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CA 320 mai 2022

Remettre l’immigration au cœur du politique

lundi 23 mai 2022, par Courant Alternatif


Le 19 mars se sont tenues à Saint-Nazaire des « Assises locales de la solidarité avec les migrant·es ». L’OCL était partie prenante de cette initiative unitaire, humaniste et réformiste, quand nous faisons plutôt habituellement le choix de nous fondre, en tant que révolutionnaires, dans les luttes de base sur des objectifs précis, sans souci d’apparaître en tant qu’organisation au sein de cartels unitaires. Cela mérite peut être quelques explications.

Genèse d’une initiative

L’initiative est partie du collectif UCIJ – Uni·es contre l’immigration jetable – qui existe sur la ville depuis 2007 et les batailles de l’époque contre « l’immigration choisie » soit la définition de quota d’immigration en fonction des besoins de l’économie nationale.

Cartel d’organisations et d’associations « de gauche » (du MRAP à Lutte ouvrière en passant par la LDH et diverses obédiences chrétiennes), l’UCIJ n’en est pas moins ouverte aux individus, et fonctionne selon des principes assembléistes : décisions prises par les présent·es sans souci de préservation des équilibres entre les structures la composant. Un cartel sans querelle de chapelles ni appropriation de pouvoir en quelque sorte. J’y participe à titre individuel avec plus ou moins d’investissement selon les années, sans y être formellement au titre de l’OCL, ne souhaitant pas l’impliquer dans le risque d’éventuelles compromissions du type « contre la politique « de droite », rallions une « politique de gauche » qui est moins pire ».

En 2021 l’UCIJ décide de retravailler son Manifeste fondateur, et les militant·es qui participent à cette élaboration parviennent à maintenir un consensus sur le droit inconditionnel à l’installation et à la circulation pour tous les migrant·es, chose qui n’allait pas de soi. La LDH notamment dénonçant des positions par trop extrémistes qui feraient le lit de l’extrême droite, défendant comme souvent la crédibilité du réalisme gestionnaire consensuel, contre la clarté de positions politiques clivantes.

Le Manifeste [1] réécrit à l’été, dans le contexte pré-électoral particulièrement centré sur l’anti-migration, l’UCIJ décide de tenter une initiative sur la ville pour aller à contre courant de la focalisation sur une « immigration toujours plus menaçante ». Une proposition d’organiser des Assises locales de l’immigration est lancée, tout à la fois pour recenser les différentes structures intervenant sur ce terrain, apprendre à se connaître, et faire entendre un discours de solidarité avec les migrant·es dans une période de replis xénophobes.

A la première réunion, surprise : plus de 20 organisations répondent présentes, débordant largement l’arc « gauche de la gauche » associative locale, impliquant des structures sociales, caritatives, politiques, syndicales (même la CFDT locale !) mais aussi de luttes : squat accueillant des migrant·es, collectif de soutien aux sans-papiers, associations citoyennes d’hébergement de mineurs isolés ou d’accompagnement de demandeurs d’asile... L’accord est unanime sur le besoin de renforcer les liens entre les structures de terrain pour un meilleur accueil local, et construire un rapport de force favorable à l’immigration. La sauce prend et l’initiative est lancée, malgré la diversité des parties prenantes.

« Plus d’une vingtaine de structures organisent ces "Assises locales de la solidarité avec les migrants et migrantes". Il s’agit d’échanger et de faire connaître la situation de ces personnes sur nos territoires et les solidarités qui y sont développées.

Les migrations sont un phénomène constitutif de l’humanité, présenté aujourd’hui comme une menace. Derrière les discours démagogues, haineux et manipulateurs, ce qui est en cause, ce sont les droits de ces hommes, femmes et enfants : droits au séjour, à la circulation, à l’hébergement, au travail, à la santé, à l’éducation… Une attention particulière sera portée à la situation des femmes et des jeunes, mineurs ou majeurs.
Moment de rencontres et d’échanges largement ouvert à toute personne intéressée ces assises locales sont une initiative inédite d’organisations très diverses, depuis l’action caritative jusqu’aux regroupements militants. Elles seront aussi un moment d’intervention dans le débat politique et social pour changer le regard sur les migrations et les migrant·es, influer sur les politiques publiques, dans une optique antiraciste et internationaliste fondée sur la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. »

Le déroulement des assises

Le choix est fait de ne compter que sur nos ressources militantes pour une journée spécifique qui s’est déroulée le 19 mars [2] et organisée autour de 7 ateliers déclinant différentes questions liées à l’accueil : accès au travail, à la santé, à la langue, hébergement-subsistance-mobilité, femmes migrantes, défense des droits, mineurs migrants.

