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CA 341 juin 2024

Pollutions et rapport à l’Etat
dans les régions minières et industrielles
de Tunisie

Retour sur une décennie de protestations
suite aux soulèvements de 2011

vendredi 7 juin 2024, par Courant Alternatif

Les soulèvements révolutionnaires de 2010-2011 en Tunisie n’ont pas seulement conduit le dictateur Ben Ali à la retraite en Arabie Saoudite et permis des débats interpartisans sur la rédaction d’une nouvelle constitution, censée garantir la sécurisation d’une « transition démocratique » (qui ne s’en est pas moins, à peine 7 ans plus tard, pris le mur Saïed en pleine face). Ils ont aussi fait émerger des espaces oppositionnels, où des groupes sociaux jusque-là écartés de la vie politique se sont manifestés dans l’espace public, en dehors des routines habituelles, où de nouveaux enjeux, ou du moins de nouveaux cadrages de ces enjeux, se sont fait jour. C’est notamment le cas pour un ensemble de luttes locales qui se sont affrontées à la question des dégradations environnementales induites par un ensemble d’activités qui structurent l’économie tunisienne.


Des rejets des eaux usées des usines textiles sur la côte du Sahel (la région de Sousse et Monastir), des décharges prétendument « contrôlées » qui débordent et dont les lixiviats se répandent dans les zones habitées environnantes, des briquèteries et cimenteries qui rejettent des fumées toxiques, des forages de pétrole et de gaz qui ponctionnent les réserves d’eau, des mines de phosphates qui dégagent le minerai à la dynamite, soulevant des nuages de poussières chargées en métaux lourds, des usines de transformation de ces minerais qui émettent des fumées toxiques et rejettent d’énormes quantités de boues faiblement radioactives dans la mer… Derrière ces phénomènes constitutifs de l’activité minière et industrielle, il y a des agriculteurs dont les cultures sont contaminées et s’assèchent faute d’accès à la ressource en eau, des petits pêcheurs qui ne parviennent plus à trouver des poissons dans leurs filets, ni à acheter le carburant qui les emmènerait plus loin, des enfants asthmatiques, des malades du cancer contraints de se soigner à plusieurs centaines de kilomètres… Il y a aussi des transformations paysagères qui font disparaître les souvenirs d’enfance, une raréfaction des espaces de promenade et de loisirs, des odeurs pestilentielles en permanence, une fatigue qui semble plus lourde, etc. Et puis le sentiment d’être moins bien traités que les habitants de la Tunisie de la capitale (même si cette dernière a aussi son lot de galériens). Tout cela dans un contexte où, la mécanisation, l’ajustement structurel, les délocalisations étant passés par là, le chômage est massif dans plusieurs régions, sans donner droit à aucune allocation.
Ben Ali avait fait de la question environnementale une vitrine de son régime. Pour conserver son image de bon élève auprès des bailleurs internationaux, il s’était empressé de signer toutes les conventions internationales qui lui tombaient sous la main : sur la prévention de la pollution, la lutte contre la désertification, le changement climatique, pour la préservation de la biodiversité… Il avait donné l’impulsion à la création d’institutions dédiées – agence nationale de protection de l’environnement, ministère de l’environnement, agence de protection du littoral, agence de gestion des déchets – mais aussi d’associations conservant souvent un lien d’assujetissement au régime. Il avait également commandé l’élaboration d’une mascotte de fennec, Labib, pour enseigner aux enfants, dans des spots télévisés, à ne pas jeter leurs déchets n’importe où et à ne pas faire trop de bruit sous les fenêtres des voisins. Enfin, il avait rebaptisé des rues dans chaque ville du pays en « avenues de l’environnement » et autres « boulevards de la qualité de la vie »… à la révolution, ces plaques ont été ornées de caractères supplémentaires : « … de merde ». Les statues de Labib qui agrémentaient l’entrée des jardins publics ont été caillassées et détruites.

