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CA 315 décembre 2021

A Grenoble, le capital se brosse dans le sens du Piolle

jeudi 16 décembre 2021, par Courant Alternatif

Autour du livre Le Vide à moitié vert, la gauche rouge-verte au pouvoir : le cas de Grenoble - éditions Le Monde à l’envers - Grenoble 2021, 205 pages.


Voir en ligne : éditions Le monde à l’envers

Il ne s’agit pas de cracher dans la soupe : ce n’est pas le genre du Postillon, journal d’information critique de Grenoble et sa cuvette, qui depuis 2009 empêche politiciens, technophiles, bétonneurs et profiteurs de tous poils d’orchestrer entre soi le saccage de l’Isère, au nom du développement durable, de la croissance verte, et des nouvelles technologies.

C’est à partir des enquêtes publiées depuis la conquête en 2014 de la première municipalité de plus de 100.000 habitants par une équipe rouge-verte [1] que Vincent Peyret, l’un de ses principaux rédacteurs, entreprend de dresser le bilan du municipe d’Eric Piolle. Exercice d’autant plus salvateur que Piolle est devenu au niveau hexagonal le symbole d’une alternative écologique et sociale crédible, adulé par les médias nationaux de la « gauche » culturelle comme sociale. Il faut dire que sa stratégie fut consacrée par une réélection aux municipales de 2020, ainsi que par un essaimage de sa « culture du pouvoir » dans d’autres grandes villes [2]. Au point que l’édile des Alpes ait pu se croire appelé à un destin national via la primaire écologiste à laquelle il a terminé quatrième [3].

Ce livre entremêle 3 niveaux d’analyse critique tout au long de ses 12 chapitres :

  • Mesurer les renoncements politiques au regard des « 120 engagements » de la liste Grenoble pour tous de 2014 et conclure tant à l’inefficience de l’alter gauche au pouvoir, qu’au peu de consistances des convictions rouges-vertes une fois aux affaires [4] et démontrer la forfaiture d’une écologie capitalo-compatible.
  • Partager les interrogations d’un militant « d’aucune chapelle » qui endosse malgré lui le rôle de « briseur d’espoir », qui s’interroge sur ses affinités avec quelques un·es de ces rouges-verts, comme sur l’utilité de son intervention militante via Le Postillon.
  • Comprendre l’émergence d’une nouvelle classe politique, créature hybride de la technocratie gestionnaire et du management communicant, qui tout en se revendiquant d’une écologie sociale méprise le peuple tout autant que l’environnement, pour mieux dénaturer l’écologie politique en servant les intérêts du capitalisme high-tech.

Demandez le programme

Il y a du Tomjo dans ce bouquin, et Vincent Peyret fait explicitement référence à L’Enfer vert [5]. Mais l’analyse de la politique des verts lillois tenait de la prospective, aujourd’hui illustrée par le bilan grenoblois. Développement des autoroutes sous prétexte de limiter la voiture, contrôle des flux routiers par vidéo surveillance pour le plus grand bonheur des promoteurs de la smart-city comme des gestionnaires des parkings privatisés grâce au développement du co-voiturage ; fermeture de bibliothèques municipales au nom de la sauvegarde des services publics ; limitation de l’affichage publicitaire tout en confiant à Decaux la gestion des nouveaux panneaux numériques tellement plus sobres et tendances ; développement d’éco-quartiers accessibles et sécuritaires (Bouygues ABC –Autonomous Building for citizen) et multiplication des centres commerciaux (Kelpierre) pour le plus grand profit des multinationales du béton et la spéculation immobilière ; déboulonnage de la régie locale d’électricité au profit d’un consortium Bouygue-Vinci ; course aux labels verts comme celui de Zone à faibles émissions ou zone de circulation restreinte qui excluent les pauvres et leurs voitures pourries mais attirent les cadre à SUV (Sport Utility Vehicles), qu’ils pourront à l’occasion délaisser pour le Métrocable, investissement phare de la prochaine « capitale verte de l’Europe » en 2022.

