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CA 317

Libye, entre élection et divisions

lundi 14 février 2022, par Courant Alternatif

Depuis plus de dix ans la société libyenne patauge dans un marécage de boue et de sang, de corruption et de guerre sans merci, prise en otage par une classe politique et financière, nationale et internationale, qui mène une lutte sans merci pour le pouvoir, l’argent et le pétrole.


Depuis plus de dix ans la société libyenne patauge dans un marécage de boue et de sang, de corruption et de guerre sans merci, prise en otage par une classe politique et financière, nationale et internationale, qui mène une lutte sans merci pour le pouvoir, l’argent et le pétrole.

Régulièrement les élections ou la promesse d’élection servent à faire croire à la population qu’elles sont la solution face à la division et au désaccord politique, afin de la faire patienter et marcher au pas. L’état de calme relatif en Libye consécutif à l’accord du Forum de dialogue politique conclu à Genève (février 2021) pour former un gouvernement d’union nationale et organiser des élections le 24 décembre n’a pas fait long feu face aux querelles politiques et aux conflits d’intérêts. Le report du scrutin de décembre 2021 faute de consensus sur la légalité de ces élections et contestation de la loi électorale devrait permettre la mise en cause de candidatures controversées : celles du général/maréchal Khalifa Haftar et du fils de Kadhafi, Saïf al-Islam Kadhafi, recherché par le tribunal international pour crime du guerre.

La genèse de l’État libyen

Historiquement, en Libye il n’y a pas d’expérience « politique » dans le sens politicien du terme avec élections, partis politiques, institutions étatiques, débats contradictoires… L’État libyen n’aura pas duré 20 ans, de 1952 à 1969 sous la forme d’un royaume fantomatique mis en place par les Anglais. En Afrique du Nord, le premier État disposant d’un gouvernement républicain a été la République Tripolitaine entre 1918 et 1922. En revanche à l’Est, le 1er mars 1949, l’émir Idriss de la confrérie des Sanoussi, proclame l’indépendance de l’Émirat de Cyrénaïque, une sorte de mini-état sur le territoire de la Cyrénaïque. Cette proclamation ainsi que l’incapacité des grandes puissances à se mettre d’accord sur le statut de la Libye poussent l’ONU à se prononcer pour l’indépendance des trois provinces libyennes, votée le 1er janvier 1952, avec pour souverain Idriss Ier, désormais roi de Libye. Les élites citadines de Tripolitaine réclament un État central ayant Tripoli pour capitale alors que les élites de Cyrénaïque sont plus favorables au fédéralisme et au système monarchique. C’est ce dernier qui est adopté en 1952 et qui laissera la place à un État central en 1963 après la découverte du pétrole.

