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CA 325 Décembre 2022

Où va l’école ?

vendredi 9 décembre 2022, par Courant Alternatif

À l’approche des élections professionnelles dans l’Éducation Nationale, du 1er au 8 décembre, on peut lire la profession de foi de chaque syndicat. Cela va du franchement réac, à « faire entrer un syndicat de combat au Ministère » (SUD), mais, au-delà des divergences, tout le monde veut défendre l’école publique. Qu’y a-t-il au juste à défendre ? Quelle direction l’école prend-elle, avec, historiquement, l’appui de ces mêmes syndicats ? C’était l’objet du débat de la Commission Journal de Saint-Nazaire.


À l’approche des élections professionnelles dans l’Éducation Nationale, du 1er au 8 décembre, on peut lire la profession de foi de chaque syndicat. Cela va du franchement réac, à « faire entrer un syndicat de combat au Ministère » (SUD), mais, au-delà des divergences, tout le monde veut défendre l’école publique. Qu’y a-t-il au juste à défendre ? Quelle direction l’école prend-elle, avec, historiquement, l’appui de ces mêmes syndicats ? C’était l’objet du débat de la Commission Journal de Saint-Nazaire.

Le rapport au savoir

Jusqu’aux années 2000 les enseignants étaient transmetteurs quasi exclusifs de certains savoirs. Certes il y eu la démocratisation de l’accès à la lecture avec la création en 1953 du Livre de Poche et la multiplication à partir des années 70 des bibliothèques publiques. Mais rien de comparable à ce qu’a apporté la révolution Internet et un projet comme Wikipédia. Non seulement ces ressources existent, mais toutes les familles ont acquis le moyen technique d’y accéder. Ordinateur, tablette ou ordiphone. L’ensemble des jeunes a non seulement une possibilité d’accès à une grande partie des savoirs de l’humanité, mais ils sont aussi très connectés. À travers les jeux, les réseaux sociaux..., ils peuvent être en contact avec d’autres jeunes, à l’autre bout du pays ou du monde. L’élève qui se présente aujourd’hui dans une classe, est loin de ne connaître du monde que son espace de vie. Aux ressources de type « livresque » et encyclopédique s’ajoutent une multitude de tutoriels, écrits ou vidéo et permettent un accès rapide à toute forme d’aide.

Quelle place pour l’enseignement et l’enseignant dans cette richesse ? Ce n’est malheureusement pas rue de Grenelle qu’on se pose la question sinon pour délégitimer le rôle de l’enseignant et tenter de le remplacer par des Intelligence Artificielles.

Parallèlement à cette « concurrence » des savoirs extérieurs à l’école, qui peuvent placer l’enseignant en difficulté quand la défiance s’installe en classe, on assiste à un déploiement très serré de dispositifs bien éloignés de la fonction de transmission de connaissances. Pour les populations des quartiers ouvriers scolarisés en « REP+ » (réseaux d’éducation prioritaire renforcés), l’école est devenue un lieu d’encadrement « socio-médico-éducatif ». Malgré le discours officiel vantant le recentrage sur les fondamentaux, on vit un bombardement de dispositifs en tous genres qui ne relèvent pas du « savoir lire ou écrire », mais de l’encadrement et du contrôle social.

Quelques exemples à partir d’une expérience locale. On croule sous les préconisations d’inspiration « médico-socio-psy », souvent idéologiquement teintées d’une dimension spirituelle/catho (« la bienveillance » ; « la météo des émotions » ; etc.) au travers de multiples « projets » comme : « le café des parents », « la mallette des parents », « l’atelier d’aide à la parentalité » et autres… Si on ajoute à cela la médicalisation des difficultés scolaires, avec des dispositifs d’aide individuelle et d’adaptation du contenu des cours pour chaque trouble particulier [1], la poussée de l’inclusion scolaire - qui est en réalité la transformation orwellienne des écoles non spécialisées en écoles spécialisées, avec le tour de passe-passe des AESH (Assistantes aux élèves en situation de handicap) et autres précaires [2] -, et le « savoir lire et écrire » parfois délégué au privé (c’est le groupe d’assurance AXA et sa méthode « Agir pour l’école » qui fournit la démarche, le matos et vient évaluer les gamins régulièrement), au final l’école des prolos est aujourd’hui un lieu d’encadrement qui offre à certaines officines privées ou parapubliques un terrain où prendre du pognon et à d’autres des subventions. 

