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CA 322, été 2022

La guerre dans tous ses États

vendredi 15 juillet 2022, par Courant Alternatif

Cet article reprend largement des éléments de deux posts de blog parus dernièrement à propos de la guerre en Ukraine, qui nous ont paru particulièrement pertinents et explicatifs. Il s’agit de « Adieu la vie, adieu l’amour… Ukraine, guerre et auto-organisation » de Tristan Leoni, publié le 8 mai 2022, et de « La paix, c’est la guerre » de Gilles Dauvé, sorti courant juin 2022. Ces deux articles traitent - globalement - d’un même sujet, à savoir replacer le conflit entre la Russie et l’Ukraine dans une perspective historique et politique plus large, ainsi qu’à interroger les possibilités d’actions militantes sur place et en France. C’est pourquoi nous mélangerons dans l’article qui suit des passages des deux posts mentionnés, sans pour autant sous entendre qu’ils disent exactement la même chose. Nous remercions les auteurs de ne pas tenir rigueur du plagiat éhonté qui est fait de leurs excellents articles.


Les raisons d’une guerre

Comme en 1914, la propagande guerrière se cherche des justifications du côté de la morale, du Bien contre le Mal, de l’agressé contre l’agresseur, de la démocratie contre l’autoritarisme et la dictature. Il y a cent ans, déjà, le jeu des alliances ne visait qu’à défendre la Serbie, dix fois plus petite que l’Empire austro-hongrois qui lui déclarait la guerre, non ? « Mais on n’explique plus les causes de la Première Guerre mondiale de la sorte. L’initiateur ou l’incident déclencheur d’un conflit n’est qu’un élément d’une situation d’ensemble bien plus complexe (1). » En effet, « la distinction agresseur/agressé indique le lieu d’éclatement d’un conflit, non sa cause ni sa logique (2). »

Dans le cas de la guerre en Ukraine, loin de n’être la décision que d’un seul homme, Poutine, qui serait fou (ou malade suivant les commentateurs), le passage au stade de l’invasion s’explique par un contexte de concurrence capitaliste inter impérialiste et (géo)politique lourd de tensions, radicalisées depuis 2014 (3) :
« - la rivalité entre États-Unis et Russie à propos de l’approvisionnement énergétique de l’Europe ;

  • l’accroissement ces dernières années du déploiement de troupes de l’Otan dans la région (pays baltes, Pologne et Roumanie) ;
  • l’augmentation des livraisons d’armes occidentales à l’Ukraine en 2021 et donc la montée en puissance de l’armée ukrainienne, qui, dans le futur (mais à quelle échéance ?), pourrait être assez forte pour reconquérir les territoires sécessionnistes du Donbass ou, du moins, pour s’opposer efficacement à une nouvelle intervention russe ;
  • l’évolution et l’échec des négociations sur le statut de l’Ukraine (neutralité ? démilitarisation ? adhésion à l’Otan ?) et du Donbass (autonomie ? indépendance ?) y compris dans les semaines précédant l’offensive ;
  • les déclarations de Joe Biden, qui, alors que les États-Unis dénoncent l’imminence de l’invasion russe, annonce qu’il n’a « pas l’intention de déployer des forces américaines ou de l’Otan en Ukraine » (25 janvier 2022) – ce qui, en diplomatie, peut être interprété comme un « bon pour accord » ;
  • des pays européens qui apparaissent faibles, divisés, et trop dépendants de la Russie pour lui infliger de nouvelles sanctions économiques ;
  • des éléments qui aujourd’hui nous échappent – certains experts évoquent un possible revirement de la Russie autour des 21-23 février ;
  • une fenêtre d’opportunité qui semble se refermer (1). »