A partir des années 60 l’argent du pétrole commence, non pas à « ruisseler » mais plus tôt à "suinter" goutte à goutte sur la population qui alors vivait en majorité dans des bidonvilles ou sous des tentes bédouines dans le désert. S’appuyant sur la constitution du 7 octobre 1951, un embryon d’État se forme avec institutions publiques, parlement, … mais seulement d’un point de vue formel car la population est en grande partie exclue du processus, marginalisée au profit d’une petite bourgeoisie citadine constituée de notables et de commerçants. L’arrivée de Kadhafi en septembre 1969 par un coup d’État a stoppé net cette probable évolution vers un système de démocratie représentative selon les critères du capitalisme européen et/ou anglo-saxon. Kadhafi a opté pour une étrange démocratie directe imposée et dirigée par lui seul sans aucune concertation, c’est pourquoi les Libyen·nes ne se sont jamais approprié ces nouvelles institutions "populaires" sensées être gérées par le peuple, comme les comités populaires, les assemblées populaires, les comités de quartier ou les diverses coopératives. Face aux pressions internationales, à l’hostilité de la classe moyenne, Kadhafi devant l’échec de son système charge son fils Saïf de mettre en place un programme ultra-libéral qu’il nomme : "la Libye de demain" (2004). Cela commence par la privatisation des entreprises publiques et l’ouverture du pays aux lois du marché capitaliste. La transition vers une économie de marché capitaliste libre, dans un état d’économie rentière qui dépend des exportations de pétrole, projet formulé dans son volet économique, par le Monitor Group, organisation internationale américaine de conseil économique et stratégique, sous la direction de Michael Porter, professeur à la Harvard Business School, est conforme à la pensée économique capitaliste d’origine américaine la plus idéologiquement extrême. The Libya Tomorrow Project = La Libye de demain était le programme de travail des gouvernements de Shukri Ghanem et d’Al-Baghdadi Al-Mahmoudi (2003/2011), dans la plus pure tradition inégalitaire de l’idéologie économico-politique néolibérale. Les gouvernants libyens l’ont établi législativement, en promulguant un certain nombre de lois et de décisions pour une transition vers un système d’économie de marché libre. Et c’est à ce moment-là, où la Libye commence à libéraliser son économie, que le capitalisme mondial détruit ce pays, pour ensuite dix ans après imposer ce même système qui était en train de se développer. Ce paradoxe nous met devant l’impossibilité d’expliquer la guerre de l’Otan contre ce pays uniquement en termes économiques.
De fait le pouvoir attire à lui, comme un aimant, toute sorte de parasites intellectuels, politiques et financiers. Opportunistes avides de fric et de puissance, ils constituent un agglomérat opaque autour du pouvoir en place et bénéficient de positions et de postes prestigieux et avantageux financièrement. C’est de là qu’a surgi la plupart des dirigeants politiques libyens depuis 2011 jusqu’au premier ministre actuel Abelhamid Dbeibah, homme d’affaire possédant une fortune colossale bâtie avec son frère Ali Dbeibah, ami très proche et confident de Kadhafi.

La structure de l’état libyen actuellement - janvier 2022

  1. la Chambre des représentants ou Parlement
    Le Parlement avec 200 membres élus le 25 juin 2014, est en fonction depuis le 4 août de la même année. Divisé en deux avec d’une part des députés qui se réunissent dans la capitale, Tripoli, et l’autre partie du parlement qui se réunit dans la ville de Tobrouk, dirigée par Aqila Saleh, soutien de l’armée du général Haftar, celui qui a lancé une attaque (ratée) sur Tripoli début avril 2019, pour imposer une dictature militaire.
  2. Le Conseil présidentiel
    Ce conseil présidentiel dirigé par Muhammad al-Mnefi, et deux vice-présidents Abdallah Al-Lafi et Mousa Al-Koni est issu des discussions du dialogue libyen à Genève en 2021.
  3. Le conseil suprême de l’État, sorte de congrès pré-existant, est une autre structure consultative composée de 145 membres, présidé par Khaled Al-Meshri du parti islamiste Al Adala wa Al-binaa.
  4. Le gouvernement d’unité nationale présidé par Abelhamid Dbeibah est composé de 35 ministres dont 5 femmes, issu également du dialogue libyen de Genève (2021).

En plus de ces entités politiques, il existe deux institutions économiques indépendantes car affiliées à aucun parti mais d’importance capitale.
D’une part, la National Oil Corporation (NOC), compagnie pétrolière nationale de la Libye, qui est l’acteur principal de l’industrie pétrolière libyenne en contribuant à la moitié du PNB libyen. Son président actuel est Mustafa Sanalla, à la tête de la compagnie pétrolière nationale depuis 2014.

Le dinar libyen …
sans commentaires et sans enquête criminelle
(La banque centrale a modifié le taux de change du dinar :
1$ = 4,5 dinars au lieu de 1,5 dinar)