Labib et les boulevards « ualité de la vie », le leg de Ben Ali l’écologie tunisienne

La réduction des questions environnementales à des histoires d’éducation, de bonne conduite morale, ou encore à des marqueurs du degré d’avancement d’une société a laissé quelques traces. Lorsqu’au cours des premières années ayant suivi le 14 janvier [en 2011, date de la fuite de Ben Ali], les ordures se sont amoncelées sur les trottoirs, notamment du fait des grèves des éboueurs, c’est à l’aune du « manque de conscience environnementale du citoyen » que divers éditorialistes et commentateurs ont analysé la situation, reconduisant une méfiance bien ancrée à l’égard d’un « peuple » trop arriéré, pas assez moderne, que les élites politiques devraient s’empresser de dresser pour son bien.

Analyse sociale des luttes

L’analyse des luttes locales permet pourtant de se départir des visions idéalistes du rapport à l’environnement en donnant à voir comment les prélèvements de ressources et les rejets toxiques sont indissociables de l’organisation sociale qui revient à une manière d’agencer la nature, et recoupent des clivages de classe.
Parmi les groupes sociaux qui ont participé à ces mobilisations, on peut schématiquement distinguer trois catégories.
• La première correspond aux agriculteurs et/ou aux pêcheurs qui dénoncent les pertes de revenus qu’ils subissent du fait des contaminations et de la compétition accrue pour les ressources en eau imputables à l’industrie. Aux lendemains de 2011, ce sont surtout les ancrages liés au lieu de travail et de résidence qui nourrissent ces mobilisations, alors que l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP), principal syndicat agricole et historiquement proche du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, le parti de Ben Ali), était désavoué. Cependant, peu à peu, l’UTAP, rapproché du parti islamiste Ennahdha, a pu reprendre la main sur certaines mobilisations. Celles-ci ont pris la forme de rassemblements devant les lieux de pouvoir politique (sièges du gouvernorat, de la municipalité) ou devant les bâtiments des entreprises mises en cause, mais aussi, de manière épisodique, de tentatives de blocage de la production.
• La deuxième catégorie se rapporte aux habitants des zones riveraines des industries, contraints de vivre au plus près des nuisances et des risques industriels. Ils appartiennent aux catégories de la population qui n’ont pas eu les moyens de partir un peu plus loin, ne serait-ce qu’à quelques kilomètres. Ils rencontrent des difficultés à soigner les maladies qu’ils attrapent à cause de la pollution de l’air, des sols, de l’eau, d’autant que les infrastructures de santé sont concentrées dans les régions littorales les plus riches de Tunisie (Tunis, Sousse-Monastir, Sfax). Parmi ces populations, les jeunes chômeurs constituent un sous-groupe particulier : en plus de subir les pollutions, ils sont privés d’un emploi qui leur permette de se marier, de construire une maison et d’être considérés comme des adultes aux yeux de la société patriarcale : célibataires à 40 ans, c’est comme s’ils étaient bloqués dans l’adolescence. Les mobilisations des groupes d’habitants s’appuient sur des réseaux de voisinage, des liens d’interconnaissance masculine forgés dans les cafés et un tissu associatif qui s’est largement développé après les soulèvements révolutionnaires avec la création d’une myriade de petites associations : le titre de président d’une association est vu comme une marque de prestige susceptible d’apporter une reconnaissance sociale, même si l’association en question ne comporte que les membres du bureau (eux-mêmes souvent prête-noms). Parmi les modes d’action privilégiés figurent les manifestations de rue, les rassemblements, les blocages de route, voire des activités industrielles.
• Enfin, on peut distinguer une troisième catégorie constituée des sections locales ou régionales des grandes organisations – l’Union générale tunisienne du travail, la Ligue tunisienne des droits de l’homme, l’Ordre des avocats, voire même parfois des organisations patronales –, d’associations – reconnues au niveau régional et la plupart du temps éligibles à recevoir des fonds de l’aide au développements – et de collectifs, dont les membres sont moins directement exposés aux nuisances, mais qui entendent se saisir d’une question ayant pris de l’importance localement. Ces groupes, disposant souvent de capacités de communication et de logistique, organisent des marches et des rassemblements parfois très suivis. Ils ont accès aux médias et certains sont facilement reçus par les autorités.