La dimension publique sur la ville est également visée avec 2 soirées ciné-débat. Un premier film documentaire local concernant les enfants de l’immigration à Saint-Nazaire et leur insertion, réalisé par une équipe de la Maison de quartier de La Boulleterie, de la Zone Ouest de la ville où se concentre une partie de l’immigration locale. Un second « Ailleurs partout » documentaire expérimental de 2021, réalisé par d’Isabelle Ingold &Viviane Perelmuter à partir d’images de caméras de vidéo surveillance, et qui retrace le parcours d’un jeune réfugié iranien qu’elles ont rencontré en Grèce et qui vit aujourd’hui en Angleterre.

Le premier film était une tentative de nouer des contacts avec les jeunes issus de l’immigration, car à Saint-Nazaire il n’y a d’immigration organisée autrement qu’autour de regroupements confessionnels peu enclins à un travail militant avec des structures de solidarité essentiellement « blanches ». La tentative de dépasser cet entre soi militant blanc a sans doute vécu le temps du film, mais ne s’est pas ressenti lors des échanges du 19 mars. C’est une réelle difficulté du militantisme local solidaire de l’immigration, mais sans impliquer les migrant·es autrement que dans une consommation de services.

Les 7 ateliers se sont déroulés le matin et l’après midi, permettant à tout un chacun d’en suivre au moins deux. Plus de 200 personnes sont venues prendre part aux différentes activité de la journée, débordant largement la cinquantaine de militant·es qui était envisagée initialement. Espace de paroles, d’échanges, de débat, l’Atelier femmes migrantes a permis l’expression et des témoignages de femmes concernées, tout comme l’Atelier mineurs étrangers, ébauche de prises de parole directe des intéressé·es qui relativise un peu la critique précédente.
La journée s’est terminée par une lecture de théâtrale d’un texte de Sylvain Levey « Trois minute de temps additionnel » mettant en scène deux jeunes footballeurs guinéens recrutés sur place par un club anglais, puis par un concert de Tromba Muzika, un artiste malgache actuellement sans droit au séjour.

Des perspectives communes ?

A la suite des Ateliers un débat général de synthèse s’est tenu pour partager les analyses spécifiques dans l’optique de la construction d’un certain nombre d’axes de revendications à mettre en œuvre localement [3]

  • « Aucun décret d’application n’a jamais transposé la directive européenne en date de 2001 étendant les droits des réfugiés. Il a fallu attendre l’afflux des réfugiés ukrainiens pour que la protection temporaire soit activée (renouvelable tous les six mois pendant trois ans) qui permet l’obtention d’une carte de séjour, l’accès à l’emploi, à un logement, à une allocation etc… Il y a là une jurisprudence à utiliser pour faire valoir les droits des autres réfugiés. »
  • « Solliciter les CCAS pour qu’ils accordent des bons de transport aux migrants devant se rendre à l’hôpital et aux demandeurs d’asile convoqués à l’OFPRA ou à la CNDA »
  • « Déployer un réseau de parrainage pour le soutien scolaire des mineurs non accompagnés »
  • « Obtenir la gratuité des transports pour les mineurs étrangers isolés, reconnus ou non par l’Aide sociale à l’enfance »
  • « Créer un réseau de bénévoles susceptibles d’être aux côtés des migrants, lors de leurs démarches auprès des différentes institutions (CPAM, CAF, CCAS …) qui se montrent bien plus coopérantes, quand il y a cet accompagnement. »
  • « Élaborer un guide des ressources locales, répertoriant les coordonnées des services, associations, démarches pour aider les migrants et les bénévoles qui les accompagnent. »
  • « Créer une association locale de migrant·es qui puisse agir en toute autonomie »
  • « Faire monter en compétence les bénévoles des associations par la mutualisation des outils et par la formation notamment juridique »
  • « Puisque le travail des sans-papiers n’est pas possible légalement, utiliser le CESU qui ne nécessite qu’un numéro de sécurité sociale : il suffit alors de donner celui obtenu au moment du dépôt de la demande d’asile »
  • « Faire savoir que la circulaire Valls permet une régularisation après huit mois de travail chez un employeur qui est davantage sanctionné en cas de travail au noir que s’il signe un contrat de travail sans passer par la direction de l’emploi »
  • « La régularisation des femmes de ménage sans-papiers en grève dans les grands hôtels montre que la mobilisation syndicale peut payer »
  • « Si le recours au droit est important, il ne faut pas négliger les actions qui agissent à sa marge, quand les démarches juridiques s’enlisent. Il faut, par exemple, soutenir des initiatives comme celle de ces deux habitations, appartenant à la mairie, transformées par le Collectif Urgence sociale en Maisons d’hébergement solidaires (squat) »

Pour l’heure seul ce dernier point se concrétise, avec la publication d’un texte de soutien aux Maisons d’hébergement solidaire menacées d’expulsion suite à une plainte qui sera jugée le 27 avril (encadré ci-dessous).