D’autre part, la Banque Centrale Libyenne, (siège social à Tripoli) gestionnaire de l’économie du pays, a aussi des attributions multiples comme organiser et émettre du papier et des pièces de monnaie, maintenir la stabilité de la monnaie à l’intérieur et à l’extérieur de la Libye, gérer les réserves d’or et de devises étrangères de l’État. Malgré son rôle de plus importante institution souveraine du pays, elle a été‪,‬ à son tour divisée entre l’Est et l’Ouest, ce qui complique les décisions et sa mission. Ainsi le gouverneur de la succursale de Benghazi à l’Est en empruntant auprès des banques de la région a porté la dette publique de l’État à plus de 50 milliards ; il utilise les fonds pour alimenter les guerres et contrats d’armement du général Haftar ; et pensant résoudre le problème de liquidité il a fait imprimer des devises en Russie pour plus de 4,5 milliards de dinars libyens (un peu plus d’un milliard de dollars) entraînant une baisse de la valeur d’achat de la monnaie libyenne et une inflation importante de la masse monétaire hors banque. Début décembre, Siddiq Al-Kabir, directeur à Tripoli, et son adjoint, Ali Al-Hibri, à Benghazi, se sont rencontrés pour lancer un processus d’unification de la Banque Centrale.

Résumé des épisodes précédents

L’accord de Skhirat, malgré l’entêtement d’Haftar à ne pas le reconnaître, reste la seule initiative politique dont tous les organes libyens existants tirent leur fragile légitimité. Le FDPLU, un autre Forum du Dialogue Politique inter-Libyen, composé de 75 représentants, sous l’égide de la mission spéciale des Nations unies en Libye (UNSMIL) a débuté le 9 novembre 2020 à Tunis cette fois, afin d’élaborer les étapes d’une paix durable dans le pays et la mise en place d’un processus démocratique. Décision prise de la tenue d’élections générales pour le 24 décembre 2021, les 75 participants, sensés représenter les principaux courants politiques libyens devaient s’accorder sur la composition d’un exécutif de transition. Leur mésentente a conduit à l’impasse des pourparlers de Tunis, lesquels se sont clos sur des cris, des insultes, des accusations de corruption concernant l’achat de voix à des prix voisinant les 500 000 dollars.

Avant- dernier épisode

Le 5 février 2021, destination Genève où les 75 délégués sélectionnés par l’ONU ont élu quatre personnalités chargées de diriger un nouveau gouvernement intérimaire et des instances du transition. Le premier ministre désigné est Abdel Hamid Dbeibah. L’ONU pour aider la Libye à sortir d’une guerre civile internationalisée qui accentue un peu plus les tensions et pourrait aboutir à une séparation durable des 3 provinces a proposé le principe d’un « conseil présidentiel » tricéphale. Il est composé de Mohamed Younès Al-Mnefi, ancien parlementaire et diplomate représente désormais la Cyrénaïque au plus haut niveau de l’État, qui a été désigné président, Abdullah Al-Lafi, ancien banquier de Zawiyah, ville portuaire importante à 60 km à l’Ouest de Tripoli et Moussa Al-Koni, diplomate et notable touareg, ancien kadhafiste qui représentera le Sud-Ouest libyen au sein de ce nouveau conseil présidentiel, fonction qu’il a déjà occupée en 2016, avant de démissionner. Dbeibah, Mnefi, Lafi et Koni auraient la capacité de passer outre les fractures habituelles car venant des milieux d’affaire et indépendants des frères musulmans, tout en étant par nécessité leurs alliés de circonstance. La coalition de voix qui a élu ces personnages n’est pas une alliance politique, c’est plutôt un accord tactique de convenance qui comprend des voix hétérogènes de l’échiquier politique libyen.

Tenue des élections

La majorité de la classe politique veut rester aux postes de commandes et de gestion des affaires jusqu’à la fin de la tempête électorale et des pressions internationales qui l’exigent. 98 candidats et candidates ont rempli les conditions requises pour participer à l’élection du chef de l’État, mais la liste définitive n’a jamais été publiée malgré vérifications, recours et appels engagés. Parmi les candidats les plus en vue figurent notamment Saïf al-Islam Kadhafi, fils de Mouammar Kadhafi ; le maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle avec son armée de facto l’Est et une partie du sud libyen ; l’influent ex-ministre de l’intérieur, Fathi Bachagha, et le chef du gouvernement intérimaire, Abdelhamid Dbeibah, ainsi que le président du parlement Aguila Saleh. Deux femmes seulement se sont portées candidates : Laila Ben Khalifa, 46 ans d’origine berbère de la ville côtière de Zwara, présidente et fondatrice du parti le Mouvement National, et Hounayda Al-Mahdi, chercheuse en sciences sociales. Comme prévu, le rendez-vous électoral du 24 décembre a été différé.

