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CA 316 janvier 2022

Il nous faut reparler de révolution pour affronter les temps qui viennent

jeudi 6 janvier 2022, par Courant Alternatif

La discussion qui s’est déroulée à Boulogne-sur-mer le 19 novembre 2021, s’inscrit dans le prolongement des débats qui se sont tenus auparavant à Poitiers et Moulins. Comme les précédents, celui-ci fait écho à la publication récente de trois livres [1] qui, chacun à leur manière, réinterrogent après des décennies de relégation la perspective révolutionnaire et le projet communiste. Remettre aujourd’hui la question de la révolution au cœur de nos débats peut sembler iconoclaste. S’imaginer qu’on retrouvera le chemin de l’émancipation sociale et politique en faisant l’économie d’une rupture définitive avec la civilisation capitaliste l’est plus encore …


La discussion qui s’est déroulée à Boulogne-sur-mer le 19 novembre 2021, s’inscrit dans le prolongement des débats qui se sont tenus auparavant à Poitiers et Moulins. Comme les précédents, celui-ci fait écho à la publication récente de trois livres [2] qui, chacun à leur manière, réinterrogent après des décennies de relégation la perspective révolutionnaire et le projet communiste. Remettre aujourd’hui la question de la révolution au cœur de nos débats peut sembler iconoclaste. S’imaginer qu’on retrouvera le chemin de l’émancipation sociale et politique en faisant l’économie d’une rupture définitive avec la civilisation capitaliste l’est plus encore …

Mouvement et perspective révolutionnaire : où en sommes nous en 2021 ?

Texte d’introduction au débat de la commission journal qui s’est tenue à Boulogne-sur -mer

L’activité des masses surgie ces dernières années en différents endroits du globe a parfois été qualifiée de révolutionnaire, que ce soit par certains des protagonistes ou des analystes extérieurs. Si le mot connaît un retour en grâce, il recouvre malgré son sens général communément admis, une variété de modalités, de pratiques et d’intentions associées aux profonds bouleversements survenus sur le temps long.

Ainsi, le déplacement du « phénomène révolutionnaire » depuis les vieux centres historique du capitalisme -où il semble avoir disparu des esprits autant que des projets politiques, même les plus radicaux- vers d’autres continents, se caractérise par un glissement du principe vers la prévalence du politique sur le social dans le cours des événements.

Que ce soit en Tunisie, en Égypte, au Soudan ou en Algérie, le système politique en place est accusé de bloquer délibérément et à son profit le développement économique. Le chômage, la pauvreté, l’absence d’avenir au pays frappe plus violemment les classes laborieuses mais obstrue également l’horizon des couches sociales intermédiaires. Il n’y a alors rien d’étonnant à ce que « la révolution » s’entende avant tout comme un phénomène de rattrapage démocratique que le pouvoir d’État tentera d’enrayer autant par la répression que par le putsch ou le coup d’État.

Ailleurs, à Hong Kong ou au Chili, la question du suffrage universel, de la pluralité politique ou de la constitution inscrit, là aussi, ces événements dans le registre du contrat social cher à Rousseau, plus que dans celui « du gouvernement industriel des producteurs associés » du mouvement ouvrier révolutionnaire …

En France également, l’option révolutionnaire semble connaître un certain regain d’intérêt. Le mouvement des gilets jaunes, avec son fort contenu social et une composition de classe indéniable a parfois exprimé cette volonté de rupture. Mais l’effacement de la mémoire ouvrière et le fil rompu d’avec son épopée l’ont conduit, là encore, à privilégier la recherche de solutions politiques « plus démocratiques », comme le RIC, par exemple, entravant de fait tout dépassement du cadre de la reproduction dans lequel il s’est inscrit dès le départ.

Quant à nos milieux, pour certains la question ne se pose même plus ; on se souvient en 2001 du fameux « Appel à l’unité des libertaires » qui relégua, tout comme les Sociaux-Démocrates un siècle avant lui, la révolution au rayon des accessoires. D’autres, par contre, semblent surestimer le lien, certes indispensable, entre le projet politique, peu interrogé (le communisme ; l’anarchisme) et la dynamique du mouvement, survalorisée. Mais la dynamique du mouvement, à elle seule, « pourvoira-t-elle à tout » ? Nous dispense-t-elle dès à présent de réfléchir, débattre, échafauder une perspective communiste en regard de la période ? Pouvons nous analyser un mouvement en regard du seul degré de conflictualité auquel il parvient, quand bien même ce soit l’expression qu’il s’est choisie, par défaut ou non.