Mais les projets sont nombreux, depuis l’organisation d’une journée de formation juridique en octobre prochain, jusqu’à la création d’une structure pérenne qui pourrait rejoindre la dynamique nationale des « États généraux des migrations ».

La participation de l’OCL à cette initiative aura également permis de rappeler que le déni de droit et la situation inhumaine infligée au migrant·es sont indissociables du fonctionnement du capitalisme, des États et des frontières, et ne se résume pas à une simple question morale ou éthique. Qu’il s’agit donc de choix économiques et politiques qu’il faut combattre sur des bases de classe. Et cette position est bien plus partagée qu’on ne pourrait le croire de prime abord, et interpelle même les sensibilités les plus réformistes !

Et puis, en guise de premier tour, c’était quand même plus excitant que de voter Mélenchon !

Philippe,
OCL Saint-Nazaire,
14 avril 2022

SOUTIEN AU COLLECTIF URGENCE SOCIALE et aux occupant·es des Maisons d’hébergement solidaire

Les travaux des Assises de solidarité avec les migrant·es organisées le 19 mars 2022 par trente associations, ont mis en évidence le besoin criant de logements d’urgence sociale pérennes sur notre territoire. Cette pénurie concerne aussi les personnes migrantes tant l’hébergement est la première condition d’un accueil digne. Or Il faut savoir que le 115 saturé ne répond plus aux demandes : l’État est aux abonnés absents.

Le Collectif Urgence sociale a opéré une réquisition citoyenne de deux maisons préemptées par la municipalité aux 107 et 109 Boulevard Jean de Neyman à Saint-Nazaire. Ces maisons sont vides et sans projet précis à terme.
Nous constatons que grâce à cette opération, une centaine de personnes ont trouvé un espace de vie et d’activités sociales leur permettant de reprendre en main leur destinée. Depuis plus d’un an, jour après jour, des bénévoles accueillent avec humanité des personnes sans toit, des personnes seules mais aussi des familles avec des enfants, dont des personnes migrantes. Les Maisons d’Hébergement Solidaire montrent ainsi la pertinence de leur action.

C’est pour ces raisons que nous proclamons notre soutien au Collectif Urgence Sociale qui risque d’être confronté prochainement à des mesures d’expulsions des habitantes et habitants des Maisons d’Hébergement Solidaire, en raison d’une procédure juridique nominative engagée par la municipalité propriétaire des lieux contre 5 personnes.

Nous demandons l’arrêt des poursuites et de la procédure d’expulsion qui pourrait suivre le 27 avril.

Pour répondre à la pénurie d’hébergement déjà criante, et aggravée par l’arrivée de migrantes et migrants d’Ukraine, nous réclamons a contrario une multiplication de ce type d’hébergement avec des conventions ou baux d’occupation précaire, ainsi que cela se fait dans d’autres villes. Près d’ici citons Nantes avec le bâtiment Édit de Nantes ou, le centre d’hébergement d’urgence pour femmes Gigant, et Rennes où l’association Un toit c’est un droit recourt depuis plusieurs années au commodat, soit un accord associations/mairie, qui permet d’héberger demandeurs d’asile, déboutés ou sans-papiers dans des bâtiments vides et voués à être détruits.

En ce qui concerne Saint-Nazaire, nous pouvons donner une liste de lieux susceptibles de répondre à ce besoin.

Nous rappelons que « un toit, c’est un droit ».
Le droit à l’hébergement d’urgence est universel et sans condition de nationalité.

Accueil d’Abord – Accueil fraternel Loire et Sillon - Amnesty International - Artisans du monde – Association solidarité création - ATTAC - CCFD Terre Solidaire - Collectif des Brévinois attentifs et solidaires - Collectif des hébergeurs·ses solidaires nazairien - Collectif Urgence Sociale - CFDT - CGT - CSPRN - CSPSP - Croix Rouge française - EELV - FSU - LFI - La Fraternité – LDH - MQ Avalix - MRAP - Mouvement de la Paix - Secours catholique - Caritas France - OCL - PCF - Planning familial 44 - UCIJ

assises2022sn

Notes

[2Le programme complet se trouve en ligne sur le site du MRAP de St-Nazaire voir note 1

[3La revue Le lien social a publié sur son site un article assez complet sur le déroulement et les revendications de ces assises

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