Tractations/Imbroglio

Le Parlement, avec son président Aguila Saleh, continue de faire échouer délibérément toute tentative de solutions multilatérales et à brouiller les cartes en créant un comité chargé d’élaborer une feuille de route pour la phase post-24 décembre de manière unilatérale. L’élaboration des lois électorales, d’une constitution, d’une feuille de route pour les élections et ou les décisions régaliennes, tout cela doit être validé par les autres forces politiques tel que stipulé dans l’accord politique de Skhirat. Il a également suggéré la formation d’un nouveau gouvernement et une nouvelle constitution en dehors du projet constitutionnel préparé depuis des années mais jamais validé ni soumis au referendum. De plus, selon certaines élites politiques critiques, les largesses du premier ministre Dbeibah seraient un gaspillage d’argent public, une propagande électorale anticipée sur des fonds publics comme son allocation d’un montant de 1 milliard de dinars pour soutenir le mariage des jeunes (de 2 milliards dans les faits), une aide estimée à plus de 1,7 milliard de dinars pour les prêts immobiliers et le doublement des pensions de retraite passant de 450 dinars à 900 ce qui ne fait que rattraper la déflation.

C’est encore un trio d’adversaires politiques qui s’est discrètement réuni au Maroc le 2 janvier 2022, Aguila Saleh et son adversaire politique Khaled al-Mishri, président du Haut Conseil d’État, poids lourd des Frères musulmans et Belkacem Haftar, fils et représentant du général Haftar. Une rencontre dans le but de remplacer l’autorité exécutive actuelle par un nouveau mini-gouvernement ainsi que la formation d’un comité mixte entre le Parlement et le Conseil d’État pour modifier le projet de constitution, le soumettre à un référendum.

Le capitalisme, la France et les autres

La France, soucieuse de ses intérêts et de ceux de ses alliés, et non des intérêts des Libyens, a accueilli le 12 novembre 2021 une conférence internationale sur la Libye dans le cadre de la préparation des élections. Les grandes puissances ont accepté l’invitation française et se sont réunies à Paris pour décider de l’avenir de la Libye au nom des Libyens. Diplomatiquement, la France imagine qu’elle a marqué des points avec cette initiative qui n’a rien donné de concret. À quelques jours de la présidentielle libyenne, Paris scrute de près l’évolution du processus électoral pour pouvoir agir. Aux commandes de ce dossier brûlant, Paul Soler, envoyé spécial de la France sur place. Après avoir misé sur le maréchal Haftar, Emmanuel Macron, a choisi une stratégie plus pragmatique pour marquer le retour de Paris dans le jeu du pillage habituel des peuples d’Afrique. Depuis mars, le « Monsieur Libye » d’Emmanuel Macron est revenu sur le devant de la scène pour piloter ce dossier stratégique pour la France. Enjeu déclaré : la sécurité du bassin méditerranéen, enjeu réel : la sécurité de ses positions en Afrique. Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, s’est rendu fin octobre 2021 à Tripoli pour rencontrer le Président du Conseil présidentiel Mohamed Mnefi, le Premier ministre Abdulhamid Dbeibah, ainsi que son homologue Najla Mangoush, et pour participer à la conférence de soutien à la stabilité de la Libye organisée par le gouvernement d’unité nationale.

non au colonialisme français
une manifestation contre l’intervention de la France en soutien à Haftar

