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CA 321 juin 2022

Actions de solidarité avec les marins licenciés de P&O

La solidarité de classe ne doit pas connaître de frontière

lundi 13 juin 2022, par Courant Alternatif

Dans son numéro d’avril, Courant Alternatif rendait compte du licenciement de 800 marins anglais de la compagnie P&O et de leur remplacement par des travailleurs intérimaires de différentes nationalités. Plusieurs rassemblements et débrayages ont eu lieu dans différents ports du Royaume-Uni. En France, sur le port de Calais, des salariés du secteur se sont rassemblés en solidarité. Des liens doivent maintenant se nouer avec les salariés recrutés dernièrement dans les pires conditions qui soient par les patrons de P&O. Dans le cas contraire, ces patrons parviendront pour leur plus grand profit à diviser les travailleurs.


Tandis que le 19 avril les travailleurs licenciés de la P&O manifestaient dans les rues de Douvres en scandant « Limogeage du conseil d’administration ! », au même moment à Calais une centaine de personnes se rassemblaient en solidarité aux portes de la zone d’embarquement des ferries. Des syndicalistes de Solidaires, de la CGT et de la CFDT ont patiemment attendu l’arrivée d’une délégation venue d’outre-Manche.

Une occasion d’échanger quelques mots avec des travailleurs du secteur exerçant dans des compagnies concurrentes. Ils nous ont fait part de leurs craintes de subir à leur tour une pression identique sur les salaires, voire des licenciements. Réaction compréhensible lorsqu’on sait qu’au prétexte de parer aux conséquences du Brexit, P&O avait commencé par passer les navires qui assurent la liaison entre Douvres et Calais sous pavillon chypriote. Une mesure prise en 2019 et qui selon la direction permettait de limiter les inspections tout en lui offrant des gains en terme de fiscalité. Avant tout, les lois anglaises permettent aux patrons du secteur de payer les marins qui ne résideraient pas en Grande-Bretagne en deçà du salaire minimum…

Le marché Trans-Manche rapporte gros, mais il est extrêmement concurrentiel. Plusieurs sociétés de transports s’y sont déjà cassé les dents et on s’interroge sur la stratégie que poursuit actuellement la direction de P&O ; ne joue-t-elle pas un coup de poker menteur ? L’opérateur a déclaré qu’il risquait de perdre un million de livres sterling pour chaque jour où il ne pouvait naviguer, ce qui porte ses pertes estimées à 36 millions de livres.

Un marin nous disait avoir senti le vent tourner bien avant la crise du Covid, lorsque la compagnie entama la restructuration de différents services à bord, notamment celui des cuisines afin de baisser les coûts de fonctionnement. Depuis, le cours des choses semble s’être accéléré et, ironie de l’histoire, c’est une totale désorganisation qui a frappé durant plusieurs semaines les services de la compagnie puisqu’aucun de ses ferries n’a traversé la Manche depuis le licenciement des 800 salariés.

Même autorisés à naviguer, les navires rencontrent d’importantes difficultés.
L’immobilisation de ses navires coûte à P&O un important manque à gagner. La raison en est simple, les équipages fraîchement recrutés ne satisfont pas aux normes de la navigation en vigueur dans le détroit. En outre, deux des navires de la flotte font l’objet de manquements aux règles de la sécurité et de la documentation de l’équipage. L’un des derniers rapports en date des inspecteurs de la Maritime and Coastguard Agency (MCA) signale que les nouveaux engagés ne savent utiliser ni les embarcations de sauvetage, ni les gilets de sauvetage et encore moins les fusées éclairantes. Sur le Spirit of Britain, l’un des plus grands ferries d’Europe qui assure la liaison entre Douvres et Calais, trente et un manquements à la sécurité ont été constatés. Le Pride of Kent - également basé à Douvres - reste immobilisé après avoir échoué à une inspection, tandis que le European Causeway, pourtant autorisé à prendre la mer le 8 avril, a subi une panne d’électricité qui l’a laissé à la dérive en mer d’Irlande pendant plus d’une heure. Plus tôt, le site Web du trafic maritime avait indiqué que le statut du système d’identification automatique du navire avait été réglé sur "non commandé", ce qui est réservé à l’utilisation d’un navire "incapable de manœuvrer comme l’exigent les règles et donc incapable de se tenir à l’écart d’un autre navire". Une enquête indépendante dès le retour à terre du navire a été annoncée…