D’autant que pour Gilles Dauvé, l’infériorité de l’économie russe (et avant elle soviétique) par rapport à celle des USA la contraint davantage à recourir à la force armée directe sur ses voisins pour asseoir la domination de sa classe dirigeante : « Inapte à rivaliser sur le marché mondial et à investir à l’étranger (comme y réussit la Chine), la classe dirigeante russe n’a pour seule garantie de continuité que la priorité à la puissance militaire (2). » Ce qui pouvait paraître inconcevable n’est finalement qu’une option sur la table dans le jeu des impérialismes. L’Ukraine est aujourd’hui d’un intérêt géopolitique très stratégique, car l’extension du bloc occidental jusqu’aux frontières de la Russie a fait disparaître la protection dont elle bénéficiait, « derrière des satellites limitrophes servant de tampon entre deux blocs séparés mais jamais étanches : cette marge n’existe quasiment plus (2). »

La rationalité de la guerre

Le seul juge de la rationalité du déclenchement d’une guerre et des modalités dans laquelle elle se déroulera, ce sont les classes dirigeantes des belligérants. Quitte à sacrifier des millions de personnes durant le conflit : « Lors de la guerre sino-japonaise, en 1938, le gouvernement nationaliste fait détruire les dignes du fleuve Jaune pour retarder l’avance des troupes nippones : objectif atteint, et l’inondation tue 500.000 Chinois. Probablement le plus grand crime de guerre de toute l’histoire, avec cette particularité d’avoir été infligé par une armée à sa propre population. Le jour où un gouvernement, quel qu’il soit, estimera raisonnable de tuer 500 millions de personnes pour en sauver un milliard, il le fera (2). »

La rationalité de la guerre impérialiste s’estime à l’aune des gains possibles par rapport aux coûts engagés. Et la Russie ne veut pas revenir les mains vides. D’ailleurs, il faut considérer la « différence entre les visées politiques et les objectifs militaires, lesquels se doivent d’être plus amples que les premières pour permettre de s’emparer de places qui serviront de monnaie d’échange lors de négociations futures (1). » Malgré cela, les buts initiaux du Kremlin, certainement une guerre rapide avec prise du pouvoir à Kiev, n’ont pas été réalisés. Et la nouvelle stratégie d’annexion de l’Est de l’Ukraine permettrait de remplir une partie des objectifs, et de placer la Russie dans une position de force à la table des négociations. Toutefois, dans le cas d’une radicalisation de ces affrontements avec une forte résistance ukrainienne dans le Donbass, le risque de l’escalade existe, d’autant que les alliés américains n’ont pas l’air disposés à faire cesser le conflit. Malheureusement, « si un emploi futur des armes atomiques n’est pas certain, il serait naïf de l’exclure au motif qu’il aurait des effets catastrophiques pour l’humanité, mais également pour les maîtres du monde, attachés à leur position et leurs privilèges (2). »

Perspectives sur place : auto-organisation ?

Il ne s’agit pas de juger, depuis notre canapé, ce que font des personnes dans une situation où leur quartier est rasé par les tanks, d’autant que nos prises de positions n’ont absolument aucune conséquence sur place… « A quoi peut servir un principe internationaliste quand votre village est sous le feu d’un char russe ? Jusqu’où les travailleurs ukrainiens doivent-ils aller pour simplement se défendre contre une agression militaire ? A ceux qui se trouvaient dans le ghetto de Varsovie, à Srebrenica ou au moment d’une attaque de Daech, était-il possible de dire de ne pas prendre les armes parce qu’elles pourraient leur être fournies par des nationalistes, ou que leur résistance s’aligne sur les intérêts de l’une des grandes puissances impérialistes ? », demandait un participant à une discussion organisée par Angry Workers le 12 mars 2022, à quoi il répondait : « Je ne crois pas que ce soit possible (2) (4). » En revanche, les discours produits ici et là-bas, les références mobilisées et les injonctions à l’action nous concernent, et c’est de cela qu’il sera question, car justement, nous avons la chance de « profiter d’un cadre relativement confortable afin de réfléchir posément aux événements en cours. Nous aurions tort de ne pas en abuser, car ce cadre disparaîtra peut-être plus vite qu’on ne le croit (1). »

