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CA 327 février 2023

« La révolution et nous. La théorie critique de 1789 à nos jours. »

Critique du livre

jeudi 23 février 2023, par Courant Alternatif


Alexander Neumann est professeur d’université à Paris 8, formé par des J.M. Vincent, et se veut le relais de ce que l’on appelle « l’école de Francfort  » (Adorno, Horkheimer, Negt, …) et des intellectuel·les proches de ce courant (Marcuse, Angela Davis, …). Ce livre couvre, de la révolution française à nos jours, l’histoire de la théorie critique d’un point de vue que l’on peut qualifier de marxien libertaire, c’est-à-dire d’une analyse marxiste pensée comme dialectiquement en mouvement car en interaction avec le réel, et donc critique d’un marxisme figé et dogmatique et, par là, des organisation politiques prétendant porter l’émancipation à la place des opprimé·es. Mais l’axe central est une critique des courants de la « gauche radicale  » actuellement dominants, notamment chez les féministes, qui renient Marx ou le déforment en se centrant sur les identités et la défense des minorités, rompant avec une analyse globalisante du cadre social actuel car même les analyses basées sur l’intersectionnalité réduisent la dynamique dialectique du réel.
Pour A. Neumann, il y a eu une fracture dans la filiation de la pensée critique issue de Marx à partir des années 1970 (réaction néolibérrale). Convaincu que les théories révolutionnaires, ou contre-révolutionnaires, émergent des évènements réels, car ce réel bouscule les cadres théoriques, l’auteur se veut optimiste et se pose en relais entre la théorie critique passée et celle à venir. La pensée critique comme la réalité sociale sont dynamiques et contradictoires et il veut renouer avec le fil rouge de la révolution et des théories corollaires structurées autour de la lutte des classes, lutte des classes comprise au sens large où c’est le rapport au travail (y compris l’activité de reproduction sociale non rémunérée) qui structure les contradictions sociales via le fétichisme de la marchandise (reprenant à son compte, mais en se démarquant des limites de ce courant, toute la critique portée par le courant « critique de la valeur  » envers le marxisme orthodoxe qui, lui, réduit la lutte de classe à la lutte des salarié·es d’entreprises). Sans prétendre à l’inéluctabilité de la révolution ni à son arrivée prochaine, A. Neumann se solidarise des révoltes passées et présentes (comme les Gilets Jaunes) en les inscrivant dans une lutte de classes qui réapparait au grand jour depuis peu… et montre que la révolution émerge toujours quand on ne l’attend pas. Ce livre discute de beaucoup d’auteurs ou autrices et certains cadres conceptuels sont parfois difficilement accessibles aux personnes n’ayant pas de culture philosophique ou de connaissances historiques des courants politiques. Mais cela ne freine pas l’intérêt de ce livre qui rend compte de la dynamique des idées inscrite dans la dynamique sociale  ; et la critique du marxisme orthodoxe et de la postmodernité trouvent par là des bases clarifiées. Structuré autour de 15 « moments  » différents, le livre débute par la révolution française qui est abordée dans une perspective opposée à ce que les historiens officiels en font aujourd’hui. Proche des analyses de Daniel Guérin, il montre la dimension « révolution permanente  » (au sens où les opprimé·es portent le potentiel révolutionnaire même lorsqu’il est récupéré par la bourgeoisie), ses côtés féministes (en critique d’Olympe de Gouge encensée actuellement alors qu’elle était royaliste, proche de la reine) et anticolonialistes (révolution haïtienne entre autres).
A partir de ce premier chapitre, les analyses de Kant puis de Hegel sont discutées. Pour une personne n’ayant jamais lu ces auteurs, la lecture est intéressante car les théories discutées le sont dans leurs contextes historiques. Puis arrive la pensée critique du milieu du XIXème siècle avec comme auteur central Marx. C’est un Marx différent de celui présenté par le courant marxiste orthodoxe, on y comprend toute la subtilité et l’actualité des analyses de Marx à l’opposé d’un marxisme dogmatique  ; entre autres, la dictature du prolétariat (terme utilisé une seule fois par Marx et qui n’est plus utilisable détaché de son contexte) et le matérialisme historique (jamais utilisé par Marx) sont critiqués du point de vue de Marx lui-même.
