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CA 323 octobre 2022

Retour sur la tournée africaine du président Macron

dimanche 9 octobre 2022, par Courant Alternatif

L’été dernier, la président Macron fit sa première tournée africaine (Benin Cameroun, Guinée Bissau) de son nouveau quinquennat afin de s’assurer de la fidélité (ou du moins de la suzeraineté) des potentats locaux. Mais c’était surtout pour tenter de contrer les appétits russes qui essayent conjurer les effets des sanctions économiques depuis la guerre menée en Ukraine en signant (ou renouvelant) des accords de défense.
Ces accords sont facilités par l’échec actuel de l’opération Barkhane. Présentée comme une opération visant à éradiquer le terrorisme islamique au Sahel, elle a, bien au contraire, permis à celui-ci de progresser, notamment au Mali. Par ailleurs ce pays a connu deux coups d’état militaire. Le dernier coup d’Etat d’une junte qui dit faire rupture avec Paris et se rapprocher plus sérieusement de Moscou, au nom de la lutte contre le terrorisme et des intérêts des populations maliennes. L’exemple malien fait craindre aux autres régimes en place un destin funeste dont il faut à tout prix se prémunir.


Concurrence entre puissances impérialistes

Depuis maintenant quelques années, la présence de la France est quelque peu contestée par des puissances étrangères à son pré carré africain. La Russie se place stratégiquement dans les zones d’influence de la France. En effet, lorsque le président Macron faisait sa tournée, Serguei Lavrov aussi se baladait sur le continent (Egypte, Ethiopie, Congo-Brazzaville, Ouganda). Mais c’est davantage sur le volet sécuritaire et militaire que les intérêts de la France est remis en question. Et pour cause, différents pays africains ont signé des accords militaires avec le pouvoir russe. Nous pouvons à cela déceler plusieurs raisons : une garantie des potentats locaux d’assurer la conservation de leur pouvoir et d’avoir une monnaie d’échange diplomatique si Paris venait à destituer, un jour, le régime en place. Mais aussi d’être moins dépendant de l’ancienne puissance coloniale en réaffirmant une souveraineté diplomatique (comme c’est le cas du Cameroun vis à vis de la Russie). Et enfin de manière plus pratique, de développer des techniques pour le maintien de l’ordre sur les opposants politiques et les populations en général. Ces accords de défense n’augurent rien de bon pour les populations africaines : remplacer les forces françaises par Wagner…n’est pas meilleure des idées, à l’image de ce qu’il se passe en République Centrafricaine. Il ne faut pas oublier que ces accords militaires s’inscrivent aussi dans une longue tradition de relations diplomatiques qui datent de la période de la guerre froide, il est drôle de souligner la surprise et l’hypocrisie d’une partie la presse française et de la classe politique.

Ainsi c’est dans ce contexte tumultueux pour les intérêts français que Macron entame sa tournée de 3 jours au Cameroun du 25 au 27 Juillet dernier.

Macron en visite à Yaoundé

Tout avait été préparé pour que tout se passe pour le mieux. Le gouvernement camerounais avait même délogé des baraquements de fortunes d’un quartier afin que tout soit nickel. Et pour dire tout s’est passé comme sur des roulettes, pas d’erreur de la part du président Macron. Rendez-vous avec la société civile au Country club de Yannick Noah (une des personnalités préférées des français), seul peut être la gêne de l’assistance pendant la conférence de presse lorsque le Président du Cameroun Paul Biya (89 ans au compteur et 40 ans de règne) plaisante sur sa longévité. En effet, en coulisse, le président français est gêné de cette longévité du vieux lion du palais d’Etoudi qui se fait au prix d’un déni des libertés fondamentales pour les populations du pays. Ceci dit ce vieux lion Paul Biya, un des derniers parrains de la Françafrique, est un partenaire privilégié et important pour la France sur le plan stratégique du fait de sa proximité avec la République Centrafricaine et le Tchad. Donc il faut encore bien traiter et ménager le régime en place.