Dans son dernier ouvrage sur La Commune [3], Kristin Ross insiste sur l’importance des réunions de clubs divers et variés qui se tenaient dans les différents quartiers populaires de Paris. Ces réunions étaient apparues bien des années auparavant et furent pour cette historienne les lieux d’élaboration de ce qui se concrétisera sous la forme d’une « Commune Sociale » qui, comme toujours, n’est pas tombée du ciel …

Boulogne-sur-mer, le 12/11/2021

Le retour de l’idée de révolution doit beaucoup à la possibilité qui nous est offerte depuis peu de pouvoir renommer le capitalisme sans rougir, sans que cela n’apparaisse archaïque, si ce n’est obscène. Avec l’effondrement du bloc de l’Est, l’idéologie dominante acte la fin de l’histoire et sacre le capitalisme comme un système indépassable, à la fois le meilleur et le seul des mondes possibles.

Ironie de l’histoire, jusqu’il y a peu, la pensée dominante affirmait que les contradictions sociales pouvaient trouver leur résolution au cœur même du système. On a vendu aux enfants de la classe ouvrière, et l’école a été en pointe dans cette offensive idéologique, que s’ils jouaient le jeu, ils profiteraient de l’ascension sociale dont avaient rêvés pour eux leurs parents. L’irruption du mouvement des gilets jaunes a démontré le caractère illusoire de cette promesse. Ce mouvement a fait mentir un autre discours, celui sur l’intégration de la classe ouvrière par le biais de la société dite « de consommation ». Rarement la contrainte par l’endettement n’a autant pesé sur les milieux populaires et le nombre de pauvres été aussi élevé qu’aujourd’hui. D’où en retour, la progression croissante de l’abstention chez les jeunes et les moins jeunes au sein du prolétariat.

Toutefois, la manière dont on envisage le capitalisme lorsqu’on le désigne actuellement nous en offre qu’une vision tronquée. On l’a vidé de son contenu pour n’en garder qu’une compréhension superficielle ; les assises sur lesquelles repose le capitalisme, c’est dire l’extorsion de la plus-value, la loi de la valeur ne sont pas prises en compte dans les discours critiques qui ressurgissent.
Ceci dit, on a toujours parlé de révolutions, sans qu’elles soient pour autant des révolutions sociales. Certaines ont plus ou moins un contenu social, d’autres n’en ont pas du tout ; on parlait de révolutions nationales au XIX° siècle. Ce que le mouvement ouvrier va introduire, c’est justement cette dimension sociale. La question qui s’offre à nous consiste à rechercher ce que les révolutions actuelles portent en elles de contenu social et dans la mesure du possible, à tenter d’orienter leur dynamique dans cette direction.

la révolution, la classe

A partir de la fin des années 90, deux types de problèmes sont apparus qui, dans les temps à venir, devront tenir compte l’un de l’autre : d’une part, la classe ouvrière n’a obtenu aucune amélioration de ses conditions d’existence, pire, elle a été attaquée dans ses fondamentaux ; d’autre part, la crise écologique se surajoute aux contradictions élémentaires du capital qui, mis à nu, se dévoile pour ce qu’il est en réalité : un monde de merde.

Mais la disparition de la classe ouvrière ou son affaiblissement, nous apparaît d’autant plus importante qu’il y a eu une réécriture par des courants, un temps, hégémoniques de ce qu’elle était effectivement ; pas seulement par les léninistes mais aussi par des anarchistes. La classe ouvrière n’a jamais été ni homogène, ni majoritaire, le problème est donc réel mais considéré sous un prisme trompeur. D’ailleurs, l’impossibilité à communément nommer la chose en témoigne ; se référer à une hypothétique identité ouvrière ou prolétarienne ne va vraiment plus de soi aujourd’hui… Il n’y a là rien de surprenant si l’on observe que nombre de luttes que mènent les « corvéables à merci » se déroulent moins entre les murs de l’entreprise qu’en dehors de ceux-ci. Les profondes modifications imposées dans l’organisation du travail ont accompagné le déplacement, en partie, du conflit social sur le terrain de l’aménagement du territoire, bouleversant au passage nombre de repères comme le traditionnel regroupement autour des organisations syndicales.

