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CA 321 juin 2022

Angry Workers : suite de la traduction de "Class Power on Zero Hours"

jeudi 9 juin 2022, par Courant Alternatif


Voir en ligne : Angry Workers of the World

Nous poursuivons la publication de la traduction de l’ouvrage du collectif AngryWorkers, « Class Power on Zero-Hours ». Nous invitons les lecteurs à se reporter aux différents articles et présentations disponibles sur notre site internet, afin de prendre connaissance de l’ensemble du dossier.

En guise d’introduction, nous voudrions écrire quelques mots sur la démarche des AngryWorkers et d’une manière générale l’intérêt d’une enquête approfondie sur les milieux de la logistique. La crise sanitaire a révélé la très forte dépendance de nos sociétés à l’égard des chaînes logistiques d’approvisionnement. Nos modes de consommation et de production reposent en effet sur des infrastructures logistiques monumentales. On se souvient également de la thématique du blocage présent dans les mouvements sociaux de ces dernières années.

En France, le secteur de la logistique regroupe à lui seul près d’un million d’emplois. En y ajoutant les ouvriers du transport, ils représentent aujourd’hui 25% des emplois ouvriers (Enquête Emploi Insee 1982-2012). Il s’agit en grande majorité d’emplois ouvriers, disséminés dans des ports et des aéroports, dans des entrepôts de la grande distribution, de la messagerie, du e-commerce ou de l’industrie. Au sein du monde ouvrier, les logisticiens représentent désormais 13% des emplois, un basculement observable dans la plupart des pays occidentaux.

Les entrepôts, notamment, sont restés dans les coulisses des grandes entreprises et, plus largement, dans les coulisses d’un système économique qui s’appuie en partie sur eux. Cette invisibilisation a été favorisée par le développement de la sous-traitance, qui permet aux grands groupes, tels que Carrefour ou Amazon, de mettre en avant leur « cœur de métier » (le commerce pour Carrefour, la vente en ligne pour Amazon) afin de valoriser leur activité et leur image. Elle résulte également de la diffusion des théories managériales du flux tendu, qui décrivent, souvent de manière très abstraite, la circulation des biens et des matières comme un processus lisse et ininterrompu. Difficile de percevoir l’entrepôt, sa matérialité et sa centralité, dans un contexte où le modèle toyotiste prône le « zéro stock » comme mode de fonctionnement. Enfin, elle découle de l’idéologie dominante qui cultive le discours sur la disparition de la classe ouvrière justifiée par les phénomènes complexes et multiformes de désindustrialisation.

Tout un tas de raisons qui nous pousse à relayer la réflexion, les écrits et les activités de ce groupe.

Selon la formule consacrée, les camarades d’AngryWorkers ne pourraient être tenus responsables des erreurs ou des contresens issus de ma traduction.

Jean Mouloud

Logistique urbaine

À Londres, en 2009 près de 80 000 personnes ont été employées dans le secteur de la logistique (entrepôts, transport de marchandises, etc.) et ce chiffre à continuer à augmenter au cours des dernières années. Selon les chiffres de Transport for London(1), sur un jour de semaine type à Londres, les travailleurs du transport effectuent 281 000 voyages, livrent 290 000 entreprises et parcourent environ 13 millions de kilomètres.
Londres s’est développée à des dimensions si décadentes que la logistique urbaine est arrivée à un point de rupture : la lenteur du trafic comprime les marges des entreprises logistiques ; les niveaux de pollution sont les plus élevés en Europe et les espaces de stockage font cruellement défaut. Le système tente de faire face en centralisant les opérations d’entreposage, par exemple, sous la forme du « London Borough Consolidation Center ». Les conseils locaux(2) ont conclu un accord avec la société de logistique DHL pour gérer un entrepôt central pour la fourniture de plus de 300 bâtiments municipaux dans quatre arrondissements de Londres. En raison du manque d’espace, les prix et les loyers des entrepôts ont considérablement augmenté, ce qui signifie que les entrepôts sont devenus la propriété de quelques grands promoteurs.

Dans l’ouest de Londres, la principale entreprise qui développe des entrepôts et des zones industrielles s’appelle Segro. Ils ont débuté comme propriétaires de Slough Trading Estate dans les années 1920. Cette zone industrielle située près de l’ouest de Londres est la plus grande zone industrielle d’Europe à propriété unique - environ 20 000 travailleurs y travaillent. Ils ont également développé les zones industrielles de Greenford et gèrent de nombreux autres parcs logistiques dans la région. En 2010, Segro a acheté 50% des parts d’ Airports Property Partnership faisant ainsi passer sous le contrôle de l’entreprise de larges zones aéroportuaires britanniques y compris la plupart des actifs de fret à l’aéroport de Heathrow.

Heathrow

L’aéroport d’Heathrow(3) est probablement le plus grand lieu de travail centralisé au Royaume-Uni. Bien que concentré dans l’espace, ce lieu de travail est en même temps très segmenté - il y a des centaines d’entreprises différentes. Nous distribuions notre journal à l’arrêt central de bus. Les bus de nuit, qui circulent toutes les vingt minutes, sont pleins de travailleurs 24H/24. On parle à des agents de nettoyage, à des gardes de sécurité, à des employés d’atelier, mais on ne rencontre jamais la même personne deux fois.