Le président Macron est le deuxième président français, après François Hollande à avoir évoqué la période trouble de l’accession de l’indépendance. Pareil que son prédécesseur, il ne parle pas de mot guerre (un mot d’historiens selon lui). En 2015, Hollande évoquait une « période troublée », « grande répression ». Bref un peu à l’instar de ce que le pouvoir appelait les « évènements » d’Algérie, le mot guerre n’est, sans jeu de mot, guère prononcé Certains diront que c’est tout de même une avancée par rapport à ce qu’avait scandaleusement déclaré l’ancien premier ministre François Fillon en 2009 « Je dénie absolument que des forces françaises aient participé, en quoi que ce soit, à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c’est de la pure invention ! ».

Ceci dit face aux questions mémorielles qui intéressent une large partie de la population camerounaise et de la diaspora, le président a affirmé qu’il ouvrirait les archives ainsi qu’une commission composée d’historiens français et camerounais pour faire la lumière sur la guerre de libération nationale (1955-1971). C’est une démarche assez curieuse c’est le politique, ici l’exécutif, qui décide de la composition d’une commission de chercheurs et d’artiste sur une sujet aussi important. Cela pose questions. À quoi/qui cette annonce d’ouverture d’archives va servir ? A faire condamner l’état français et la dictature camerounaise ? Des réparations financière pour les victimes du conflit ? Un musée ? Quelles archives ? Celle des services de renseignements français et/ou camerounais ?

A travers cette commission, Macron souhaite sans doute couper l’herbe sous le pied de revendications. Des travaux existent déjà sur le sujet, et fatalement cette commission soulignera que le régime de Yaoundé n’est rien d’autre que l’héritier et la continuation du système néocolonial mis en place par la France. Secret de polichinelle, dans ses mémoires, Pierre Mesmer, artisan de la répression du mouvement d’émancipation, par les méthodes contre-insurrectionnelles, en tant qu’administrateur (1956-1958) écrit clairement « La France accordera l’indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec le plus d’intransigeance ».

Cette intransigeance, qui de fait signifiait « réunification et indépendance immédiate du Kamerun », dont parle Pierre Mesmer a germée dans les longues luttes pour l’émancipation des peuples colonisés du Cameroun.

Par ailleurs ce mois de Septembre est l’occasion d’évoquer rapidement deux évènements qui sont distants mais qui font partie de la même matrice mémorielle que veut oublier le système néocolonial, à savoir la répression des grèves ouvrières de Douala de septembre 1945 et celle de l’assassinat de Ruben Um Nyobé en Septembre 1958.

« September Fever »

En Février 1944, en plein conflit, le parti colonial sait qu’il faut lâcher du lest du fait de la très forte implication des peuples colonisés au sein de la France Libre que ce soit sur le front militaire ou à l’arrière sur le front du travail. Ainsi s’organise la grand-messe de la Conférence de Brazzaville qui promet des améliorations des conditions de vies et l’égalité juridique et économique dans les colonies (suppression du code de l’indigénat).

Le décret Pleven autorise les syndicats au mois d’Août. Décembre 1944, c’est la fondation de la première centrale syndicale du pays, l’USCC (L’Union des Syndicats Confédérés du Cameroun) sous l’impulsion de militants communistes et de militants de la CGT présent au Cameroun dont Étienne Lalaurie, Maurice Soulier, Maurice Méric et Gaston Donnat, animateur des Cercles d’études marxistes à Yaoundé. Ces cercles sont rapidement fréquentés par des jeunes camerounais dont Moumé Etia et Ruben Um Nyobé. Il existait des amicales de travailleurs coloniaux mais cette reconnaissance légale permettait d’éviter de se faire emprisonner pour la moindre grève. Ainsi très rapidement une fièvre s’empara de tous les secteurs de l’économie. La syndicalisation rapide et massive va de pair avec les luttes revendicatives pour l’augmentation et l’égalité salariale (avec les travailleurs de la métropole) sur les conditions de travail en général (durée du temps de travail, cantines collectives, fin des brimades quotidiennes, etc.). Des grèves et conflits éclatent un peu partout, d’autant plus que les peuples coloniaux ont durement été touchés par l’effort de guerre et sont lots de chagrins et de privations. Ces luttes font peur aux colons du Cameroun, organisés au sein de l’ASCOCAM (l’association des colons du Cameroun) et qui sont désireux de défendre leurs prérogatives, voient d’un très mauvais œil l’éclosion des syndicats et des coopératives. D’autant plus que ce colonat (composé de fonctionnaires, exploitants du bois, planteurs, etc.) est armé et s’entiche du modèle séparatiste en œuvre en Afrique du Sud qui existe de fait (l’apartheid officielle date de 1948). D’ailleurs un certain nombre y vont pour les vacances.

