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CA 321 juin 2022

L’OTAN et le pouvoir russe

mardi 14 juin 2022, par Courant Alternatif

Le traité de l’Atlantique Nord a été signé le 4 avril 1949. Ce traité a alors été ratifié par les États-Unis, le Canada, la Belgique, le Danemark, la France, les Pays-Bas, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, le Royaume-Uni, ces États étant tous des démocraties parlementaires et le Portugal, dictature ayant soutenu les Alliés de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi naît l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) ou l’Alliance Atlantique appelée aussi brièvement l’Alliance.


C’est une alliance politico-militaire entre ses membres afin d’assurer leur sécurité collective dans le contexte de la guerre froide, période de fortes tensions géopolitiques durant la seconde moitié du XXe siècle, entre d’une part les États-Unis et leurs alliés constitutifs du bloc de l’Ouest et d’autre part l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) et ses États satellites formant le bloc de l’Est. La guerre froide s’installe progressivement à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale dans les années 1945 à 1947 et dure jusqu’à la chute des régimes du bloc de l’Est en 1989, rapidement suivie de la dislocation de l’URSS en décembre 1991.
Pendant toute cette période de guerre froide, l’OTAN n’a pas participé à une seule action militaire sur le terrain, l’ordre du jour était la dissuasion nucléaire. À noter que la France, tout en restant membre de l’OTAN a quitté l’organisation militaire intégrée en 1966 sous l’impulsion du général de Gaulle et son idéologie d’indépendance nationale. Elle est redevenue membre à part entière en 2009 sous l’égide de Sarkozy, lui aussi gaulliste… 
L’OTAN compte à ce jour trente membres, vingt-huit pays européens et deux pays nord-américains, les États-Unis et le Canada. Le processus d’adhésion est régi par l’article 10 du traité de l’atlantique nord qui limite les futurs membres aux seuls « États européens ». Comptant initialement douze membres fondateurs, l’OTAN s’est élargie durant la période de la guerre froide en accueillant la Grèce et la Turquie en 1952, l’Allemagne de l’Ouest en 1955, puis l’Espagne en 1982. Depuis l’effondrement du Bloc de l’Est marquant la fin de la guerre froide, douze pays d’Europe de l’Est ont rejoint l’OTAN en trois vagues entre 1999 et 2009. En juin 2017, le Monténégro devient le 29e État membre de l’OTAN, puis le 27 mars 2020, la Macédoine du Nord en devient le 30e État membre.

L’OTAN passe à l’offensive

Avec la fin de la Guerre froide, au début des années 1990, l’environnement de sécurité internationale connaît de profonds changements. Le début des années 1990 est caractérisé par une certaine euphorie dans les relations internationales qui se traduit par une chute des budgets consacrés à la défense. Entre 1990 et 2000, la part des dépenses de défense dans le PIB des quatre plus grandes nations européennes passe de 3,15 % à 2,18 %, soit une baisse de presque un tiers ; pour les États-Unis, la baisse est encore plus importante, les dépenses passant sur la même période de 5,6 % à 3,1 % du PIB, soit une chute de 45 %. [1] La disparition de la menace aux frontières de l’Est de l’Europe entraîne le retrait de la majeure partie des forces de combats étrangères stationnées en Allemagne durant la guerre froide.
L’Alliance n’a plus d’ennemi principal, mais pour rester le gendarme de l’Occident au service des États-Unis, la puissance dominante du monde, l’OTAN ne peut plus rester dans une posture défensive, mais doit assumer un rôle offensif au sein de la communauté internationale. La première intervention de l’OTAN s’est présentée en 1995, lorsque la crise dans les Balkans a atteint un haut niveau. Après l’échec de la diplomatie visant à mettre fin au conflit en Bosnie-Herzégovine, l’ONU a appelé l’Alliance à intervenir… qui n’en demandait pas tant. En août 1995, l’OTAN a lancé l’opération « Deliberate Force » pour mettre fin à la violence provoquée par la République de Yougoslavie en Bosnie-Herzégovine. Les bombardements ont ouvert la voie à la signature de l’Accord de paix de Dayton, en décembre 1995. Pour soutenir la mise en œuvre de cet accord de paix, l’OTAN a immédiatement déployé une Force de mise en œuvre (IFOR) de quelque 60 000 hommes, sous mandat des Nations Unies. Cette opération a été suivie, en décembre 1996, par le déploiement d’une Force de stabilisation (SFOR) de 32 000 hommes

