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CA 317 février 2022

Antilles, le calme vraiment ?

vendredi 25 février 2022, par Courant Alternatif

15 janvier 2022, la Guadeloupe, la Martinique, les Antilles sont sorties des écrans radars. La révolte populaire n’occupe plus la "Une" des média. Plus de violence, plus de pillages, plus de barrages plus de buzz cathodique. Cette expression populaire de la rue, s’est retirée devant le déferlement militaro-policier. Seuls quelques îlots tentent de résister encore.


15 janvier 2022, la Guadeloupe, la Martinique, les Antilles sont sorties des écrans radars. La révolte populaire n’occupe plus la "Une" des média. Plus de violence, plus de pillages, plus de barrages plus de buzz cathodique. Cette expression populaire de la rue, s’est retirée devant le déferlement militaro-policier. Seuls quelques îlots tentent de résister encore.

Chlordécone, un pas en arrière

Depuis décembre 2021, un décret gouvernemental rajoute le cancer de la prostate à la liste des maladies professionnelles reconnues enfin en Martinique et Guadeloupe. Le mouvement social de ces deux derniers mois, entre émeutes et blocages a grandement contribué à cette reconnaissance. Ce pesticide (1) agressif [1], reconnu comme perturbateur endocrinien était interdit en métropole depuis 1990 mais pour les besoins du patronat local des plantations de bananes, l’État complaisant lui accordera un sursis jusqu’en 1993 au mépris de la santé des travailleurs et de la population.
On compte pour 100 000 hommes et par an, plus de 200 cas de cancer de la prostate en Guadeloupe et Martinique contre moins de 40 cas en métropole. L’état colonial français admet enfin le lien entre ce pesticide et le cancer de la prostate.
Cette nouvelle mesure concernera les travailleurs exposés pendant au moins 10 ans pour prétendre à une indemnité alors que les associations de défense demandaient 5 ans pour ce seuil de reconnaissance. Mais qu’en est-il pour le reste de la population, contaminée diversement à 90% ? Qu’en est-il des travailleuses des bananeraies qui n’ont pas de prostates, elles, mais qui développent d’autres pathologies favorisées par ce pesticide : cancer du sein, endométriose...? Qu’en est-il des terres, des rivières polluées à long terme ?

Une obole pour la pêche côtière

De même, pour les marins pécheurs de la "petite pêche côtière", le gouvernement a dû mettre en place, mi décembre, une aide exceptionnelle. Un dispositif sur 3 ans fixé à 1,5 millions d’euros, pour l’ensemble des Antilles, pour compenser les pertes liées à la pollution due au chlordécone dans ses espaces maritimes. Même si cette "aide" ne répond en rien ni aux dégâts causés par le pesticide ni à la réalité des besoins de ces marins pécheurs, c’est bien sous la pression du mouvement que le gouvernement à été contraint de lâcher ces miettes.
Ces mesures loin de remédier aux maux de la population serviront de "victoires", de grain à moudre aux partenaires institutionnels qui n’ont de cesse d’apaiser les tensions sociales de la population. Pourtant loin des lambris dorés, de ces "acquis", le combat continu car la bourgeoisie et le patronat sauront semer d’embûches ces reconnaissances professionnelles et ces aides exceptionnelles.
Rappelons qu’en 2018, le président Macron en visite dans les Antilles qualifiait la situation de "scandale environnemental".

Irruption au conseil régional.

Le 23 décembre 2021, malgré l’ordre et le calme républicain, à l’initiative du LKP (collectif d’organisations syndicales et d’associatives en lutte), plusieurs centaines de manifestant·es se sont invité·es au conseil régional de Guadeloupe. Leurs revendications : obtenir de la part de cette instance une solidarité pour la levée des sanctions contre les travailleurs vaccinés et non vaccinés suspendus et qui perdront salaire et travail dès le 31 décembre. Une manifestation pour demander aussi la reprise de négociations avec le gouvernement français suspendues par le pouvoir depuis deux mois. Partie d’un piquet de grève du Centre hospitalier, la manifestation s’est dirigée vers le conseil général aux portes closes. Après un forcing du portail et d’une porte, les manifestant·es n’ont retrouvé que quelques élus dont le président. Nombre d’élus locaux avaient déjà pris une autre sortie avant leur irruption. Le président, un proche d’E. Macron, accepte de recevoir une délégation. A la demande des manifestant·es, d’une présence du préfet autour de la table, ce dernier proposera au président du conseil d’envoyer les forces de l’ordre pour faire évacuer le lieu. Après une nuit d’occupation les manifestant·es quitteront volontairement les lieux le lendemain midi. Les leaders du collectif se limiteront à dénoncer le « mépris de l’État et l’impuissance des élus locaux ». Puis, proposeront comme perspective, de renforcer les mobilisations pour contraindre l’État à retirer les suspensions contre les travailleurs, à satisfaire les autres revendications et surtout à venir négocier. Il est vrai que nous étions à la veille du réveillon.