La plage de Chott Salem à Gabès, polluée par le phosphogypse (2017)

Les perspectives

Si tous ces groupes se réclament de la « défense du territoire », ils ne mettent pas les mêmes enjeux derrière la notion de « défense » et ne délimitent pas de la même façon le « territoire » en question. Pour les groupes d’agriculteurs et de pêcheurs, comme pour les groupes d’habitants, il est rarement question de réclamer l’arrêt de l’activité industrielle, qui semble un horizon inaccessible et qui, mine de rien, générerait des destructions d’emplois, souvent mieux payés que leur équivalent dans d’autres secteurs, à des membres de leurs familles. L’enjeu est donc de pousser les industries à optimiser leurs procédés pour que les rejets soient moins importants ou moins nocifs, mais surtout de négocier des compensations financières, matérielles et sous forme d’emplois. D’ailleurs, les groupes de chômeurs originaires des quartiers en bordure des zones industrielles, qui s’attellent régulièrement à leur blocage en espérant se voir ainsi octroyer des emplois estiment devoir être prioritaires sur les chômeurs des autres territoires en vertu de leur statut de victimes de la pollution.
En revanche, le démantèlement des installations (en fait, leur délocalisation dans des régions encore plus périphériques) peut être une revendication de certaines organisations qui fédèrent les patrons et les classes d’encadrement. Par exemple, à Sfax, la deuxième ville tunisienne en termes de population et d’activité économique, une coalition d’associations spécialisées dans le champ de l’environnement, des loisirs, des droits de l’homme et du développement et d’organisations patronales s’est mobilisée sur de longues années (et finalement avec succès) pour l’arrêt de l’usine de la SIAPE sise au sud de la ville. Le discours articulait arguments sur la qualité de la vie, sur la nécessité de booster le développement de la ville par le secteur tertiaire et par un renforcement de l’attractivité, et plaidoyer contre la « marginalisation politique » de la ville par les élites tunisoises et sahéliennes qu’incarnerait la spécialisation industrielle de la ville. En clair, ces mobilisations étaient mues par le rêve d’une ville-centre propre et dynamique répondant aux préférences des classes sociales aisées, au risque d’aggraver le chômage dans les classes populaires (qui ne trouveraient pas forcément leur place dans les projets de « hubs fondés sur les nouvelles technologies » destinés à constituer les nouvelles orientations économiques de la ville) et de multiplier les périphéries-poubelles où s’agglutinent les industries polluantes et les déchetteries. Dans les autres villes, certains groupes en ont rêvé sans parvenir à fédérer autant ni à élaborer de « projets de développement alternatif » assez tangibles pour convaincre les gouvernements centraux.
Par contre, nulle trace, ou alors de façon extrêmement marginale, de slogans du type « laissons les ressources dans le sol ! » ou « ni ici, ni ailleurs ! ». Dans un contexte de difficultés économiques tenaces à l’heure où nombre d’entreprises textiles et manufacturières ont délocalisé leur activité dans d’autres contrées, où la manne touristique a faibli, où l’essentiel des agriculteurs sont à la peine, rares sont ceux qui envisagent que l’économie nationale puisse se passer des exportations de ressources, à l’état brut comme transformé. La décroissance n’apparaît pas comme une perspective réjouissante : on voit mal comment elle se distinguerait d’une récession. En outre, la finalité de la production importe peu : de toute façon, cette dernière est souvent destinée à être exportée. Mais l’échelle de référence de la lutte suscite là aussi des débats et des tensions. Chez les agriculteurs et pêcheurs, chez les riverains des zones industrielles, le territoire défendu correspond au quartier, à la localité, au village. C’est parce qu’il est affecté par les nuisances et parce qu’on y a ses attaches les plus fortes que l’on se mobilise ; c’est aussi le niveau qui apparaît pertinent pour les revendications de compensations. En revanche, certaines organisations – ligue de défense des droits de l’homme, UGTT, etc. – fustigent ce « localisme » (catégorie équivalente à celle de NIMBY (« pas dans mon jardin »), pas très usitée en Tunisie). C’est la région – et pas le quartier – qui est censée être « victime ». Pour ces dernières, si compensations il doit y avoir, celles-ci devraient être des équipements publics (un nouvel hôpital par exemple).