L’intervention de l’OTAN dans la guerre du Kosovo

La guerre du Kosovo, une des guerres de Yougoslavie, a eu lieu du 6 mars 1998 au 10 juin 1999, sur le territoire de la république fédérale de Yougoslavie, opposant l’armée yougoslave à l’armée de libération du Kosovo (UÇK). L’OTAN a participé au conflit à partir du 24 mars 1999 en opérant des campagnes de bombardements sur l’ensemble du territoire de la république fédérale de Yougoslavie. Le conflit armé aboutit le 11 juin au retrait des troupes yougoslaves du territoire du Kosovo.
La nature controversée (civile ou non) des victimes du massacre de 45 Albanais du Kosovo qui a eu lieu le 15 janvier 1999, dans le village de Racak au Kosovo central est une cause de dissension entre les deux communautés, au côté de nombreux autres meurtres interethniques subis ou exécutés par les deux camps.
Le gouvernement allemand a fabriqué un faux document pour justifier sa participation avec l’OTAN à la guerre du Kosovo. Un an tout juste après le conflit, la question fut posée avec de plus en plus d’insistance en Allemagne. Le 8 avril 1999, le ministère allemand de la Défense avait présenté à Bonn un plan baptisé « Fer à cheval », selon lequel les forces serbes de Slobodan Milosevic auraient prévu, dès la fin 1998, de prendre en étau la population albanaise du Kosovo pour l’expulser de la province. Au moment où l’opinion allemande s’inquiétait de voir les bombardements de l’OTAN accélérer l’exode des Albanais sur son sol, ce plan tombait à pic : il démontrait que le drame albanais n’avait pas été provoqué par l’OTAN, mais avait été minutieusement planifié par Milosevic. Ce plan « Fer à cheval » fut en réalité conçu par le ministère allemand de la Défense et ce fut    un archétype de « fake news » diffusé par les armées occidentales, repris par tous les grands journaux européens qui justifiait les bombardements aériens sur la Serbie menés par l’OTAN dans le contexte de la défense du Kosovo contre la menace d’un soi-disant génocide.    L’opération « Allied Force » fut d’ailleurs réalisée sans l’accord de l’ONU, donc non conforme au droit international. La France a participé avec 84 avions, soit le deuxième effectif le plus important après les USA (731 avions), suivie de l’Italie (58 avions), du Royaume-Uni (39 avions), et de l’Allemagne (33 avions). En tout, 1 100 avions furent utilisés pendant un mois de bombardement de la Serbie.

À partir de là, L’OTAN va intervenir de plus en plus sur la scène internationale, mais désormais toujours sous mandat de l’ONU. Cela commencera en Afghanistan où la Force Internationale d’Assistance à la Sécurité (FIAS) a été établie en 2001 au lendemain des attentats terroristes du 11 septembre, à la demande des autorités afghanes. La FIAS a été dirigée par l’OTAN d’août 2003 à décembre 2014 puis elle a été suivie, le 1er janvier 2015, de la mission « Resolute Support » (quelques troupes restant sur place) qui a pris fin en août 2021… avec la reprise du pouvoir afghan par les talibans. Ce fut donc un échec cuisant, le premier échec militaire de l’OTAN !
Puis il y aura la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden au large de la Somalie, une opération de soutien en Irak de 2004 à 2011 qui consistait à former, encadrer et aider les forces de sécurité irakiennes, opération qui sera reprise en 2018 et qui se prolonge encore aujourd’hui. De février 2011 au 31 octobre 2011, l’OTAN interviendra en Libye en conduisant des frappes aériennes et navales. Puis ce sera l’aide à l’Union africaine au Darfour (Soudan), en Somalie, etc. À noter qu’aujourd’hui il reste 3500 soldats de l’OTAN au Kosovo qui tentent de normaliser les relations entre la Serbie et le Kosovo.