Nos contacts ont été établis en travaillant dans d’autres grands lieux de travail de la région. Nous avons appris à connaître des agents d’entretien aéroportuaire pendant les séances de formation des représentants syndicaux.
L’expansion prévue de Heathrow(3) est un enjeu politique majeur, non seulement au niveau local, mais aussi au niveau national. Alors que certains politiciens conservateurs s’opposent à l’expansion parce que l’augmentation du trafic aérien affecterait leur clientèle politique, des syndicats comme le GMB(4) plaident en faveur de cette expansion en raison des 10 000 emplois locaux qui seraient créés.
Nous avons fait connaissance avec certaines personnes à Grow Heatrow, qui occupaient un terrain destiné à devenir la troisième piste de l’aéroport. Leur campagne était centrée sur des questions environnementales, mais ils ont également établi des connexions avec les travailleurs de l’aéroport de Heathrow, des habitants des quartiers populaires et lancé des initiatives contre le centre d’expulsion [des étrangers NDR] de l’aéroport.
Malheureusement (…), le caractère vert et hippie a prévalu. Nous avons eu tout de même de belles nuits autour du feu de camp à écouter de la poésie néo-folk et du slam...

Park Royal, joyau de l’avant-garde ouvrière

L’autre concentration principale de travailleurs est Park Royal (40 000 personnes dans 1 500 entreprises). La plupart de ces emplois sont manuels. La région a connu une forte croissance ces dernières années : l’emploi a augmenté de 20% depuis 2009. La zone est à trente minutes d’Oxford Circus(5) sur la ligne centrale en métro. Pourtant, si vous demandez à la plupart des gens de Londres s’ils y sont déjà allés ou même simplement s’ils ont entendu parler de Park Royal, la plupart vous répondront que non.
La classe ouvrière est devenue invisible. Aujourd’hui, les lieux de travail sont plus petits. Seules 20 à 30 entreprises de Park Royal emploient plus de 250 personnes, la plupart étant des usines de production alimentaire. Nous avons travaillé à Park Royal, dans la plus grande usine de houmous du Royaume-Uni. Nous avons visité divers lieux de travail avec notre journal et pourtant même après six ans d’activité, Park Royal nous surprend encore. On peut ouvrir une porte et trouver une cuisine industrielle italienne de fabrication de pâtes pleine de Roumains. L’unité suivante pourrait être une station de radio pour les mormons. Puis un studio plein de hipsters qui fabriquent des maquettes, un atelier qui répare les vieux ordinateurs et ordinateurs portables et recharge les cartouches d’encre, un parc de caravanes de gitans irlandais qui galopent avec leurs chevaux, une usine de sushis — parce qu’il y aura des sushis sur les barricades !
Mais l’on découvre aussi l’autre face du travail dans Park Royal : 24 heures sur 24, deux douzaines de gars traînent sur un coin de rue et attendent d’être ramassés pour des travaux de main-d’œuvre.
Il serait magnifique de pouvoir se concentrer uniquement sur cette zone et sur sa classe ouvrière internationale. Pouvoir réfléchir dans un journal sur les différentes conditions d’exploitation et de lutte, mais aussi sur la richesse collective productive et créatrice des travailleurs de cette localité. Le caractère concentré de la zone pourrait permettre d’imaginer une campagne salariale locale : "Personne à moins de 12 £" ou quelque chose de similaire, qui pourrait se propager d’un groupe à l’autre, en utilisant les différents espaces de sociabilité, comme les cafés ouvriers et les bars à chicha comme lieux de subversion.
Aux abords de Park Royal, des centaines, voire des milliers d’étudiants internationaux vivent dans des immeubles d’habitation et paient des loyers élevés — des liens pourraient être tissés.

Les communautés

Au sein de la classe ouvrière de l’ouest de Londres, les structures communautaires comme les temples, les églises ou les associations culturelles jouent un rôle important. Les « communautés » ne sont pas des entités naturelles, au sens de structures sociales.
Les structures communautaires ne sont pas principalement l’expression d’un manque de conscience de classe, car elles aident les gens à survivre matériellement ; mais, dans le même temps, elles sont la base d’une surexploitation de ses membres et favorisent l’expression politique et la carrière de soi-disant « leaders communautaires ».

Dans des régions comme Southall, les temples sikhs et leur approvisionnement quotidien en nourriture gratuite jouent un rôle important. Les moyens financiers pour les temples sont dépendants des dons (de la classe moyenne). Les prolétaires sans-abris ou pauvres, même ceux d’Europe de l’Est, acceptent le temple comme un moyen de survie. Les temples aident également les nouveaux arrivants à trouver un logement, un emploi et du soutien. Pendant le lock-out du Gate Gourmet(6), qui a duré un mois, les temples ont fourni un soutien matériel. Les dirigeants communautaires ont joué leur rôle en incitant les travailleurs à « rester patients et pacifiques ». Lors des émeutes de Londres en 2011, les temples sikhs de Southall ont mobilisé des centaines d’hommes pour protéger les temples et les entreprises sikhes de la région. À Birmingham, le Bearded Broz, une organisation musulmane, a nettoyé et ramassé les ordures dans les quartiers au cours d’une grève de collecteurs d’ordures d’une semaine en 2017, agissant comme des briseurs de grève bénévoles. Après l’incendie de Grenfell(7), les organismes de bienfaisance musulmans ont fourni nourriture et abri bien avant que le secteur public ne se mette en branle.