Et comme pour faire oublier ce marasme la direction n’a rien trouvé de mieux que de licencier à nouveau du personnel… Sept intérimaires recrutés après le licenciement brutal de 800 marins viennent à leur tour d’être mis à la porte pour avoir consommé de l’alcool avant de remonter à bord. Cette fois, la direction estime avoir été à la hauteur, affirmant que : « La sécurité de nos passagers et de notre équipage est notre priorité absolue et nous continuons à appliquer une politique de tolérance zéro en matière de consommation d’alcool pendant le service. » On croit rêver…

Pour le moment, le trafic routier est fortement désorganisé dans le Kent et les compagnies concurrentes absorbent les parts de marché laissées vacantes par P&O tout en augmentant la pression sur le personnel. Les rythmes de travail s’accroissent tandis que les temps de récupération diminuent. Les contreparties financières ne sont pas une finalité comme nous l’expliquait une salariée de la compagnie DFDS et l’on touche à la limite d’un service de transport uniquement pensé et organisé aux seules fins du profit capitaliste.

Marins de la P&O, une nécessaire solidarité sans frontière.

La lutte que mènent actuellement les marins licenciés de la P&O suscite un important mouvement de solidarité chez les travailleurs d’outre-Manche et au-delà. Nous y voyons un signe encourageant pour l’ensemble des travailleur-ses, quelle que soit leur nationalité, car l’unité et l’élargissement d’un conflit demeurent les facteurs déterminants de son succès. De part et d’autre du Détroit et quelle que soit la compagnie pour laquelle on embauche, on a conscience que l’enjeu de cette lutte est décisif pour l’avenir.

Travailleurs de tous les pays ?

Toutefois, dans l’équation qu’il s’agit de résoudre, il subsiste une inconnue de taille que personne ne semble prendre en considération. Quid des marins embauchés à 2 ou 3 euros de l’heure par P&O depuis un mois ?

Chacun s’accorde sur le fait que leurs conditions d’exploitation ainsi que le montant de leur rémunération sont scandaleux, qu’il faut parvenir à mettre un coup d’arrêt définitif aux pratiques des patrons du secteur. Malgré cela et à notre connaissance, il ne semble pas y avoir de démarches entreprises pour associer ces travailleurs intérimaires à la lutte qui les concerne au premier chef, qu’on le veuille ou non.
D’autant que P&O Ferries ne semble pas vouloir s’arrêter en si bon chemin, puisqu’elle vient encore de tenter de réduire les salaires de sa main-d’œuvre déjà payée au lance-pierre. Les nouvelles équipes affirment qu’on vient de leur demander de signer de nouveaux contrats avec des salaires encore plus bas ! Ainsi, un travailleur d’origine roumaine a envoyé un courriel à la « National Union of Rail, Maritime and Transport Workers », le syndicat des transports RMT pour expliquer la situation à bord. Dans son message, il déclarait : « P&O ne se soucie pas des droits. C’est mon sixième jour de travail sans contrat, aidez-nous s’il vous plaît. »

Les capitalistes organisent la concurrence et la division entre les salariés. De leur côté, les politiciens attisent le ressentiment. La meilleure arme des exploités, même lorsque certains le sont ou l’ont été un peu moins que d’autres, c’est de tenter de se rencontrer, de discuter et de s’organiser ensemble pour faire bloc et gagner.
À suivre …

Xavier, Boulogne-sur-Mer, le 19/05/2022

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