Le début des relations Russie – OTAN

La question de l’élargissement de l’OTAN est au cœur des débats géopolitiques de l’Alliance depuis 1990. D’un côté, la plupart des États qui ont obtenu leur indépendance vis-à-vis de la Russie désirent entrer dans l’OTAN, car c’est une assurance de sécurité à moindre coût que s’ils étaient seuls à assumer leur propre défense, d’autant plus que l’Europe n’a pas de politique de défense. D’un autre côté, l’OTAN et les Américains ne demanderaient pas mieux, mais il y a la Russie. Boris Eltsine, 1er président de la Fédération de Russie a mis en garde les Occidentaux contre les nouvelles adhésions à l’OTAN que réclament plusieurs pays d’Europe centrale et orientale, en réaffirmant qu’un tel élargissement pourrait provoquer une « déstabilisation politique et militaire ». La nouvelle administration Clinton hésite et gagne du temps par la mise en place du Partenariat pour la Paix (PPP) en janvier 1994 à l’occasion du sommet de Bruxelles, qui propose à la Russie et aux pays d’Europe centrale et orientale un accord-cadre bilatéral de coopération militaire, adaptable au cas par cas, mais qui ne constitue pas une garantie de sécurité. Sans enthousiasme, la plupart des pays concernés adhèrent au PPP. La Russie elle-même y souscrit le 22 juin 1994, bien qu’elle ne bénéficie pas du statut privilégié qu’elle appelait de ses vœux, afin de continuer d’être reconnue comme une grande puissance, légitime à bénéficier d’une zone d’influence, la protégeant à ses frontières comme en son temps l’URSS.
En 1995, l’Alliance décide d’entamer concrètement le processus d’adhésion. Elle commence par conduire une étude détaillée des conditions et modalités des futures adhésions, en ouvrant des discussions bilatérales en 1996 avec les pays candidats et en menant de longues négociations avec la Russie. La solution finalement adoptée en 1997 consiste à conclure d’une part un accord privilégié avec la Russie, sous la forme de l’Acte fondateur entre l’OTAN et la Russie, et d’autre part à accepter en décembre 1997 les demandes d’adhésion de la Pologne, de la Hongrie et de la République tchèque qui deviendront opérationnelles en mars 1999.    Une pause est ensuite observée dans l’élargissement de l’Alliance qui tourne pour un temps son attention vers une adaptation de sa stratégie et de ses missions pour faire face aux nouvelles menaces -notamment terroristes- à l’aube des années 2000.
« L’Acte fondateur sur les relations, la coopération et la sécurité mutuelles entre l’OTAN et la Fédération de Russie », signé à Paris le 27 mai 1997, crée le Conseil conjoint permanent OTAN-Russie qui est chargé de mettre en œuvre les consultations et coopérations dans les domaines prévus dans cet Acte et rappelle quelques principes tels que le respect de la souveraineté et de l’indépendance nationale, de l’intégrité territoriale, le règlement pacifique des différends, le droit pour chaque État de choisir ses moyens pour assurer sa Défense nationale.
L’opposition de la Russie à l’élargissement de l’OTAN demeure malgré tout très forte  : le ministre russe des Affaires étrangères, I. Primakov, déclare en juillet 1997 que l’élargissement de l’OTAN est une « faute majeure, peut-être la plus grosse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », tout en appelant à la bonne application de l’Acte fondateur. À cela s’ajoute le fait que les Russes n’aient pas accepté que l’OTAN intervienne au Kosovo sans mandat de l’ONU (voir plus haut), c’est-à-dire sans leur accord.
L’OTAN signe également en mai 1997 une charte de partenariat avec l’Ukraine, souhaitée par les dirigeants ukrainiens pour faire pendant à l’Acte fondateur des relations OTAN-Russie. Cette charte n’en a cependant pas l’ampleur, car elle ne donne pas à l’Ukraine un statut particulier comparable à celui de la Russie dans le dialogue sur la sécurité avec les Occidentaux.

La Russie adhérente à l’OTAN  ?

Début 2000, Vladimir Poutine succède à Eltsine à la tête de la Russie. Pragmatique, conscient des faiblesses de la Russie et de ce que l’Alliance est appelée à demeurer la principale alliance politico-militaire en Europe, il s’engage sur la voie de la normalisation des relations avec l’OTAN qui se conclut par la déclaration de Rome de mai 2002 relative à un partenariat stratégique entre les deux parties et à l’instauration du Conseil OTAN-Russie (COR).
L’idée que la Russie devienne membre de l’OTAN a été proposée à plusieurs reprises par des dirigeants occidentaux et russes, ainsi que par certains experts. Entre 2000 et 2002, Poutine a fait de nombreuses déclarations indiquant qu’il était très favorable à l’idée d’une adhésion de la Russie à l’OTAN. Mais tout va progressivement changer même si de 2002 à 2008, certaines coopérations communes Russie-OTAN concrètes se mettent en place : la Russie, par exemple, apporte une contribution dans les domaines de la logistique et de la formation aux actions de la FIAS en Afghanistan.
Le 29 mars 2004, l’Alliance accueille sept nouveaux pays, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, La Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie portant ainsi à vingt-six le nombre de ses membres. Ce sont des États militairement peu puissants, mais trois d’entre eux, les pays baltes, sont d’anciennes républiques soviétiques, et les autres d’anciens États satellites du pouvoir soviétique, Slovénie exceptée. À la suite des révolutions de couleur survenues en Géorgie (révolution des Roses en 2003) puis en Ukraine (révolution orange en 2004), ces deux autres anciens États soviétiques ont fait part de leur volonté d’adhérer à l’Alliance. Lors du sommet de Bucarest de 2008, la France et l’Allemagne, désireuses de ménager Moscou, s’opposent aux États-Unis qui y sont favorables ; finalement, ces 2 pays voient leur adhésion renvoyée sine die.

