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CA 320 mai 2022

Université et émancipation à l’heure de « l’économie de la connaissance »

Partie 2 : Rôle de l’ESR et mobilisations actuelles dans l’enseignement supérieur et la recherche

jeudi 19 mai 2022, par Courant Alternatif


Dans une première partie (parue dans le numéro de mars) nous avons proposé un tour d’horizon plutôt large sur l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) en France.
Nous avons présenté certains aspects des réformes en cours, impulsées par le capital et inscrites dans la durée, largement mises en œuvre par l’administration Macron bien que fortement contestées dans le milieu académique et dans la rue. Nous avons émis des réserves quant à la portée du mot d’ordre « Sauvons l’Université ! » en vogue au sein de la fraction majoritaire de l’opposition à ces réformes. Nous suggérons que, si celui-ci a pu par le passé rendre quelques services aux mobilisations – en condensant des revendications et les structurant – qui se sont livrées à des escarmouches jusqu’à présent dans une perspective surtout interclassiste contre les effets des réformes, il nous fallait raison et énergie garder pour

  • 1/ rendre compte de la dimension de classe qui traverse de fait les mobilisations de l’ESR,
  • 2/ porter les expériences de l’ESR à la réflexion collective sur les formes que peut prendre la critique en acte de la société actuelle, et donc
  • 3/ chercher à prendre part à des batailles si elles existent de manière conséquente qui visent non seulement des aménagements de court terme mais aussi et surtout les causes et mécanismes plus profonds des réformes actuelles, les restructurations qu’appelle le développement du capitalisme.

Sur fond de mouvement des Gilets jaunes (17 novembre 2018 – ) et de lutte contre la réforme des retraites (septembre 2017 - suspendue le 16 mars 2020) nous proposons d’approfondir l’analyse des conflits qui ont animé l’ESR ces dernières années.

La particularité de ces mobilisations tient certainement en un rapport particulier à la production. Sans viser une analyse exhaustive et définitive, nous concevons en première approximation l’objet de ces luttes (et le plus souvent aussi les luttes elles-mêmes) comme des moments singuliers, intervenant dans un procès de reproduction d’ensemble. Mais dans ce procès nous posons a priori que ces luttes sont irréductibles à une logique absolue d’auto-valorisation mécanique du capital sous des dehors académiques (parti pris en question dans la partie 1 de l’article) parce qu’elles sont incarnées et qu’elles participent d’un mouvement contradictoire. Si elles ont effectivement tendance à être profondément subordonnées à la logique du capital d’une part, elles sont aussi susceptibles d’exprimer des désirs de dépassement et des potentiels séditieux d’autre part.

2018-2019 : Oppositions à la mise en œuvre du plan Etudiants

Avec de nouveaux avatars technocratiques, l’Etat endosse encore pour le compte du capital les vieilles fonctions de tri social et d’endiguement du changement démographique.

Le dispositif "Bienvenue en France" [1]est une des mesures gouvernementales récentes, articulée aux autres. Au titre aussi évocateur et savamment choisi que l’opération militaire "Source de paix" conduite par l’armée turque en 2019, il s’adresse aux étudiants dits extra-communautaires (hors de l’Europe) et consiste à huiler les formations et circulations élitaires et présenter la facture aux prolétaires avec une hausse indiscriminée des frais d’inscription (s’ajoutant aux frais habituels relatifs à l’hébergement, à l’alimentation, aux transports des étudiants) au motif que cette catégorie de publics doit désormais contribuer à l’effort austéritaire national avec une nouvelle barrière économique à l’entrée des études supérieures. On se fait une idée de l’exercice de saut d’obstacle qui nous attend quand on sait par exemple qu’un camarade en provenance du Sénégal voulant s’inscrire en première année de licence devrait débourser l’équivalent du PIB annuel moyen par habitant [2] au lieu de 170 euros auparavant pour les non-boursiers. Au-delà de cette indication sur des bases nationales, on voit ici nettement se redessiner la vieille frontière de classe. Et il n’a pas échappé non plus aux enseignants, étudiants et organisations du milieu académique ayant un tant soit peu en tête les antécédents et l’environnement politiques que "Bienvenue en France" représente aussi un ballon d’essai en vue d’une hausse généralisée aux étudiants "communautaires" alignée sur les politiques austéritaires aujourd’hui destinées à l’ESR, à l’instar du Royaume-Uni et des Etats-Unis où la mise en œuvre de ces politiques ont accompagné l’installation de vastes systèmes de prêt étudiant (des dettes souvent colossales directement à la charge des familles ou indirectement quand l’Etat garantit ces prêts aux prestataires privés), ou du Chili et du Canada où d’importantes mobilisations étudiantes ont vu le jour respectivement en 2011 et 2012. On se souvient d’ailleurs que les manifestations dites du "Printemps érable" [3] ont mené au Canada à la suspension de la hausse des frais d’inscription initialement prévue.