La liste est longue des reniements des 120 engagements du programme municipal initial, annonçant un bouclier écologique et social mettant l’humain au cœur de l’économie. Elle est solidement étayée par un travail d’enquête minutieux au point que même Reporterre, fervent promoteur du piollisme, a reconnu une « autopsie féroce du mandat d’Eric Piolle (...) un homme politique qui n’a bien entendu pas réussi à tenir toutes ses promesses ni à être à la hauteur des espoirs placés en lui. » Ce qui a déclenché une réplique du fan club « Les jeunes pour Piolle » défendant le bilan de leur maire sur le site du Quotidien de l’écologie pour appuyer sa candidature à la primaire verte :

  • « En tant que témoins de son action municipale, nous sommes convaincus par le bilan d’Éric Piolle, que nous jugeons bien différemment de ce qui est affirmé dans le livre Le Vide à moitié vert (...) À notre échelle, nous avons pu voir fleurir plus d’une centaine de jardins partagés dans lesquels chacun·e peut apprendre à cultiver, nous avons vu la ville se parer d’immenses et superbes fresques que tout le monde peut apprécier (...) ou encore la gratuité des bibliothèques où nous pouvons venir étudier et emprunter des livres quand celles des facultés sont trop pleines. Nous avons vu se développer plus de 40 km de pistes cyclables sur lesquelles il est possible de se déplacer sans crainte quand bien souvent nous n’avons pas les moyens d’avoir une voiture (...) Nous avons vu le prix des transports en commun être divisé par deux pour atteindre 15 euros par mois pour les jeunes (...) Nous avons pu enfin nous exprimer, et parfois même proposer des projets, grâce à la mise en place des budgets participatifs. Ils ont aussi permis de transformer la ville avec par exemple la création d’une laverie solidaire ou d’une magnifique structure pour enfants en forme de dragonne géante. (...) Éric Piolle est aujourd’hui le seul candidat écologiste à gauche qui exerce le pouvoir : nous pensons que cette expérience est la plus grande des forces pour réellement produire une redirection des politiques nationales ».

C’est vrai que ce bilan est éloquent, que Vincent Peyret est très méchant, et que ce bilan convaincant donne envie de scander « Piolle Président ! »

Briseur d’espoir

Dès l’introduction puis au fil des pages, Vincent Peyret s’interroge sur son action avec Le Postillon et ses 3 500 exemplaires vendus, tant il ne croit pas qu’elle peut changer le cours des choses à l’échelle d’une agglomération de 160 000 habitants. Faute de changer les choses, ce travail militant permet au moins de les comprendre. Et ce n’est pas rien dans une période ou l’expérience grenobloise va se démultiplier. Un des chapitre du livre « Derrière les sourires publicitaires un management autoritaire » est consacré à l’interview d’un piolliste devenu dissident par la force des choses.

Guy Tuscher, élu sans étiquette de la liste Piolle de 2014, a été exclu de la majorité municipale en compagnie de Bernadette Richard-Finot, élue du Parti de Gauche. L’une et l’autre avaient fait le choix de s’abstenir sur le budget municipal en décembre 2016, pour marquer leur opposition au choix budgétaire du maire, et notamment à un « Plan de sauvegarde des services publics locaux ». Traduisez : suppression d’environ 150 postes d’employés municipaux, fermeture de trois bibliothèques de quartier, coupes dans le service de la santé scolaire, regroupement de maisons des habitants… le tout pour faire face aux baisses des subventions d’État.


Leur désaccord reposait essentiellement sur l’absence de débats sur les choix budgétaires au sein de la majorité piolliste et leur conviction que des alternatives existaient pour une politique budgétaire plus en phase avec les 120 engagements de la campagne de 2014, et notamment le point 8 Débattre du budget Municipal avec les habitants : « Chaque année, la municipalité débattra avec les habitants du budget municipal en proposant plusieurs scénarios, dans chaque secteur et avant le vote du budget par le Conseil Municipal. »

Ce qui pourrait n’être qu’une anecdote dans les aléas de la vie de la majorité municipale, illustre la profondeur de la rupture qui se crée dans l’alter gauche entre les convictions et principes affichés et les impératifs du réalisme gestionnaire déterminé par les experts et les communicants. Et dans le même mouvement la rupture établie entre les élus et les militants.

Au delà de l’éviction de 2 élus, c’est aussi une crise au sein du Parti de Gauche de l’Isère que l’épisode du budget municipal a montré. Alors que les élus du PG de Grenoble étouffaient tout questionnement sur les choix budgétaires au sein de la majorité, les instances départementales du PG soulignaient la contradiction entre les engagements et la politique menée, et demandaient un moratoire sur « le plan de sauvegarde ». Dès lors, la mise en doute de la vitrine rouge-verte grenobloise devenait insupportable et menaçait de la fissurer. Le secrétariat départemental fut mis sous tutelle nationale pour ménager les élus gestionnaires, les instances locale du parti furent mises sous contrôle et le PG de l’Isère qui regroupait 380 adhérents en 2014 n’en compta même plus 200 trois ans plus tard. Rien de surprenant finalement pour une majorité municipale animée selon les principes du management entrepreneurial des conseillers en communication du maire qui pensait depuis le début que « le problème ça va être les militants [qui] ne comprennent rien à la politique et s’insurgent inutilement » et qui sont autant d’obstacles au temps d’avance revendiqué par les technocrates de l’avenir.
Et les exclus désabusés de constater que « peu à peu on a compris que tout avait été pipé par un accord EELV-PG au plus haut niveau avec Mélenchon. Il avait besoin d’apparaître « écolo-compatible », donc il a soutenu à mort ce rassemblement grenoblois très médiatisé ». Ici encore la soi-disant démocratie locale s’efface sous les intérêts et enjeux de la politicaillerie nationale. Et les possibilités d’actions locales -même très réformistes- ne pèsent rien face aux enjeux de carrière et des convoitises du pouvoir.