Une rupture rampante et inéluctable

Ainsi, peu après le sommet de l’OTAN d’avril 2008 à Bucarest, Poutine déclare « qu’élargir l’OTAN, c’est ériger de nouveaux murs de Berlin ». Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, estime que l’OTAN s’étend « toujours plus près de la frontière russe » et affirme que ce déploiement est « la source de tous les problèmes systémiques qui ont surgi dans les relations que la Russie entretient avec les États-Unis et l’Union européenne ».
Jugeant que la politique de l’Alliance menace ses intérêts géopolitiques et s’estimant en particulier visée par le projet de bouclier antimissile mis en place par les États-Unis, la Russie manifeste son mécontentement en suspendant le 12 décembre 2007 l’application sur le traité sur les forces conventionnelles en Europe. Alors que de son côté, George W.Bush avait dénoncé 5 ans plutôt le traité Anti-Ballistic-Missile. Ce traité, signé à Moscou le 26 mai 1972 dans le cadre des négociations sur la limitation des armes stratégiques avait été confirmé par la Russie et les États de l’ex-URSS pour une durée illimitée.
L’action militaire menée par la Russie en Géorgie en 2008 en soutien aux séparatistes d’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie    provoque une interruption de toutes les coopérations entre la Russie et l’OTAN dont la reprise est décidée lors du sommet à Strasbourg-Kehl en avril 2009. Ces événements témoignent aussi de ce que la Russie considère que l’adhésion de la Géorgie -comme de l’Ukraine- à l’Alliance atlantique constituerait une véritable déclaration de guerre.

La Russie ne sera donc jamais adhérente à l’OTAN pour la bonne et simple raison qu’il n’y a pas dans cette alliance politico-militaire la place pour deux impérialismes concurrents.

La Russie, après l’effondrement de l’URSS, s’est refait une « santé militaire ». Ses dirigeants pour garder le pouvoir n’aspirent qu’à redevenir en tant que Russie une grande puissance de 1er ordre dans le monde. Elle réémerge sur la scène morbide internationale par sa participation à la guerre civile en Syrie où elle va sauver la peau au dictateur Bachar-el-Assad. Puis en mars 2014, la crise ukrainienne connaît un développement important avec le rattachement de facto de la Crimée et du port stratégique de Sébastopol à la Russie.
Du côté de l’OTAN, en dehors de la réémergence de la Russie, elle connaît un regain de tension en Europe avec la Turquie où les décisions d’Erdogan vont à l’encontre de l’unité de l’alliance atlantique
(achat de missiles S-400 russes, tensions avec la Grèce et échec des négociations concernant Chypre, offensive en 2019 contre les Kurdes en Syrie).
Le Conseil OTAN-Russie se réunit le 12 janvier 2022, à l’issue duquel il n’est pas publié de communiqué commun et sans que d’autres discussions soient prévues.
Le 23 février 2022, la première ministre finlandaise Sanna Marin affirme que la Finlande est prête à demander l’adhésion à l’OTAN [2] si sa sécurité nationale est en jeu. La Russie sur ordre de Poutine met ses menaces à exécution, et attaque militairement l’Ukraine, le 24 février 2022.

Denis, OCL Reims, le 17 mai 2022

Mes sources pour l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999  sont Libération du 6 avril 2000 et surtout l’article du Monde Diplomatique d’avril 2019 intitulé « Le plus gros bobard de la fin XXème siècle »

Notes

[1Si la baisse des dépenses de défense des pays européens membres de l’OTAN se poursuit durant la première moitié des années 2010, il n’en va pas de même pour les États-Unis dont les dépenses militaires explosent de nouveau et s’expliquent en très grande partie par les guerres en Irak et Afghanistan. Ce point de discorde sera à l’ordre du jour de tous les sommets de l’OTAN jusqu’à ce que l’administration de Trump fasse le calcul de ce que leur devaient les Européens !

[2Ainsi que la Suède. Ces deux demandes d’adhésion devraient être examinées rapidement par l’OTAN

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