Le patronat français par l’intermédiaire du Medef ne veut pas rater le coche de l’immense chantier qui s’ouvre en Libye. Alors que le climat des affaires bénéficie d’une embellie depuis la mise en place du gouvernement de Dbeibah en mars 2021, le Medef veut rattraper son retard face à l’activisme des groupes internationaux de tout bord. Le Medef a ainsi organisé une rencontre avec le Premier ministre libyen Abdelhamid al-Dbeibah à l’occasion de sa rencontre avec Emmanuel Macron, le 1er juin à Paris. Accompagné d’une délégation de haut vol, al-Dbeibah s’est rendu quelques heures dans le 7e arrondissement, au siège du Medef, accompagné du ministre de l’Économie, Mohamed Hwej, de la Santé, Ali Al Zanati, des Transports, Mohammed Salem Al-Shahoubi, et du Pétrole et du gaz, Mohamed Aoun. Du côté de l’organisation patronale, c’est Patrick Kadri, président directeur général de Vinci Construction Grands Projets et président du Conseil d’entreprises France-Libye, qui a piloté la réunion. Elle comptait une quinzaine de représentants des grands groupes français, dont Vinci, Total, Denos et Sanofi. Les échanges ont porté principalement sur les secteurs de la santé, de la logistique aéroportuaire et portuaire et de la sécurité.

Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, les sociétés françaises sont restées en retrait sur le marché libyen. Et le soutien apporté par Paris au général Khalifa Haftar en 2019 a compliqué les affaires des groupes français en Tripolitaine. Malgré quelques velléités d’organiser de nouvelles rencontres sur place, la dernière réunion du Medef dans le pays remonte à 2012. La nomination d’Abdulhamid al-Dbeibah en février 2021 comme chef du gouvernement a ravivé l’espoir d’une sortie de crise de part sa qualité d’entrepreneur qui signifie un retour aux affaires. Il a annoncé vouloir allouer 22 milliards de dinars pour les projets de reconstruction du pays ravagé par plusieurs années de guerre et de développement, ce qui a aiguisé les appétits internationaux, mais sur le terrain, les firmes françaises risquent de peiner à peser face à l’offensive des entreprises turques, italiennes, égyptiennes et chinoises.

Le Tchad, très proche, trop proche

De nombreux groupes rebelles armés tchadiens sont stationnés en Libye et au Soudan ou dans les zones frontalières entre le Tchad et ces deux pays, dont le « Front du changement et de l’accord au Tchad » (FACT). Le président tchadien Idriss Deby a été tué le 11/04/2021, lors d’une attaque contre la capitale tchadienne, menée par le Fact. Depuis c’est le fils, le général Mohamed Deby qui dirige le pays à la tête d’un conseil militaire de transition qui s’engage à tenir des élections, évidemment « libres et démocratiques » ! Le Fact, fondé par Mahamat Mahadi Ali, intellectuel réfugié politique en France pendant 25 ans, a su nouer des alliances pour obtenir des fonds et des armements. Après avoir longtemps soutenu la Troisième Force de Misrata en Libye, affiliée aux Frères musulmans, les forces du Fact ont été « cantonnées » à certaines bases de l’Armée nationale libyenne du général Haftar -des éléments de ce groupe auraient déserté lors de l’offensive contre Tripoli-. Le Fact a accusé la brigade salafiste Tariq Bin Ziyad (liée au général Khalifa Haftar) d’avoir attaqué l’une de ses positions au sud de Sebha, la capitale de la région Sud-Ouest libyenne du Fezzan, sur la frontière libyenne avec le soutien de milices mercenaires soudanaises et sous la supervision des forces spéciales de l’armée française basées en Libye. Haftar, avec l’aide de mercenaires soudanais encadrés par des officiers de l’armée française de la mission « Barkhane », a également tenté de capturer – sans succès – le chef du Fact, Mahamat Mahdi Ali, tuant plusieurs officiers et commandants rebelles tchadiens à l’aide d’un drone français.

Quelles options ?

Il apparaît évident, qu’aucune solution à la "crise" ne se fera sans le consensus de la classe politique libyenne, composée d’hommes d’affaire et de militaires car les faits ont confirmé que les accords régionaux et internationaux sont insuffisants pour sortir de l’impasse de ces dix dernières années. En l’absence de réelle volonté, aucune réconciliation nationale globale n’est possible pour finaliser l’unification des institutions de l’État, pour la libération de tous les prisonniers politiques, le retour des déplacés dans leurs foyers, l’indemnisation des victimes de la guerre, la dissolution des groupes militaires ainsi que celle de l’armée d’Haftar, la collecte des milliers de tonnes d’armes pour les détruire ou les renvoyer aux fabricants. Ignorer le dossier militaire, les milices et les groupes armés de Tripoli, les milices et les groupes armés d’Haftar, signifie maintenir un état de conflit permanent.