C’est néanmoins Vincent Peyret et Le Postillon qui sont taxés de briseurs d’espoirs du fait de leur questionnement de l’action de la majorité. Les tenants de la real politique n’étant bien sûr que d’honnêtes politiciens qui mettent les mains dans le cambouis pour changer les choses de l’intérieur, alors que la critique est facile...

Une nouvelle classe politique

Eric Piolle a été réélu en juin 2020. En 2014 une quadrangulaire l’avait propulsé en tête du second tour avec 40% de suffrages soit un peu moins de 20 000 voix. Il fera pour ce second mandat la course en tête avec 53% des voix mais seulement un peu plus de 16 000 votes. Le déficit des suffrages est d’environ 3 500 électeur·trices qui n’ont pas jugé bon de renouveler leur confiance dans l’équipe rouge-verte à l’Hôtel de ville. Piolle n’aura cependant pas le triomphe modeste et son discours lénifiant pointera ses réalisations pionnières qui font de Grenoble une promesse.

L’ancien ingénieur, responsable du pôle logistique pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du géant de l’informatique Helwett-Packard et créateur d’un start-up pour l’optimisation fiscale Raise-Partner, ne boude pas le succès d’une campagne commerciale qui impose son produit. Car sous les dehors de l’écolo débonnaire qui fait sa campagne à vélo, Piolle n’est jamais que le représentant de cette classe de l’encadrement capitaliste qui orchestre le développement du capital financier high-tech et en tire les bénéfices, numéraires ou symboliques.

Fabriquée tel un produit commercial par un ancien camarade de Chiche [6], devenu « sociologue-politologue-consultant », la candidature Piolle fut avant tout une icône à leurrer les bobos et les progressistes du climat en leur donnant bonne conscience et en occultant que, loin des intérêts de la planète et de l’humanité, il sert d’abord ceux des industriels en cours de conversion au renouvelable. Quand l’image l’impose, la municipalité se défausse sur l’agglomération, et vice versa, dans un numéro de dilution des pouvoirs et des responsabilités bien rôdé, qui éloigne toujours plus l’électeur des centres de décisions, et renforce tant l’abstention que la désaffection pour le politique. Mais à aucun moment ces questions ne sont abordées par les tenants de la culture du pouvoir.

L’appât a fonctionné, la prise s’est renouvelée, et Piolle a fait des petits dans un nombre conséquent de grandes villes. Les Verts sont de plus en plus aux affaires et les affaires sont de plus en plus vertes. Et c’est bien à l’aune du vide que se mesure l’écart entre le leurre et la réalité.

Fait remarquable dans ce genre de critique radicale, Vincent Peyret n’emploie pas le terme de « trahison » pour qualifier la politique de Piolle et sa clique, qui ne sauraient être traitre à leur propre classe. Et la figure de Piolle n’est finalement que de peu d’importance, car lui ou un autre peu importe, l’important c’est que la croissance fleurisse... verte.

Mais à quel prix ? C’est peut-être ici qu’il faut rappeler les mises en garde d’André Gortz, qui ont pourtant plus de 40 ans :

  • « ... Les limites nécessaires à la préservation de la vie seront calculées et planifiées centralement par des ingénieurs écologistes et la production programmée d’un milieu de vie optimal sera confiée à des institutions centralisées et à des techniques lourdes. C’est l’option techno-fasciste sur la voie de laquelle nous sommes déjà plus qu’à moitié engagés. »   [7]

Si le vide est à moitié Vert, il n’est pas certain que l’autre moitié soit rouge !