Précarisation dans l’Éducation Nationale

Aujourd’hui, dans l’Éducation Nationale, on compte jusqu’à 20 % de précaires contractuels (moyenne nationale, à relativiser en fonction des différences entre enseignants/administratifs, des différences départementales, des types de métiers...). Certaines écoles, notamment dans l’académie de Créteil, tournent avec 100% de contractuels, souvent jeunes et inexpérimentés. Le métier n’attire plus, il y a de moins en moins de candidats aux concours d’enseignement, et souvent plus de postes que de candidats. Les démissions chez les jeunes collègues sont en hausse et beaucoup ne se projettent plus dans le métier. Le ministère recrute alors, par le biais des académies, via des procédures de « job-dating » des contractuels, à un niveau d’exigence de BAC+3 et un entretien de 30 minutes (expérimenté dans 3 académies jusqu’ici). Les plus chanceux parmi ces travailleurs ont bénéficié de 4 jours de formation et d’un tuteur à qui poser leurs questions avant d’être envoyés sur le front scolaire, mais pas tous. Certains n’auront eu qu’un morceau de formation sur la laïcité (essentiel pour débuter dans le métier !) et la gestion du cahier de texte [3]... 

Parallèlement, les différents gouvernements cherchent à faire passer une plus grande fluidité entre le statut d’enseignant et celui de surveillant : soit en faisant passer comme obligation de service aux profs du second degré la surveillance des récrés, soit en permettant à des pions de remplacer au pied levé un prof en classe. On imagine les économies à la clé. L’important semble être qu’il y ait quelqu’un devant la classe...

Le contenu importe ainsi assez peu, et les néoprofs perdus pourront simplement utiliser des ressources toutes prêtes, mises à disposition sur un des multiples sites dédiés. Le numérique pédagogique pourra aussi aider. Dans le supérieur et les formations pour adultes, depuis le Covid, le pas a largement été franchi : le « distanciel » (comprendre cours ou conférence à suivre sur un ordi depuis chez soi) est généralisé. L’enseignant, ainsi ramené à un simple émetteur de contenu par une absence de relation humaine totale, peut ne devenir qu’un répétiteur, comme l’illustre la certification informatique Pix, nécessaire pour les différents examens [4]. C’est une application développée par un groupe privé, qui fait passer différents niveaux aux élèves un peu sur le mode des jeux vidéos. Ce sont des évaluations à travailler sur leur temps perso par les élèves, ou en classe, au détriment d’heures de cours classiques. 
Comment s’étonner alors de la perte d’attrait du métier d’enseignant ? 

Diviser pour mieux régner

Appliquant scrupuleusement les préconisations de l’OCDE, les différents gouvernements qui se sont succédés depuis 20 ans réforment l’école par petits bouts. L’OCDE, qui a un rôle non négligeable dans le pilotage de l’éducation à l’échelle mondiale, écrit : « Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population. »

Réforme du bac et de l’enseignement en lycée. Réforme des lycées professionnels, les mettant sous la coupe du patronat et des édiles locaux [5]. Changement de statut des directeurs d’école qui deviennent des supérieurs hiérarchiques fonctionnels. Attaque contre le collège avec des évaluations en 6ème gérées et organisées par une entreprise sise au Luxembourg [6]. Mise en place du dispositif « Devoirs faits », sorte de self-service de l’aide au devoirs. Impact nul mais ce n’est pas grave, on dit qu’on fait quelque chose pour aider les élèves. L’OCDE encore : « […] seule importe l’image que donne le gouvernement et non la portée réelle de ses interventions ».
Le ministre Blanquer aura eu l’originalité d’attaquer tout le monde pendant qu’il était en fonction mais pas en même temps. La mémoire de ses actions, très rapprochées dans le temps, reste dans les esprits, et il sera haï de façon assez unanime par le corps enseignant.

