, que l’autonomie (relative à un aspect déterminé) du champ académique soit forte ou faible, en toute époque, le devenir du champ reste attaché aux autres composantes de la société dans laquelle il évolue. C’est-à-dire que l’état d’un champ relativement autonome n’enlève pas à ce champ son inscription d’ensemble dans une formation sociale et historique, en l’occurrence aujourd’hui une société de classes vis-à-vis de laquelle la neutralité n’existe pas. La subordination de l’activité intellectuelle à des rapports aliénés, fétichisés n’a pas commencé au début de ladite période néolibérale mais bien avant. La multiplicité des formes prises dans le temps et l’espace mériterait d’être détaillée. On se contentera pour l’instant de rappeler que, pour Sohn-Rethel par exemple, la séparation entre activité manuelle et activité intellectuelle s’enracine dans l’échange consécutif à l’émergence du commerce à partir du IIIème millénaire avant notre ère. Plus précisément, cette séparation prend forme, selon lui, avec l’émergence de la monnaie en Grèce au VIIème siècle avant notre ère. "L’intellect séparé a commencé sa carrière à cette époque-là [l’âge de bronze], en se cristallisant dans une classe socialement privilégiée qui en tirait la possibilité d’exploiter les autres" résume l’auteur de la préface [7]. Pour revenir à la période proprement capitaliste qui nous intéresse davantage, comme l’a rappelé le collectif Palim Psao [8] :
"« L’Université moderne, en France, s’est constituée entre 1870 et 1900, à l’époque du capitalisme du libre-échange autour d’une certaine forme d’ « autonomie » limitée vis-à-vis de la sphère politique. Mais ce que la nostalgie pour la vieille idéologie de l’Université libérale bourgeoise d’un Christophe Granger (auteur de "La Destruction de l’université" chez Hazan [Éditions La Fabrique]) ne peut pas voir, et bien avant lui le réformisme des profs de fac en Mai 68 dont la défense de leur autonomie faisait déjà rire tous les radicaux, c’est le lien intrinsèque entre la naissance de la société capitaliste et la constitution de l’Université moderne au XIXe siècle. C’est fantasmer l’usine universitaire moderne que de la décontextualiser du monde de rapports sociaux dans laquelle elle prend naissance. L’Université n’a jamais été un en-dehors, dans une autonomie moyenâgeuse et une indépendance vis-à-vis de la société capitaliste, en ce sens où fonctionnellement elle dépendait déjà des besoins et des péripéties de la forme-sujet du type de société dont elle allait devenir docilement une dimension interne à sa reproduction d’ensemble." »


La pertinence d’un investissement tactique de l’ESR dans un contexte donné peut être débattue. Il s’agira dans tous les cas de ne pas laisser sur le bord de la route la critique de l’institution et de son rôle dans la société bourgeoise sur la longue durée, ni de perdre le fil d’un dépassement plus large et ambitieux, sans quoi il est à craindre de retomber éternellement dans de vieilles recettes infructueuses reconduisant le pire.

Toute personne avide d’action et de nuance sur la place des Universités dans l’ESR a des chances de voir sa patience et sa fidélité récompensées dans un prochain numéro, dans la limite des forces qui ont effectivement été mises en jeu dans les dernières luttes de l’ESR.

Les Startex du Sup’ de Twex Inc.

Notes

[2Suivant Bihr (La novlangue néolibérale, 2007), "Capital humain : Par cet oxymore (comme si le capital pouvait avoir quoi que ce soit d’humain !), le discours néolibéral désigne en fait la force de travail, les capacités physiques, morales, intellectuelles, esthétiques, etc., que tout sujet humain, en fonction du degré de civilisation de la société qui est la sienne et de sa position dans la division sociale du travail, met en œuvre dans les tâches productives qu’il effectue et que, dans le cadre du rapport capitaliste de production il est contraint de mettre en vente pour obtenir en contrepartie un salaire. Oblitérer le concept de force de travail, c’est évidemment masquer la source de toute valeur, le travail humain, la mise en œuvre productive de la force de travail, ainsi que le secret de la valorisation du capital lui-même, l’exploitation de cette même force de travail, plus exactement de la combinaison des innombrables forces de travail individuelles que le capital s’approprie. Autrement dit, c’est occulter l’exploitation et la domination du travail par le capital." (2)

[3On retrouve là la vision selon laquelle la compétition accrue conduit à une meilleure performance. Antoine Petit, PDG du CNRS nommé par le gouvernement, disait ainsi à propos de la loi de programmation de la recherche (LPR) : « Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire - oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies » (Les Echos, 26/11/2020)

[4Chaque section (établie principalement sur des bases disciplinaires) comprend à peu près à pari-té des collègues élus et des collègues nommés par le ministère de tutelle. C’est une première balise à la constitution d’un groupe professionnalisé qui se donne des règles de fonctionnement en prenant part à la définition par exemple des attendus de base .pour l’exercice de la fonction d’enseignant-chercheur.

[5Le "crédit d’impôt en faveur de la recherche" (CIR) est, en France, une réduction d’impôt calculée sur la base des dépenses de recherche et développement engagées par les entreprises. Il est dé-ductible de l’impôt sur le revenu ou sur les sociétés dû par les entreprises au titre de l’année où les dépenses ont été engagées. […] In fine, l’objectif du CIR est de permettre à la France d’obtenir un effort de recherche égal à 3 % du PIB, dont 1 % pour le public et 2 % pour le privé - https://fr.wikipedia.org/wiki/Cr%C3...

[6L’objectif est de les faire figurer dans le « classement de Shanghai ». Le classement universi-taire des universités mondiales par l’université Jiao Tong de Shanghai ou classement de Shanghai (appellation commune de l’Academic Ranking of World Universities en anglais, ou ARWU) est un classement des principales universités mondiales, établi par des chercheurs de l’université Jiao-tong de Shanghai en Chine. Ces institutions sont classées selon un indice unique calculé à partir de six critères quantitatifs, notamment le nombre de publications dans les deux revues scientifiques Nature et Science, le nombre de chercheurs parmi ceux qui sont les plus cités, le nombre de prix Nobel scientifiques et de médailles Fields attribués aux anciens élèves et aux personnels de l’uni-versité, et un critère de productivité rapporté à la taille du corps enseignant si elle est connue.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Class...

[7La pensée-marchandise (Sohn-Rethel, 2010). Ce philosophe allemand (1899-1990) spécialiste d’épistémologie était proche du marxisme critique de l’École de Francfort avec qui il a collaboré.

[8De la misère en milieu universitaire de gauche : pour une critique du lien interne entre Université et capitalisme (Palim Psao, 2018) ; on peut dire aussi comment on entend dépasser l’apparente clôture sur elle-même de la critique marxienne purement catégorielle propre au courant de la critique de la valeur en ne se limitant pas à l’approche par la forme-sujet générique et en ramenant notamment celle-ci sur le terrain de la lutte des classes et de l’évolution des contradictions à laquelle elle s’affronte ; cf. prolongement dans la partie à venir portant sur les luttes de l’ESR.(8)

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