Les travailleurs d’Europe de l’Est ne disposent pas de ces structures communautaires, car les dernières vagues de migration en provenance de Pologne ou de Hongrie au début des années 1980 étaient motivées par des considérations politiques. Même les supermarchés polonais, qui vendent uniquement des produits de Pologne, diffusent des émissions de radio polonaises et font de la publicité pour des événements polonais, appartiennent en fait à des personnes d’origine sud-asiatique. Lorsque la propagande médiatique anti-migrants a augmenté dans la foulée du résultat du référendum sur le Brexit, les travailleurs d’Europe de l’Est ont été forcés de réagir. En l’absence d’une classe moyenne visible et d’une gauche dynamique, c’est l’extrême droite et l’Église catholique qui ont organisé la première manifestation pour protester contre les calomnies anti-polonaises.
Il y a eu des manifestations de groupes fascistes polonais, mais elles sont restées marginales. Pourtant, le besoin et l’envie d’une certaine forme de communauté sont répandus. Nos voisins prennent part à des clubs d’arts martiaux liés aux clubs de football polonais. Un autre voisin a formé un ’club de moto polonais’ sur Facebook et quelques semaines plus tard a organisé une fête de week-end avec trois cents motards de l’extérieur de la région.

La communauté est la colonne vertébrale de la surexploitation. Pendant la construction d’un temple hindou à proximité de Wembley. La direction du temple a grugé les ouvriers spécialisés indiens, les payant 30 pennys de l’heure(8). Les tentatives de faire intervenir un syndicat ont été considérées comme une trahison et les membres de la communauté indienne qui ont soutenu les travailleurs cherchaient plutôt à discréditer les leaders du temple en place afin de prendre la direction du temple eux-mêmes. D’autres formes d’exploitation communautaire se produisent sous des formes plus cachées, par exemple, nous avons rencontré des cas de travailleurs arrivés assez récemment de régions comme le Penjab et qui sont payés moins que le salaire minimum par des patrons bien établis du même milieu. Les patrons le justifient toujours en disant qu’ils aident leurs compatriotes nouvellement arrivés et qu’ils deviennent très sensibles si des travailleurs s’impliquent « de l’extérieur ».

Traduction, notes et introduction : Jean Mouloud

Notes
(1)Transport for London est l’organisme public responsable des transports à Londres.
(2)Londres est découpée administrativement en plusieurs entités les boroughs au nombre de 32 qu’ont peut comparer aux arrondissements et qui sont dotés de conseils locaux : la City qui est le centre originel (et le quartier financier par ailleurs) et qui dispose de pouvoirs spécifiques, la Corporation de la Cité de Londres et enfin le Grand Londres qui regroupe toutes les entités. C’est cet ensemble que dirige le maire de Londres.
(3)Avec le passage d’environ 80 compagnies aériennes et plus de 75 millions de voyageurs par an, l’aéroport de Londres - Heathrow est le plus important d’Europe en terme de trafic. Son extension avec la création d’une troisième piste prévue pour 2050 était censée permettre l’atterrissage de 700 avions supplémentaires par jour, portant le nombre de passagers à plus de 140 millions par an. Elle a été suspendue par la justice pour des considérations environnementales.
(4)GMB (General, Municipal, Boilermakers) est un syndicat britannique d’environ 600 000 membres. Il est l’un des trois plus grands affiliés du Parti travailliste. Il a atteint une renommée internationale dans son combat contre la plate-forme Uber.
(5)Place du centre de Londres.
(6)Gate gourmet aujourd’hui Gate Group est une entreprise de catering c’est-à-dire de repas pour les passagers aériens. Gate Gourmet prépare quelques 80 000 repas quotidiens pour British Airways ; la boîte est connue pour ses pratiques patronales hard (licenciement des grévistes, lock-out, etc.). En 2005, un licenciement massif avait provoqué une réaction de solidarité des travailleurs de British Airways. La grève sans préavis de ces derniers avait plongé dans le chaos Heathrow et son trafic pendant plusieurs jours.
(7)L’ incendie de la tour Grenfell est un incendie survenu le 14 juin 2017 dans un immeuble de logements sociaux de 24 étages, situé dans le district de North Kensington à Londres au Royaume-Uni faisant 71 morts et 8 disparus.
(8)Il est compliqué de déterminer un salaire minimum au Royaume-Uni, disons pour pouvoir comparer que le National Living Wage, salaire minimum anglais pour les salariés de plus de 23 ans, est censé être de £8,91/heure (1 livre=100 pennys).

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