Philippe
Novembre 2021

GRENOBLE : Les plus grosses polémiques municipales

• En septembre 2014, à la réception du nouveau parking Arlequin, une régie de gestion est refusée sous prétexte que toutes les Délégations de service public (DSP) vont être renouvelées en 2018 et que la mise en place d’une régie se fera à ce moment-là. Depuis, la Métropole a refait une DSP avec une société publique (SEMOP) dont la moitié du capital appartient à… EFFIA (l’ancien délégataire).
• En octobre 2014, six mois après l’élection, la Mairie confie la gestion de l’éclairage public, historiquement réalisé par la SEM GEG (Gaz Electricité de Grenoble) à CITEOS, une boîte privée ayant notamment pour actionnaire VINCI. Les salariés de GEG s’insurgent, envahissent et annulent un conseil municipal. Cinq élus de la majorité, militant pour le choix d’une vraie régie municipale, ont voté contre la délibération.
• En avril 2016, la majorité annonce l’augmentation de l’abonnement du stationnement sur voirie : réunions, pétition des Unions de quartier, premier et unique vote selon le processus mis en place, vote perdu car minoritaire pour la majorité Piolle mais non appliqué puisque inférieur aux 20 000 votants requis (7 000 votants seulement).
• En mai 2016, la Mairie présente le bien mal nommé « Plan de sauvegarde des services publics locaux » pour faire face à la baisse des dotations de l’Etat. Au programme : suppression d’environ 150 postes, fermeture de trois bibliothèques de quartier, coupes dans le service de la santé scolaire, regroupement de maisons des habitants, etc. Ce plan entraîne des débats houleux à l’intérieur du Parti de gauche et le départ de plus de la moitié des militants (voir notamment Le Postillon n°37).
• En novembre 2016, la suppression des trois bibliothèques donne lieu à une seconde pétition qui recueille plus de 4 000 signatures mais son vote sera purement et simplement annulé par le maire lors du Conseil de juillet 2017 pour éviter tout vote sanction contre sa politique.
• Sur la galerie de l’Arlequin à la Villeneuve : après avoir été de fervents opposants à la démolition du 50 (durant le mandat précédent), les élus ne s’opposent plus à celle du 10-20, et font provisionner à l’ANRU les 27 millions nécessaires à la démolition du 90, du 100 et du 110.
• Polémique en cours sur les offices HLM : sous prétexte de les sauver, la Ville et la Métropole ont prévu de faire disparaître le bailleur social ACTIS en le fusionnant avec la société « public-privé » Grenoble Habitat (4 000 logements). Ainsi les 12 500 logements sociaux d’ACTIS deviendront monnayables et des investisseurs privés pourront rentrer au capital. Au passage, la Ville vendra pour environ 30 millions d’euros, la moitié des actions qu’elle détient dans Grenoble Habitat, de quoi largement gonfler son budget d’investissement pour un second mandat. Tant pis si dans la nouvelle structure les salariés et les locataires perdront du pouvoir au profit des actionnaires... Le DAL 38 (Droit Au Logement) et d’autres collectifs se battent actuellement contre ce projet.
Extrait du Postillon n°51, Octobre 2019

P.-S.

le calembour du titre de cet article est tiré du livre (p. 84), comme la plupart des illustrations

Notes

[1EELV, l’Association démocratie écologie solidarité, le Front de gauche (Parti de gauche - Gauche anticapitaliste - Les Alternatifs) Ensemble, Nouvelle, collectif Réseaux citoyen 38

[2Aux municipales de juin 2020 Lyon, Marseille, Bordeaux, Poitiers, Tours, Strasbourg, Annecy, Besançon sont autant de conquêtes vertes matinées de plus ou moins de rouge

[33) Avec 22,38% des suffrages (23 767 voix)... derrière la candidate dite « de la décroissance » !

[4Opposition toute relative puisque les Verts étaient dans la majorité municipale du socialiste Michel Destot depuis 2001 et les affres de la gauche-plurielle, mais le livre montre bien comment Piolle n’a fait que poursuivre « avec un temps d’avance » le devenir grenoblois initié depuis Carignon....

[5Tomjo, [L’Enfer vert, Projet pavé de bonnes intentions
. Ce que nous réservent les écolo-technocrates à partir du cas de Lille Métropole, l’Echappée, 2013. V. Peyret fait également référence au travail de Pièces et main d’œuvre (PMO) et son Retour à Grenopolis, mais on ne peut pas tout dévoiler en quelques pages...

[6Chiche est le nom d’un mouvement de « jeunes » écologistes issus de différentes tendances de la fin des année 1990 où se sont côtoyées et affrontées une tendance libertaire et une tendance gestionnaire de l’écologie politique

[7André GORTZ, Écologie et liberté, 1977, une malheureuse confusion nous a fait attribuer dans le journal la citation à Bernard Charbonneau,

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