La révolution des conseils (Allemagne, Hongrie entre autres) est vue en critique du Léninisme (enfermé dans le même dogmatisme partitaire que Kausky) et de Trotsky (politiquement autoritaire). La partie sur Freud nous apprend sa solidarité avec les révolutions post-première guerre mondiale et avec le courant marxiste critique du stalinisme qui émerge en Allemagne au moment de la révolution allemande (Adorno, Horkheimer, …).
Suivent alors des développements sur Heidegger en caractérisant clairement que ce philosophe était fondamentalement nazi. Cette partie servira ensuite à montrer les liens philosophiques de beaucoup d’intellectuel·les contemporains avec Heidegger. Il n’est pas aisé d’intégrer tous les enjeux de cette discussion mais, pour synthétiser, et en espérant ne pas déformer l’idée générale, Heidegger pose une ontologie fondamentale à l’être (donc à l’humain) anhistorique, en opposition à une vision dialectique (dynamique et interactive) de l’humain comme être social. On trouve chez beaucoup d’intellectuel·es actuel·les une filiation avec Heidegger via le refus d’une telle approche dialectique et un enfermement dans une ontologie fondée sur « une épistémologie de l’identité  » (Althusser, Foucault, Butler, …), pensée qui interdit toute dimension émancipatrice globale. Après la seconde guerre mondiale, le marxisme « soviétique  » domine, c’est-à-dire un marxisme dogmatique et simpliste. Emerge une critique de ce marxisme via les intellectuel·les issues de l’école de Francfort (Adorno, Horkheimer) auxquels s’associent Marcuse ou Angela Davis et qui s’opposent à la vision Althusserienne (marxisme figé et purement théorique). Le courant critique sera marginalisé, le marxisme orthodoxe sera, lui, balayé par les évènements politiques et l’émergence de ce qu’on appelle la French Theory (qui englobe  : Foucault, Deleuze, Derrida,    ….). Ce courant de la French Theory entrainera les positions dites postmodernistes qui deviendront quasi hégémoniques, accompagnant la réaction néolibérale du milieu des années 70 à nos jours. Le pont entre la pensée critique antérieure et sa résurgence dans les années 90 passera… par le Punk (cette partie est intéressante mais peut-être critiquable).
La fin du livre pose une critique radicale des courants dominants actuels, notamment féministes, enfermés dans la défense des identités et minorités. En s’appuyant entre autres sur le « Manifeste féministe pour les 99%  » (Arruzza, Bhattacharya et Fraser), il montre qu’une pensée critique émerge de nouveau, reprenant la filiation avec un marxisme ouvert, et est porteuse de bien plus d’espoir émancipateur que les courant postmodernistes. Au bilan, ce résumé passe sous silence bien des développements très intéressants car ce livre est riche d’enseignement sur l’histoire des idées en lien avec les contradictions sociales de leurs époques. In fine, il nous montre que le courant libertaire critique de la postmodernité et portant la lutte des classes comme centrale (au sens de la dimension globalisante que génèrent le rapport au travail et le fétichisme de la marchandise) a une filiation avec tout un courant révolutionnaire passé et nous donne par là des armes pour nos actions militantes actuelles et à venir. A savoir que A. Neumann est allemand et il fait parfois référence à des problèmes de traduction de textes allemand (Hegel entre autres) en français ou en anglais, ou des déformations volontaires par le marxisme soviétique des textes de Marx, entrainant des contresens chez certain·es théoriciennes. En s’appuyant sur les textes originaux, A. Neumann nous donne une autre lecture enrichissante de certains textes (notamment Marx).

H.

« La révolution et nous. La théorie critique de 1789 à nos jours. »
Alexander NEUMANN, éditions La Brêche, 2022.

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