Une fresque murale représentant une vierge portant un Javelin, un lance-missile antichar, à Kiev, en mai 2022. Le javelin, fourni en nombre par l’OTAN, est devenu un symbole de la résistance ukrainienne, notamment sur les réseaux sociaux

On a beaucoup débattu dans les milieux radicaux des milices auto-organisées, d’obédience anarchiste, se constituant en régiment au sein de la défense territoriale ukrainienne, avec, d’après elles, un certain degré d’autonomie (« ce qui, on l’aura compris, signifie un degré certain de subordination (1) »). Cette forme d’auto-organisation n’est finalement pas indépendante de l’État ukrainien, qui donne les ordres, fournit les armes, bénéficie de la formation et du renseignement des États-Unis. Et, à terme, devant l’ampleur et la reconfiguration du conflit, ces groupes ne peuvent que s’éclipser derrière les ce qui ressemble de plus en plus à une guerre « classique » (« celle du choc entre vastes unités lourdement équipées, au sein desquels la coordination, le mouvement, les fortifications, les duels d’artillerie et les flux de munitions et de carburant deviennent centraux (1) ») et de moins en moins à la guérilla urbaine que l’on a pu imaginer fin février et début mars. Devant la « vraie » guerre, le seul rôle qui a pu être attribué à la défense territoriale « est avant tout de décharger les militaires les mieux formés des tâches les plus ingrates et chronophages : surveiller les arrières (entrepôts, ponts, etc.), patrouiller dans les villes, imposer le couvre-feu et lutter contre les pillages (1). »

Ainsi, l’autonomie à la fois de la population et des groupes anarchistes est toute relative : « Il n’y a pas un peuple ukrainien combattant à côté de l’État sans être dominé ni encadré par lui. A ce sujet, la référence à la guerre d’Espagne est particulièrement malheureuse : à l’été 36, ceux des anarchistes qui acceptaient le maintien d’un gouvernement bourgeois sous prétexte qu’il n’avait pas le vrai pouvoir, lequel aurait été aux mains des masses populaires menant la guerre anti-Franco par leurs organisations autonomes, ont été cruellement démentis moins d’un an après. Mai 37 a montré qui détenait le pouvoir : la République a réprimé les plus radicaux, mis au pas les milices ouvrières, transformé définitivement le mouvement insurrectionnel en guerre de front, gagnant la partie contre les prolétaires avant de la perdre contre Franco (2). »

Ce qui cimente ici les personnes impliquées dans le conflit, c’est à la fois la stabilisation de l’État ukrainien, qui ne s’est pas effondré malgré les conditions de la guerre, et c’est la consolidation de la nation ukrainienne, qui n’avait jusqu’ici jamais vraiment été réalisée. En France, ou en Ukraine, il y en a pour se satisfaire et glorifier ce nationalisme ; « mais s’ils en espèrent ensuite une profonde transformation sociale, il est douteux que l’union nationale lui soit favorable : « le peuple » rassemblant tous les Ukrainiens, toutes classes confondues (excluant seulement le cas échéant les collaborateurs de l’ennemi), l’après-guerre n’ira pas contre les intérêts des possédants (2). » Faire la guerre, cela reste faire la guerre de sa bourgeoisie, et l’argent qui y est investi n’ira pas ailleurs (hôpitaux, écoles). En revanche, dans l’hypothèse d’une fin de conflit avec partition de l’Ukraine au profit de la Russie, un plan de reconstruction de la partie « occidentale » et le développement économique qui y serait associé, parachèverait l’État-nation ukrainien, un processus historique qui permet de « réunir des composants souvent fort divers par la langue, l’origine ou la religion, grâce à la possibilité d’un développement capitaliste autocentré sur un territoire maîtrisé, militairement mais aussi fiscalement (2). » Pas sûr que les prolétaires ukrainiens en sortent gagnants.

Agir ici ?