Moulares, une ville minière de la région de Gafsa où le phosphate est extrait et lavé

Organisation et rapport à l'État

Pour bien saisir les formes que prennent ces mobilisations et ce que revendiquent les différents groupes, il faut parvenir à les resituer dans le contexte des modes de gouvernement de l’action collective. Sur ce plan, il est manifeste que la répression policière et judiciaire a décru après le départ de Ben Ali. L’évènement a écorné le mythe de l’État tout puissant, du moins partiellement. Aux yeux des entreprises industrielles, ce dernier a cessé de faire tampon entre elles et les populations de leurs territoires d’implantation. Leurs efforts pour se revendiquer de la « responsabilité sociale des entreprises » en acquérant des techniques censées être plus efficientes et « propres » et en finançant du matériel médical pour les dispensaires médicaux de quartier, des fournitures scolaires, des subventions pour les clubs de sport ou les projets associatifs sont rarement parvenus à calmer les protestations.

Mais l’État est resté un interlocuteur privilégié des contestations, à qui s’adressaient l’essentiel des revendications. Les autorités y ont répondu par un mélange d’attentisme, en ne tenant jamais leurs engagements – mettre fin à un rejet dans la mer ou délocaliser les installations – dans les délais annoncés, et de distribution plus ou moins discrétionnaire de compensations à destination d’individus ou de groupes mobilisés ou s’affichant comme tels. À Gabès (voir encadré), suite à des actions menées par des pêcheurs contre le Groupe chimique tunisien, dont l’activité pollue les mers, l’entreprise a annoncé qu’elle ferait don de filets de pêche aux embarcations répertoriées et qu’elle prendrait en charge la sécurité sociale des pêcheurs. Il a fallu plusieurs autres actions de blocage pour qu’elle s’acquitte des dépenses annoncées une première année, avant qu’elle n’oublie de nouveau la suivante… Même les pêcheurs qui occupent des responsabilités dans des groupements financés par la coopération internationale l’affirment : « si on ne bloque pas, on n’obtient rien ! ». Le blocage n’apparaît pas forcément comme un signe de radicalité politique : c’est ce qui permet d’établir ou de rétablir un contact avec les autorités. On constate la même chose pour de nombreux jeunes hommes des régions industrielles. En bloquant l’acheminement des produits ou l’activité industrielle, par l’installation d’une tente sur une entrée d’usine, une route ou une voie de chemin de fer, ils espèrent pouvoir négocier, entrer dans les réseaux clientélaires dont ils sont exclus, pour obtenir un emploi dans l’entreprise industrielle ou une entreprise sous-traitante (de préférence liée à l’État car le contrat est meilleur et il y a une sécu). Les sit-in, les blocages s’assimilent ainsi à une voie de recrutement. Cela installe une routinisation des protestations, auxquelles les autorités répondent au cas par cas, participant ainsi à une fragmentation des dynamiques contestataires. Dans la région du Bassin minier de Gafsa, des sit-in menés par des groupes de quatre ou cinq personnes à chaque fois se succèdent sans impulser de dynamiques collectives plus amples.
Dans la deuxième moitié des années 2010, on a vu émerger des formes d’organisation des mobilisations de chômeurs ouvrant des perspectives de lutte contre le traitement individualisé de revendications collectives, avec l’apparition de « coordinations » (tansiqiyyat) : en 2017, à El Kamour, dans la région de Tataouine où se concentrent des entreprises d’extraction d’hydrocarbures, ce mode d’organisation a permis de bloquer le pompage de pétrole, de tenir un sit-in de plusieurs centaines de manifestants sur plusieurs mois et de créer un rapport de force plus favorable pour négocier un accord ambitieux avec les autorités (accord qui, comme d’habitude, n’a pas été entièrement tenu…). Ce mode d’organisation a ensuite été répliqué dans d’autres régions.