Septembre 1945. Au bout d’un an de luttes dans divers secteurs de l’économie, les revendications minimales du respect du Code de travail ne sont pas appliquées. La situation est autre car de nombreux camerounais reviennent du pays auréolé d’avoir combattu contre le fascisme et le nazisme et d’avoir libérée la France « la mère patrie ». La situation semblait bloquer et ne faisait en réalité que de renforcer les frustrations politiques économiques, et sociales des colonisés face à un colonat raciste et armé (composé de fonctionnaires, exploitants du bois, planteurs, etc.).

En effet, le 20, une grève sauvage des cheminots de Douala (ville portuaire et poumon économique du pays) éclate et s’étend à toute la ville. Spontanés et de fait incontrôlés par les syndicats, des travailleurs du prolétariat et sous-prolétariat urbain de la ville de Douala, pillent et attaquent les biens des colons du quartier européen. Ces derniers s’emparent de leurs armes, menacent aussi le gouverneur colonial. Ces ultras colons vont alors organiser la répression et vont tirer sur les manifestants et émeutiers Noirs de la ville de Douala avec armes automatiques et vont même jusqu’à utiliser un avion pour ratisser la ville. On dénombre pas moins d’une centaine (voire plus) de victimes du côté des Camerounais. D’ailleurs les colons souhaitent également éliminer les militants syndicalistes et communistes français. L’un d’eux, Étienne Lalaurie tua un colon pour échapper à une tentative de meurtre. A la suite de quoi il sera emprisonné mais finalement acquitté pour légitime défense. Le pouvoir colonial en profite pour emprisonner et expulser des militants français en métropole. Cet épisode a été un tournant dans la lutte pour l’émancipation et a marqué les esprits. Ainsi comme l’a dit Gaston Donnat : « l’explosion de mécontentement était parfaitement justifiée ; elle a exprimé le désir des Camerounais d’en finir avec la honte de leur misère et de l’indignité à laquelle on les contraignait »

Septembre 1958. Assassinat de Ruben Um Nyobé, fils de paysans, greffier de formation et syndicaliste qui fut le leader du mouvement national à travers le parti dont il était le secrétaire général à savoir l’UPC (Union des Populations du Cameroun). Il fut abattu par les forces armées françaises le 13 Septembre 1958 dans le Maquis, pas loin de son village natal, en Sanaga-Maritime après une traque qui dura plus de 2 ans. C’est une date importante car les forces coloniales ont assassiné une figure de la libération africaine. Le pouvoir colonial pensait en avoir fini avec le mouvement révolutionnaire mais celui-ci perdura dans d’autres foyers de luttes et maquis (le dernier maquis tomba en 1971). Aujourd’hui sa mémoire est honorée tous les 13 Septembre par les militants de l’UPC-Manidem et par tous les opposants politiques. Pendant très longtemps, il était interdit de nommer son nom, ce qui valait de vous faire arrêter, jeter en prison parfois torturer. Son rôle a été très important dans le développement de la lutte pour l’émancipation des masses camerounaises mais plus globalement pour les autres organisations et courants nationalistes et indépendantistes africains francophones. Depuis 1991, année de lutte intense au moment du retour au multipartisme, le pouvoir camerounais a fait un geste d’apaisement en élevant Ruben Um Nyobé au titre de héros national. C’est sans doute de bonne guerre, même s’il n’est évidemment pas commémoré par le pouvoir actuel.

Alfano

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