Il faut sans doute y voir une des raisons pour lesquelles la propriété des moyens de production n’est plus questionnée. La défense des « services publics » contient pratiquement à elle seule l’ultime revendication portée par les débris de la gauche syndicale et souvent de l’extrême gauche. La prétendue liquidité du système rend caduc aux yeux de certains analystes distingués la recherche d’une compréhension du pouvoir dans sa globalité. Pourtant, il demeure incontestable qu’aujourd’hui comme hier, les propriétaires des moyens de la production détiennent également le pouvoir politique ; de manière plus ou moins directe pour les militaires égyptiens et algériens ou par réseaux d’influences interposés dans le cas des industriels français, par exemple. Et les quelques mains entre lesquelles sont concentrées les grands moyens de la communication et les médias de masse conservent une influence déterminante dans la reproduction du système.
On en veut pour preuve le rôle qu’ont tenu les médias dans l’interprétation qu’ils ont livré des mouvements de masse de ces dernières années. Durant le Hirak ou les révolutions arabes, les journaux ont mis en avant les revendications autour des libertés démocratiques passant délibérément sous silence la forte revendication sociale qui animait ces mobilisations. A partir d’une position surplombante, ils ont appuyé la thématique des libertés démocratiques pour stigmatiser des États qui ne partageraient pas les principes affichés par les démocraties occidentales. Notons toutefois que les réseaux militants qui maintiennent une position de classe et une aspiration révolutionnaire demeurent fragiles ou inexistants, dans tous les cas peu audibles ou influents dans de nombreuses parties du globe.

Dans son registre, le mouvement des gilets jaunes a permis à nombre de ses participants de se situer socialement dans la société. La confrontation avec l’État a fait voler en éclat les constructions idéologiques dominantes sur la non appartenance de classe. Nombre d’entre eux ont fait l’expérience que leur intégration à l’improbable classe moyenne n’allait pas de soi en temps de crise. En l’absence de repères immédiatement mobilisables, certains ont convoqué la référence révolutionnaire à 1789, substituant la nation à la classe et au mouvement ouvrier. Le contenu révolutionnaire de la clameur des gilets jaunes réclamerait à être mieux interrogé. Il est d’ailleurs surprenant que l’on reparle encore de ce mouvement alors que les causes qui l’ont vu naître sont plus que jamais présentes et dès lors que l’on sait qu’il ne renaîtra pas de ses cendres. Il demeure sans doute la nostalgie d’un moment de vie et de joie partagés, d’une revanche prise sur la souffrance vécue jusqu’alors dans l’isolement. Certains de ces groupes ne se sont pas démobilisés car ils n’ont pas vécu la fin de leur mouvement comme une défaite ; ils sont restés acteurs d’autres luttes comme les occupations de théâtres ou les manifestations anti-pass.

La révolution, le contenu …

La nécessité de reparler de révolution tient également au fait qu’au sein des cercles militants, l’idée a, si ce n’est totalement disparue, du moins fortement reculée. La porosité de nombre d’entre eux aux thèses post-modernes s’est traduit par l’abandon de certains fondamentaux au profit de la promotion d’identités déclinables à satiété. Quant à la hiérarchie sociale, elle n’est plus remise en question. On conteste l’écart qui se creuse entre les classes, mais on ne les remet pas fondamentalement en cause ; à titre d’exemple, la division du travail entre manuels et intellectuels n’est plus du tout interrogée.

L’atomisation si caractéristique des sociabilités contemporaines a remis au goût du jour un certain individualisme libertaire. Malgré qu’il rayonne d’abord au cœur des maillages militants, il répond à des attentes qui pour certaines ont cours dans la société et peuvent être prises en considération. L’angle mort est une fois encore le déficit d’analyse de ces aspirations en terme de classe. Stratégiquement, il faut appuyer sur les contradictions qui les traversent plutôt que de les rejeter en les croyant toutes semblables, ce qu’elles ne sont évidemment pas.