Même si le nombre d’emplois créés par les autorités était toujours moins élevé que dans leurs promesses, les effectifs des entreprises industrielles étatiques ont gonflé après la révolution, ce qui a fortement déplu à la Banque mondiale et au FMI, bienfaiteurs de la « transition démocratique » (au sens qu’ils ont octroyé des prêts sans trop de difficultés pendant un temps) mais néanmoins adeptes de la rigueur budgétaire. Pour pallier cette contrainte, les entreprises étatiques ont créé des filiales plus ou moins fictives appelées « sociétés d’environnement et de plantation » et/ou « de jardinage » pour embaucher les chômeurs sans faire exploser leurs effectifs. Pourquoi plus ou moins fictives ? Parce que la plupart du temps, il n’est demandé aux employés que de pointer le matin, sans qu’aucune activité ne leur soit exigée. Si certains PDG de ces sociétés ont cherché à monter de toute pièce des activités – planter des arbres destinés à mourir au premier coup de chaleur, nettoyer les établissements publics, etc. – pour occuper ces salariés dont l’oisiveté risquait, aux yeux de nombre de notables, de faire disparaître la « valeur du travail » dans la région, une grande partie des salariés en question – et des aspirants salariés qui n’ont pas manqué de réclamer d’y être embauchés à leur tour – considèrent en fait ces « emplois » comme une forme de protection sociale ou d’allocation chômage dans un pays qui en est quasi-totalement dépourvu.
Depuis la fin de la décennie 2010, les mobilisations semblent être devenues moins nombreuses. Il serait sans doute trop facile d’en imputer la cause à la mise en place du régime hyper-présidentialiste de Kaïs Saïed au lendemain de la crise Covid, même si les attaques judiciaires contre certains militants ayant joué un rôle dans la dénonciation des pollutions peuvent avoir eu pour objectif de mettre en garde de potentiels futurs contestataires. Ainsi, en 2023, des accusations assorties de potentielles peines de prison ont été émises contre plusieurs membres du collectif Manich msab (« nous ne sommes pas une décharge ») basé à Agareb, où se trouve la deuxième plus grande décharge du pays. Celle-ci a définitivement fermé en 2021 après que l’assassinat par la police d’Abderrazak Lachhab, un manifestant contre la réouverture de cette décharge, eut fait grossir la protestation contre les nuisances occasionnées pour les habitants. Il est probable également que le contexte de crise économique latente, les espoirs déçus, la lassitude de ne jamais être entendus pèsent fortement sur les velléités d’action collective, comme si plus personne n’y croyait vraiment… Mais dans ces régions, les contaminations constituent toujours des bombes à retardement !

Gabès : Les mobilisations jettent une lumière crue sur un fleuron industriel national

À Gabès, (relativement) grande ville oasienne du littoral sud, il n’aura fallu attendre que quelques semaines après le 14 janvier, jour du départ de Ben Ali, pour que s’élancent les premières manifestations de rue sous le slogan « La pollution, dégage ! ». Dans ce centre urbain s’est installé, à partir de 1972, un imposant complexe industriel de transformation des minerais phosphatés (extraits dans la région du Bassin minier de Gafsa) en acide phosphorique et en engrais destinés, pour la plupart, à être exportés à partir du port industriel bâti pour l’occasion. Depuis maintenant 50 ans, des quantités énormes de phosphogypse, un sous-produit de ces réactions chargé en métaux lourds et légèrement radioactif, sont rejetées directement dans la Méditerranée, à raison de plus de 10 000 tonnes par jour. A ce niveau de la mer, les fonds ne sont pas couverts d’herbiers de posidonie mais d’une matière gluante et toxique. Les usines crachent un panel de gaz colorés, malodorants, ou moins perceptibles mais tout aussi nocifs : oxydes de soufre, gaz fluorés, oxydes d’azote, ammoniac, poussières, sulfure d’hydrogène, etc. Les nappes d’eau et les sols sont eux aussi contaminés par les effluents sur un rayon de plusieurs kilomètres.