Le "Plan étudiants" proposé en 2017 en France par le gouvernement Macron (plan que "Bienvenue en France" complète) – et par la suite décliné en loi ORE contenant elle-même le dispositif Parcoursup – vise quant à lui à modifier les modalités d’orientation des jeunes bacheliers vers les études supérieures. Avec des mesures encadrant et restreignant le passage du secondaire au supérieur, le plan constitue une importante remise en cause du droit d’accès au supérieur seulement conditionné par le baccalauréat (même si ce droit restait souvent purement formel, c’est-à-dire sur le papier).

Dans le cas de "Bienvenue en France", comme dans les autres le plus souvent, ces mesures ont une histoire dont on retrouve la trace, ici notamment dans les rapports Attali (1998) et Aghion et Cohen (2004) ; et rencontre une opposition, ici notamment des organisations étudiantes (UNEF, FAGE, Solidaires Etudiants, …) et des syndicats enseignants (Snesup-FSU, SGEN-CFDT, SNPTES, …) pour informer, reconstruire une opposition et soutenir les premières initiatives de contournement par les établissements (certains proposent des prévisions et aménagements budgétaires pour que les étudiants extra-communautaires ne soient pas soumis à la hausse des frais d’inscription). Organisations étudiantes et syndicats enseignants se sont rejoints dans une mobilisation qui a pris différentes formes. L’opposition a été suffisamment large pour que la présidente de la Conférence des Présidents d’Université (CPU) ait pu s’indigner de la démarche de la ministre ; et le conseil d’administration (CA) de cette même CPU ait pu demander la suspension de la mesure faute de consultation préalable. Des pétitions ont été mises en circulation et ont reçu plusieurs centaines de milliers de signatures - ce qui, sans produire d’effet significatif, signale une opposition. Dès le début de l’année 2019 des mobilisations plus substantielles voient aussi le jour sous forme de rassemblements et des tribunes et des motions d’opposition sont également produites, notamment dans différentes instances au sein de la communauté académique (CA d’établissements de l’ESR, de facultés, de laboratoires de recherche, de revues scientifiques, …). Des assemblées générales (AG) se mettent aussi en place, des blocages et fermetures administratives sont organisées. Des manifestations s’organisent dès le 1er décembre. Il n’y avait alors plus qu’un pas à faire pour établir le lien avec l’agenda gouvernemental d’ensemble. Une jonction est faite à minima, notamment avec Parcoursup et la réforme du bac. En février 2019, de fil en aiguille, 17 établissements de l’ESR s’étaient déjà explicitement déclarés opposés à la mesure.