En outre, la sociologie des milieux militants et des groupes révolutionnaires mériterait d’être à son tour interrogée. Elle se compose essentiellement d’intellectuels ou de travailleurs à statuts bénéficiaires d’une relative maîtrise du temps social. Est-ce vraiment une nouveauté ? Par contre, ce n’est pas forcément le cas des fractions du salariat et plus largement du prolétariat qui survivent au quotidien en recourant à la débrouille. Le rôle des militants demeure au sein d’une dynamique sociale de partager l’héritage des pratiques qui ont permis le succès des mouvements qui nous ont précédés. L’assemblée de Commercy fut à ce titre un exemple intéressant.

Par ailleurs, il ne faut pas systématiquement opposer les modalités d’interventions entre elles, par exemple : celles des cortèges de tête à celles des gilets jaunes. Elles correspondent à des temps et des contextes différents qui, l’un comme l’autre, sont porteurs d’une exigence. Il serait préférable d’essayer de les faire dialoguer entre-elles.

Une des leçons qu’on avait semble-t-il oublié et que nous a rappelé le mouvement des gilets jaunes, tient au fait qu’un mouvement n’est jamais chimiquement pur. Sa dynamique offrira aux acteurs en mouvement et y compris aux militants qui y interviennent, l’éventualité de pouvoir évoluer dans leur manière d’envisager les rapports sociaux et politiques mais aussi interpersonnels. Dans le cas contraire, on reproduira un rapport de mépris, établi sur la posture du maître d’école.

La révolution, s’appuyer sur l’existant

Enfin, un des critères pour reparler de révolution c’est de s’appuyer sur ce qui existe et notamment les éléments de rupture avec l’État et les institutions. Le déplacement des réfugiés et les changements climatiques mettent le capitalisme aux prise avec des difficultés auxquelles il ne saurait apporter de réponse satisfaisante. Ces deux questions sont centrales et interrogent dans un futur proche la manière dont il va falloir produire tout comme la nature de ce que l’on produit.

Mais on remarque qu’au sein des mouvements qui ont éclos ces derniers temps, le rapport à l’institution est très présent, plus encore chez ceux qu’on qualifie de sociétaux. La demande adressée à la bourgeoisie et à l’État de reconnaître le bien fondé de leurs revendications est un de leurs points communs. A contrario de la lutte pour l’avortement menée dans les années 70 où l’État s’est retrouvé devant l’obligation d’y donner un coup d’arrêt et de la récupérer en légalisant l’avortement afin de reprendre par l’intermédiaire du pouvoir médical le contrôle sur le corps des femmes. Les avortements s’effectuaient en dehors du contrôle de l’État, ce qu’il n’aurait su admettre.

Le rapport au pouvoir d’État demeure contradictoire. Il y a certes une défiance vis à vis de l’État ou du moins à l’égard de son incarnation ; dans le même temps subsiste des attentes fortes à son égard, notamment lorsqu’il revêt les habits d’un acteur économique

Dans certaines parties du monde, il n’y aucune attente vis à vis de l’État. Pour des mouvements féministes sud-américains, au Chili, au Mexique, l’État apparait comme suffisamment corrompu et participant du patriarcat pour qu’on ne lui réclame pas d’intervenir. C’est une différence importante avec ce qui se vit en France sur ces questions et cela met en lumière des clivages de classes importants.
Les phénomènes de défiance qui se développent vis à vis des autorités et vis à vis de l’État restent à politiser. Il s’agit de leur donner du contenu.

A partir du débat organisé
à Boulogne-sur-mer le 19/11/2021

Notes

[1Ces trois ouvrages sont : « Pour un anarchisme révolutionnaire » Ed. L’échappée ; « Utopie 2021 » Ed. Acratie ; « Soulèvement » Ed. Acratie

[2Ces trois ouvrages sont : « Pour un anarchisme révolutionnaire » Ed. L’échappée ; « Utopie 2021 » Ed. Acratie ; « Soulèvement » Ed. Acratie

[3« L’imaginaire de la Commune ». Kristin Ross. Ed La fabrique.

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