Dans le domaine des phosphates, l’activité extractive s’est implantée à la fin du XIXe siècle sous l’égide du pouvoir colonial français. En revanche, c’est justement pour asseoir l’indépendance économique du pays vis-à-vis de l’ancien colonisateur que Habib Bourguiba, le leader nationaliste devenu le premier président, assisté de son super-ministre Ahmed Ben Salah issu de la centrale syndicale de l’Union générale tunisienne du travail, ont décidé de rehausser la position tunisienne dans la chaîne de valeur de la filière et de se doter d’industries de transformation. Le développement industriel était vu comme un moyen de sortir du joug (néo)colonial. Au départ, au niveau local, la création du pôle industriel à Gabès a été plutôt bien accueillie, semble-t-il : elle a amené des emplois mieux rémunérés que les travaux d’agriculture et d’artisanat grâce auxquels les populations subsistaient, ce qui a attiré de nouveaux travailleurs venus notamment de l’ensemble des régions du sud tunisien. Mais les dégâts se sont relativement rapidement fait ressentir, en premier lieu sur les ressources en eau : avant les installations industrielles, l’eau s’écoulait à travers l’oasis depuis des sources artésiennes. Après, les débits se sont effondrés et il a fallu pomper. Les programmes de construction de logements pilotés par l’État n’ont pas suffi à répondre à l’afflux de travailleurs venus chercher un emploi industriel. On a commencé à construire dans les oasis, puisque du fait des changements d’orientation économique du territoire et des revenus agricoles amputés par les contaminations et les dépenses pour l’accès à l’eau, de nombreuses parcelles étaient laissées à l’abandon. La structure économique, le paysage, les normes sociales ont été complètement transformés.

A Gabès, le Groupe chimique tunisien a fait ́ eriger un mur autour de son site

Les usines sont aujourd’hui en grande partie vétustes. Les nombreux blocages de l’acheminement de minerais phosphatés depuis le Bassin minier les poussent à s’arrêter et redémarrer fréquemment, libérant dans l’air d’énormes quantités de gaz à chaque coup. Pour l’essentiel, les installations sont gérées par le Groupe chimique tunisien, une entreprise nationale liée à celle de la Compagnie des phosphates de Gafsa qui s’occupe de l’extraction, même si quelques entreprises privées utilisent à leur tour des produits du Groupe chimique, telles que TIMAB, filiale de Roullier : si plusieurs reportages sont parus récemment pour mettre en cause le groupe breton, son usine pèse peu par rapport à l’ensemble des activités de la zone industrielle, où le Groupe chimique tunisien reste un poids lourd. L’essentiel des produits phosphatés sont exportés vers les marchés émergents que représentent le Moyen Orient, l’Asie, l’Amérique du Sud, et de moins en moins vers l’Europe où la consommation de phosphates a plutôt tendance à baisser.

Pendant plusieurs années, les mobilisations ont été relativement intenses dans la région, portées par des groupes divers et parfois antagonistes. En effet, par exemple, les islamistes (majoritaires à Gabès) d’un côté, l’Union générale tunisienne du travail et des groupes de centre-gauche de l’autre, ont parfois fait de la lutte contre la pollution un terrain d’affrontement. Ces mobilisations ont brisé certains tabous ; elles ont porté la critique des injustices territoriales et ont contribué à la politisation de nombreuses personnes. Elles ont aussi médiatisé le problème au niveau national, voire au-delà, motivant quelques interventions d’agences de l’aide au développement qui, en faisant affluer les financements, ont quelque peu transformé le paysage associatif. Mais après toutes ces années, l’air sent toujours aussi mauvais et les rejets continuent de s’accumuler. Un projet de délocalisation d’une partie des usines de la zone industrielle vers la périphérie de la région n’a pas abouti, faute de financement ; un projet de dessalement de l’eau de mer, présenté à tort comme une avancée écologique (sic) puisqu’il permettrait de moins pomper la nappe, est en suspens.

Diane

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