Après le lycée professionnel, Pap Ndiaye s’attaquera certainement au collège, afin de commencer la professionnalisation dès la 5ème [7], et de mettre ainsi fin au collège unique. Cela ira dans le sens des aspirations d’une partie des profs, pour qui la gestion difficile en classe fait qu’ils peuvent considérer que tous les gamins ne sont pas éducables et donc qu’il faut les sortir du cursus scolaire « normal » pour les mettre dans d’autres voies comme l’apprentissage ou le lycée pro…

Quelles missions pour l’école ?

Si on demande à un enseignant à quoi il sert, la plupart du temps il répondra qu’il sert à former les futurs citoyens, à donner les moyens à chacun et à chacune de suivre sa voie. Mais lorsqu’on regarde d’où vient l’école, comment elle a évolué, les choses paraissent bien différentes.

L’école de Jules Ferry était une école de classe. Gratuite et obligatoire pour les pauvres, s’arrêtant à 10 ans puis payante et élitiste pour les élites qu’il faut bien reproduire. Cette école devait aussi empêcher une éducation du peuple par lui-même et créer une histoire commune mythique, avec la mise en avant de personnages comme Clovis, Charlemagne ou Jeanne d’Arc dans un « Roman National ». Ces personnages certes historiques, étaient peu connus jusqu’au xixe siècle, les élites leur préférant l’histoire grecque ou romaine.

Avant la seconde guerre mondiale, les disciplines reines étaient les « lettres classiques ». Le besoin de reconstruction à l’issue de la guerre, conduit l’État à faire des mathématiques la discipline reine. Il faut former des ingénieurs. Discipline encore aujourd’hui utilisée comme outil principal de sélection, y compris dans des domaines relativement éloignés des mathématiques comme la médecine. Après l’outil de la revanche, l’école devient l’outil de la reconstruction.

On peut aussi s’interroger sur ce qui est enseigné. Principalement ce qui relève d’une culture bourgeoise. Jamais rien de manuel ou d’utile au quotidien. Cuisiner, se soigner, réparer, tout cela est absent des programmes et ces connaissances laissées aux familles ou aux entreprises. On n’apprend pas non plus à dessiner ou à faire de la musique. Il s’agit le plus souvent d’un savoir théorique et culturel absent du quotidien de bien des classes populaires. Pourtant, les pédagogies actives ont montré depuis longtemps la nécessité du « faire ». Freinet disait : « Nous sommes contre tout bourrage de crânes, qu’il soit de droite ou de gauche, gouvernemental ou oppositionnel. Le bourrage de crâne n’est pas l’éducation ; il en est exactement l’opposé. […] On ne prépare pas l’homme à l’activité par la passivité, à la liberté par l’obéissance autocratique, à la réflexion et à la critique personnelles par le dogmatisme qui imprègne les livres de nos écoles [8]. »

En mars 2020 et par la suite au moment du déconfinement, l’État a montré un autre visage de l’école. Celui de garderie du patronat. Il faut garder les enfants, pour que les parents puissent aller travailler. Le ministre Blanquer a ainsi rouvert les écoles et les collèges dans des conditions sanitaires douteuses et dans des conditions organisationnelles catastrophiques. Mais qu’importe, à chacun son métier et les enfants, tel des vaches, étaient bien gardés.

Hier comme aujourd’hui, le pilotage de l’école par l’État en fait un lieu privilégié de propagande du gouvernement en place. Mais le vide de sens qui s’empare des salles de classe depuis que les réformes s’accélèrent fait de l’école une coquille vide, que l’on peut remplir des lubies des politicards. En témoignent récemmentle Service National Universel, le retour de la propagande nationaliste (marseillaises affichée dans les salles de classe), la promotion d’outils numériques inadaptés par les collectivités territoriales à des fins électorales, ou la bouffe « bio » dans les cantines. 

L’école à la botte du capitalisme

Après des débuts qui caporalisaient l’école au profit de l’État avec comme objectif affiché de construire et maintenir un ordre social, après une massification de l’accès à l’école par nécessité de reconstruire un pays ruiné par la guerre, l’école n’est plus qu’un marché pour lequel se battent les plus grands groupes capitalistes.