Une interpellation musclée

Le 30 décembre, lors d’une manifestation pacifique contre l’obligation du pass sanitaire, les forces de répression viennent de façon musclée, avec des tirs de lacrymos à hauteur d’individus, interpeller E. Domota, leader du LKP et figure emblématique de la grève générale de janvier-février 2009. « Un traquenard » selon ses avocats. Les forces de l’ordre voulaient empêcher les manifestants d’avancer. Grâce à une mobilisation solidaire et immédiate, il est relâché. « Une provocation » dira-t-il peu après. Il se voit convoquer au tribunal de Pointe à Pitre en avril prochain accusé de : « violence et rébellion contre... etc. » Une façon sans doute pour le pouvoir d’affirmer sa force, de démontrer qu’il maîtrise la situation et agit quand il veut où il veut.

L’exfiltration du directeur du CHU

Mardi 4 janvier, des manifestant·es contre l’obligation vaccinale envahissent le bureau du directeur du CHU de pointe à Pitre et retiennent ce dernier ainsi que deux de ses adjoints. La direction attestant de séquestration, maltraitance et agression..., sera ensuite exfiltrée par la police. Des plaintes seront déposées. Peu après, les manifestant·es quitteront les lieux. Ce type d’action « coup de poing » ou d’occupation de locaux administratif n’était pas une première de la part des personnels de santé anti-pass. Le secrétaire « Santé » de l’UGTG présent sur les lieux, déclarera : « Nous sommes juste venus réclamer l’argent que l’on nous doit !" » C’est à dire le versement de salaires des personnels suspendus suite à leur refus de se conformer à l’obligation vaccinale. La base du LKP aurait-elle dépassé leurs leaders partis négocier ailleurs durant ce temps ?

L’expulsion du piquet de grève

Lundi 10 janvier, la police expulse le piquet de grève du CHU de Pointe à pitre en Guadeloupe. « La police a débarqué dans la nuit. Ils ont tout écrasé ». La police bloquera les deux entrées du CHU et interdira à tout manifestant de rentrer. S’en est suivi des échauffourées et des interpellations. En agissant ainsi, le pouvoir colonial démontre ses notions de dialogue et concertation envers les travailleurs en lutte depuis novembre 2021, contre l’obligation vaccinale et les suspensions sans rémunération des personnels non vaccinés. Une politique répressive violente qui prive les hospitaliers de rémunération. On retrouve bien là, les méthodes du pouvoir où l’ordre sécuritaire tient lieu de politique sanitaire. C’est sans doute la manière du président E.Macron « d’emmerder les non vaccinés ! »