Fin février, le gouvernement cède sur l’échelon doctoral de la hausse prévue pour tous les cycles du schéma Licence-Master-Doctorat (LMD). Mais c’est encore une bien maigre victoire en demi-teinte à ce niveau car les libéraux eux-mêmes (notamment dans le cadre d’une mission de concertation sur la stratégie) n’étaient pas au clair sur la pertinence d’une sanction sur le doctorat des extra-communautaires (car dans des proportions plus grandes qu’en licence ou en master, les candidats extra-communautaires au doctorat arrivent déjà formés et présélectionnés pour contribuer à la croissance). Le système LMD globalisé prend là tout son sens. De même, l’opération gouvernementale "Bienvenue en France" suscite des interrogations sur le plan économique du point de vue capitaliste. Campus France a par exemple évalué positivement la balance entre les retombées économiques de l’accueil (qui était déjà sélectif, même avant l’arrivée de Frédérique Vidal au Ministère en l’ESR et de l’Innovation) et le coût de cet accueil, évalués respectivement à 4,65 Milliards et de 3 Milliards d’euros.
La coïncidence avec l’onde de choc qu’a représenté le mouvement des Gilets jaunes pour le pouvoir (l’annonce de "Bienvenue en France" intervient le 19 novembre) est vue par certains comme une tentative de diversion. Mais l’hypothèse inverse est aussi posée : l’agenda du ministère de l’ESR et de l’Innovation est freiné par anticipation d’un mouvement de plus grande ampleur. Avec un peu plus de recul sur ces deux scénarios, il semble que les mobilisations contre Bienvenue en France et le mouvement des Gilets jaunes ont eu assez peu d’effets les uns sur les autres et qu’ils sont restés plutôt disjoints.
Ce que nous retenons des évènements ici est l’intensité de ces réformes structurelles qui viennent prolonger une dynamique préexistante mais dans une démarche cohérente et résolue qui atteint parfois des objectifs que le patronat osait à peine formuler. Les réponses de l’opposition aux initiatives gouvernementales elles aussi ont su faire preuve de créativité. Si les effets des mobilisations sont restés très limités, que beaucoup d’erreurs d’analyse, d’écueils organisationnels ou de tropismes petits-bourgeois prévisibles sont à déplorer, un très large spectre d’organisations de l’ESR a manifesté son opposition en ayant recours à des modes d’action assez diversifiés incluant des "piquets de grèves", des blocages d’établissements et une participation diffuse mais réelle à des luttes transversales, non sectorielles :

« Les trois cents personnes réunies dans un amphithéâtre à l’université Paris-VIII (Vincennes - Saint-Denis), selon les syndicats, n’ont pas seulement voté pour un « revenu étudiant » et pour le « retrait » des grandes réformes éducatives du quinquennat (loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants, service national universel, loi pour une « école de la confiance », plan « Bienvenue en France »). Les étudiants ont également appelé à rejoindre le mouvement contre la réforme des retraites. « Nous participerons à l’assemblée générale des personnels de l’université, prévue le 4 décembre, pour préparer la grève », défend Sophie, en master de science politique et représentante de Solidaires étudiant-e-s.
« Accentuer la pression sur le gouvernement d’ici au 5 décembre » [4] c’est ce à quoi appelle l’intersyndicale étudiante. Mais les syndicats ne sont pas tous sur la même ligne pour cette journée contre la réforme des retraites : la FAGE, première organisation étudiante, n’appelle pas à y participer, contrairement à l’UNEF ou à Solidaires étudiant-e-s." [5] »

Crass

Notes

[1Bienvenue en France, loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants, dite loi ORE et Parcoursup

[2PIB par habitant (2016, en parité de pouvoir d’achat) du Sénégal : 2600 euros. Prix de l’inscription en licence rehaussée à la rentrée 2019 de 170 à 2770 euros. Pour le master, on passe respectivement de 243 et 380 à 3770 euros (dans les deux cas)

[3ARCHIVES RÉVOLUTIONNAIRES, 2022. 2012  : La plus grande grève de l’histoire du Québec. Archives révolutionnaires. [en ligne]. Montréal, 13 février 2022. Disponible ici ARCHIVES RÉVOLUTIONNAIRES, 2022. 2012  : La lutte des grévistes en région. Archives révolutionnaires. Montréal, 2 avril 2022.

[4le 5 décembre 2019, à environ 1 an des premières mobilisations contre "Bienvenue en France" et des Gilets jaunes, date du coup d’envoi de la mobilisation contre la réforme des retraites, journée de grève et de mobilisation nationale, nda

[5Journée nationale contre la précarité étudiante : une mobilisation en demi-teinte" (Le Monde, 26 novembre 2019)

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