Les élections législatives prévues en juin 2022, sans unification du corps social, sans réconciliation entre victimes et bourreaux de toutes parts, ne résoudront pas la crise actuelle sachant que tout consensus interne, aussi positif soit-il dans la définition des paramètres de l’avenir, devra intégrer un consensus régional et international. Il ne faut pas oublier que la crise libyenne découle d’une politique coloniale agressive depuis 2011 et qu’aujourd’hui, elle est au centre d’un conflit géopolitique. Elle est située au cœur des intérêts économiques et stratégiques des grands pays occidentaux comme la Russie, la France, l’Italie, les États Unis, la Turquie et d’autres pays de la région comme l’Égypte, l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats Arabes. La solution passe sûrement par des accords entre Washington et Moscou, entre Ankara et Doha d’une part, et entre Le Caire, Abu Dhabi et Riyad d’autre part, entre la France et les autres pays européens.

manifestation pro-élections
Nous voulons des urnes, pas des caisses de munitions

En conclusion

Si les élections en général ont comme but ultime de désigner qui a le droit de voler et piller légalement les richesses d’un pays, qui a le droit de réprimer, emprisonner et même de tuer en toute impunité, alors la classe politique libyenne n’a pas besoin d’élections ni d’asseoir une légitimité par les urnes dès l’instant qu’elle est déjà capable de toutes ces actions sans aucune conséquence, ni condamnation. Les élections ne serviraient qu’à satisfaire l’hypocrisie des Européens qui se réclament des Droits de l’Homme tout en balançant des bombes sur Bagdad, Tripoli, Damas et bien d’autres villes… Les tractations politiciennes sous forme de forums, réunions internationales, accords, élaboration de constitution, organisation d’élections, ne sont que des gadgets pour endormir la population ainsi que cette crise « politique » qui dure et durera encore de nombreuses années car elle est rentable et donc ne doit pas s’achever.

Pour résoudre la « vraie » crise du logement, de la pauvreté, du manque de soins médicaux, du délabrement du système de santé, de l’éducation, de la gestion de l’énergie et de tous les services publics, la solution ne viendra pas des élections, ni de l’ONU ou de Dieu ! Elle ne peut venir que des gens eux-mêmes qui devront donner un grand coup de balai pour dégager ce système gangrené par le fric. Malheureusement il n’est pas possible ni envisageable de parler d’autogestion ou démocratie directe ou de conseils populaires, de comités de quartier ou de village, car Kadhafi a vidé de leur sens tous ces systèmes de gestion populaire, laissant uniquement le vote comme horizon, comme illusion, comme but ultime à atteindre.

Les problèmes concrets de la population libyenne ne sont jamais pris en compte lors des réunions dans les capitales européennes. Qu’il s’agisse de pauvreté, drogue, pollution, maladies mentales, chômage, crise du logement, ou de circulation impossible à Tripoli bloquée dans des embouteillages monstres, de constructions sauvages ou bien du racisme et de la répression contre les travailleurs sans papiers et aussi des violences contre les femmes ; sans parler des coupures d’électricité ou d’eau potable, de la pénurie de médicaments, de livres scolaires, des mines antipersonnel disséminées par le groupe Wagner dans la ville, .... Autant de dysfonctionnements qui permettent la propagation de l’obscurantisme, l’émergence des islamistes de tout bord : salafistes, djihadistes, intégristes, madkhalistes, Frères musulmans… Dieu, omniprésent, contamine les corps et les esprits, posant une chape de plomb sur la vie des jeunes, surtout des filles qui sont asphyxiées, névrosées, suicidées.

Évidemment il ne suffit pas de dénoncer, se lamenter ou désigner les responsables que sont la France, l’Otan et les Américains pour trouver une solution. La classe politique libyenne aveuglée par la « démocratie », la religion, l’argent et le pouvoir ne laisse d’autre alternative à la population que la révolte, faute de révolution.

Saoud, OCL Toulouse
25 janvier 2022

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