Le combat continue

Le fait que les barrages, les piquets de grève aient été démantelés et leurs occupant·es chassé·es par l’ordre colonial, ne traduit pas en soi la fin du mouvement social qui à surgit ces derniers mois aux Antilles. La contestation se poursuit avec parfois, l’apparition sporadique de nouveaux barrages. Certes, le mouvement n’a pu être victorieux par manque d’autonomie politique, d’auto organisation, de temps... Un reflet sans doute de ses propres conditions, contradictions et des circonstances. Il est vrai qu’aux côtés de la répression, police et justice, les relais institutionnels locaux et les partenaires sociaux ont repris leurs fonctions médiatrices et se retrouvent dans les négociations qui restent leur faire valoir. Loin d’un rapport de force populaire disparu, les quelques grains que l’État leur donnera à moudre, seront des avancées, des victoires politiciennes pour de futurs scrutins. Nulle trahison de leur part ! Ce sont les vigies et régulateurs ou les régulatrices de l’ordre social du quotidien. Un ordre de corruption et de clientélisme alimenté par la main de l’État qui les nourrit.
Rappelons l’endémie du chômage ! 17% en Guadeloupe et 12% en Martinique en moyenne. 43% en Guadeloupe et 36% en Martinique chez les 19 à 30 ans. Rappelons l’inégalité croissante ! Le nombre des bénéficiaires du RSA a grimpé de 3000 entre 2019 et 2020 en Martinique aggravé par la pandémie. Rappelons la vie chère pour un faible pouvoir d’achat. L’alimentaire est jusqu’à 42% plus cher qu’en métropole. Un domaine où règnent des familles « Békés » qui détiennent les plantations, l’agro-alimentaire, la grande distribution etc. Rien n’est résolu non plus dans la distribution de l’eau qui manque à tant de familles. Coupures fréquentes, canalisations pourries avec une déperdition dans la nature de 50%. Selon la préfecture, 70% des stations de traitement des eaux usées ne sont pas conformes. Face à cette réalité nul ne peut prédire quand les braises existantes rallumeront le nouvel incendie.
D’ailleurs, un appel à mobilisation est lancé pour le 20 janvier 2022. Une date, mais aussi, un symbole vivant dans toutes les mémoires. Celle du mouvement de grève générale du 20 janvier 2009 qui dura 44 jours [2]. Ce 20 janvier 2022, le collectif d’organisations appelle à une journée de mobilisation. Un défi pour lui en ces temps de répression et de division orchestrées par le pouvoir.
Si la population semble retournée vers ses quartiers, vers son quotidien, de survie pour un grand nombre, les raisons de la colère sont loin d’être réglées, ni par les négociateurs patentés d’État ni par les forces répressives coloniales, tant les racines et les plaies sont profondes. L’ordre républicain du capital et du profit, semble rétabli, mais l’avidité de la bourgeoisie parasitaire, saura semer et récolter d’autres révoltes.

MZ le 15 janvier 2022

Alors que le taux de vaccination tourne autour des 40% dans la population, avec une 1ère dose : 44,5%. avec une 2ème dose 41%, avec une 3ème dose à 11%, chez les soignants hospitaliers ce taux dépasse les 90% et chez les libéraux et para médicaux plus de 95%.
Notons que depuis décembre, un millier de soignants étaient suspendues pour « Non vaccination » ou « insuffisance" vaccinale ». En ce 15 janvier, sur 631 personnes non vaccinées, 129 ont accepté une reconversion professionnelle ou un départ par rupture conventionnelle selon la directrice de l’ARS (Agence Régionale de Santé).
Cette situation contribue aussi à l’étiolement du mouvement de novembre/décembre 2021. Elle permet aussi aux responsables de s’en saisir pour dresser les personnels entre eux. Elle permet au pouvoir d’instrumentaliser l’opinion sur les agacements et les gênes occasionnées par et contre ceux, celles qui résistent et barrent encore parfois des routes.

A qui profite le crime ?

En Guadeloupe, le procureur de la République a affirmé, vendredi 21 janvier, que les violences en cours depuis trois mois ne sont pas spontanées. Elles ont été « parfaitement planifiées et organisées », avec notamment « la complicité, voire l’implication active d’un fonctionnaire de police », placé désormais sous mandat de dépôt.
« Aucune scène de violence » y compris les plus récentes « n’a été spontanée » (…). « Dans les surveillances qui ont été mises en place », suite aux premières émeutes de novembre, « nous avons compris qu’il était question d’un partage des rôles entre les jeunes et les gangs ». Le but était de bénéficier de subvention par le biais d’associations utilement créées à la faveur de négociations à venir, avec l’État, mais aussi à la faveur de relations parfois troubles avec certains élus locaux, via des pressions importantes » toujours selon ce même procureur.
« En 2009, il y avait déjà eu à peu près des actes semblables » « Il faut que la justice fasse son job. Les élus [complices], les gangs, les gangsters, il faut les juger » surenchérit Victorin Lurel, sénateur PS des Antilles.
Conclusion : le mouvement social en Guadeloupe n’a jamais existé, pas plus aujourd’hui qu’en 2009. Tout n’est qu’affaire de complots mafieux, de fonctionnaires et d’élus corrompus manipulant les foules. Rentrez chez-vous, faites confiance à la justice française, votez bien au printemps prochain et tout ira mieux demain !
Et ce sont les anti-pass qui auraient un vison de complotiste de l’histoire ?

Notes

[11) voir C.A n°316 janvier 2022, et sur le site OCL CA 189, Guadeloupe : 44 jours pour changer le monde

[2ibid CA 316, et sur le site OCL Témoignage de Guadeloupe : PWOFITASYON, rubrique actualité du 24 février 2009

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