La bourgeoisie a acté la disparition de beaucoup de professions intermédiaires (caissier et caissières, comptables, enseignants, …) voire supérieures (médecins, juges…) pour les remplacer par des Intelligences artificielles. Dans ce contexte quel rôle donner à l’école sinon celui d’une garderie ? Il faut libérer les familles pour qu’elles puissent aller travailler, pour la plus grande masse, l’élite se chargeant de s’auto-reproduire, et les CSP+ monteront leurs écoles Montessori. L’école continue à asséner une culture bourgeoise minimale et des savoir-faire de base, permettant une employabilité flexible, sans prendre en compte les évolutions dans le rapport au savoir.

L’enseignant est précarisé. Certaines de ses tâches sont remplacées par des services extérieurs au système éducatif et alors que le niveau d’études n’a cessé d’augmenter pour se présenter au concours, on multiplie les recrutements à la va-vite, sans réelles contraintes avec pour seul objectif pour le ministre Ndiaye, qu’il y ait « un enseignant dans chaque classe ». Toutes les réformes arrivent par tranche, isolant les écoles des collèges, des lycées, des lycées professionnels, sans aucune réflexion sur les missions de l’École sinon une adaptation aux besoins immédiats du capitalisme. L’école remplit le cahier des charges du patronat : il faut des travailleurs du BTP, on produit des travailleurs du BTP.

Parviendra-t-on à faire de la séquence particulière que nous traversons (réformes rapides qui montrent l’école sous son vrai visage, détachement du métier par maltraitance et recrutements de précaires) une opportunité de critique en actes de l’école capitaliste ? Des prémices d’action plus « directe » vus récemment (murage symbolique d’un rectorat, sabotage de Parcoursup par des 20/20 systématiques, ministre aspergé de Chantilly) vont-ils prendre une tournure plus généralisée et radicale ou bien la colère sera-t-elle (encore) canalisée par les syndicats, qui même s’ils sont en perte de vitesse, parviennent encore à gérer la lutte ? Ou bien va-t-on voir se développer des regroupements corporatistes et pas toujours très progressistes comme les Stylos Rouges [9] ?

CJ de Saint-Nazaire

P.-S.

Sur l’école et l’éducation dans Courant Alternatif
« Grève nationale des AESH : un écho depuis le Mantois » dans Courant Alternatif 314, novembre 2021 et la brochure « L’école, fille et servante du capitalisme » de l’OCL
« Quelques éléments sur la privatisation de l’Éducation Nationale », dans Courant Alternatif 301, juin 2020
« Le capital à l’assaut des lycées professionnels » dans Courant Alternatif 324, novembre 2022
« Éducation : d’un pape à l’autre », Courant Alternatif 322, été 2022

et bien sur, encore disponible ou téléchageable en ligne le numéro spécial l’École entre domination et émancipation

Notes

[1On passe d’un niveau à l’autre sans redoubler et on leur propose des dispositifs individuel (PAP - plan d’accueil personnalisé, PPRE - plan particulier de réussite éducative)

[2Voir l’article « Grève nationale des AESH : un écho depuis le Mantois » dans Courant Alternatif 314, novembre 2021 et la brochure « L’école, fille et servante du capitalisme » de l’OCL

[3(Voir en ligne « Quel bilan pour les profs contractuels depuis la rentrée ? », 20 minutes, 22 octobre 2022 

[4Sur le rôle du numérique dans la précarisation et la privatisation de l’école, voir « Quelques éléments sur la privatisation de l’Éducation Nationale », dans Courant Alternatif 301, juin 2020

[5Voir « Le capital à l’assaut des lycées professionnels » dans Courant Alternatif 324, novembre 2022

[6Les données sont difficilement à pas exploitables du tout et nient le travail effectué dans le premier degré.

[7Voir « Éducation : d’un pape à l’autre », Courant Alternatif 322, été 2022

[8Célestin Freinet, mai 1933, l’Éducateur prolétarien.

[9Groupe de collecte, d’échange d’infos et de protestation né en ligne au moment des Gilets Jaunes pour des revendications corpo dans l’école, assez nostalgique de feu l’autorité de l’enseignant. Voir « Repenser une critique de l’école capitaliste », dans la brochure citée

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