Face à l’absence d’une force autonome à soutenir sur place, nous sommes relativement démunis pour agir ici. Il semble pourtant que « plus les temps sont moroses, plus l’injonction à agir est forte : il s’agirait d’être efficace, d’« avoir un impact » sur le réel alors que le mouvement révolutionnaire n’en a peut-être jamais eu aussi peu… (1) », un peu de la même manière qu’au moment du confinement ou de la « rentrée sociale ». Certains soutiennent les camarades des milices sur place, mais il faut souvent pour cela « minimiser le caractère militaire de la question ». Par là, le risque est grand d’idéaliser le combattant ukrainien, comme cela a pu être fait pour celui (ou celle) du Rojava. Plus la distance est grande, plus il est facile de voir de l’émancipation et de la résistance.

Les questions que l’on se pose aujourd’hui pour le rôle des camarades en Ukraine risquent fort de se présenter à nous dans un futur plus ou moins proche, même si « tout est fait pour nous persuader que les États contemporains cèdent à la violence militaire pour des motifs extérieurs à la nature profonde d’un système capitaliste supposé promoteur de paix. Au XXIe siècle, si la Russie part en guerre, la cause en serait le retour d’un nationalisme heureusement dépassé à l’Ouest mais ravivé à l’Est par un pouvoir dictatorial aux ambitions démesurées (2). »

Certes, la guerre n’a jamais vraiment disparu en Europe, mais, « contrairement au sort de la Bosnie autrefois, l’enjeu ukrainien est crucial, parce qu’il touche au cœur d’une Europe où se trouve un des principaux foyers industriels, financiers et commerciaux du monde. Il est crucial car il voit s’affronter certaines des principales puissances de la planète, y compris des puissances nucléaires, qu’il mobilise des forces mécaniques et humaines considérables – s’il y a un retour, c’est celui de la guerre de haute intensité – et qu’il a d’ores et déjà des répercussions économiques gigantesques (1). »

« Un processus déjà sensible depuis plusieurs années s’accélère soudainement (1). » Les budgets militaires, déjà en croissance avant la guerre en Ukraine, explosent un peu partout (5), notamment en Europe, où on assiste à la remilitarisation de l’Allemagne. L’économie mondiale poursuit sa course folle, et la guerre redevient pour nous une de ses modalités d’exercices. Au niveau géopolitique, « les blocs se constituent, se formalisent. Le risque serait que la guerre en Ukraine, malgré son lot d’horreurs, ne soit qu’une escarmouche annonçant des conflits d’une autre ampleur, à court ou moyen terme (1). »

Pour finir sur une note absolument pas optimiste, on peut facilement dire que tout est prêt pour que tout empire : « nous ignorons les lignes de fracture et la délimitation des « camps » engagés dans de futurs conflits. Mais nous savons que les rivalités entre grandes puissances capitalistes – États-Unis aujourd’hui dominants, Chine, Russie renaissante, Union Européenne jusqu’ici incapable de se constituer en entité politique – accumulent les conditions pour des guerres régionales et un jour mondiales (2). »

Bricolage des articles par zygaena, juin 2022

Notes
(1)    Adieu la vie, adieu l’amour… Ukraine, guerre et auto-organisation, Tristan Leoni, publié le 8 mai 2022 sur le blog ddt21.noblogs.org
(2)    La paix, c’est la guerre, Gilles Dauvé, juin 2022 sur le site troploin.fr
(3) Ukraine Russie : les raisons du conflit, paru dans Courant Alternatif n°321, juin 2022
(4) Gilles Dauvé précise : « Au passage, il est abusif de comparer les Ukrainiens forcés de trouver des moyens de se protéger contre l’invasion, et les insurgés du ghetto de Varsovie en 1943. Dos au mur, quasiment sans appui extérieur et voués à une mort certaine, les Juifs du ghetto ont préféré périr les armes à la main. Les Ukrainiens de 2022 ont heureusement plus d’une unique option. »
(5) Voir la campagne dans la Région Auvergne-Rhône-Alpes « La guerre se fabrique à côté de chez vous ! », par l’Obsarm et la NINA-Lyon, contact : nina-lyon@riseup.net et dans Courant Alternatif n°320, mai 2022

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