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CA 321 juin 2022

Ukraine Russie : les raisons du conflit

dimanche 5 juin 2022, par Courant Alternatif

Suite au débat qui s’est tenu à Strasbourg le 23 avril 2022 lors d’une CJ, il nous a paru important d’apporter des éclaircissements sur les origines et les enjeux du conflit qui ravage l’Ukraine afin d’avoir la vision la plus large possible sur la situation et les enjeux qui en découlent. Prenant appui sur des ouvrages, nous avons cherché à comprendre les évolutions sociales et politiques qui ont traversé cet espace postsoviétique afin d’expliciter la nature du conflit actuel.


Une future poule aux œufs d’or pour les uns,
un « pivot stratégique » pour d’autres

Pour comprendre les racines profondes de cette guerre entre la Russie et l’Ukraine, il est indispensable de revenir sur nombre d’idées reçues concernant cette dernière. Le nom lui-même sort de la nuit de l’histoire en 1187 et signifie « région frontalière » en russe et en polonais (1). Celle-ci va varier au cours du temps, des drames et des partages entre plusieurs puissances extérieures, et dans le cadre de l’empire des tsars, cet espace porte le nom de « Petite-Russie ». Il prendra sa forme définitive au sein de l’URSS en 1946, la Crimée se rattachant à l’Ukraine en 1954. On présente souvent cet État comme une création artificielle de deux ensembles combinés : une partie regardant à l’est (vers la Russie) et une autre à l’ouest (vers l’Europe centrale). Bien évidemment, tout cela est exagéré et ne tient pas compte de la complexité de la formation de cet État-nation récent. Ce pays est très vaste essentiellement agricole et minier. 70% du territoire ukrainien est composé de surfaces agricoles : 42 M d’ha dont 30 M de terres arables dites « terres noires » ou « tchernoziom » fertiles (2). Sa population est cinq fois plus importante que celle de la Biélorussie et sa diaspora est estimée à 7 M de personnes qui apportent une manne importante au pays. Depuis 20 ans, l’économie du pays est fragile (le PIB par hab. est de 3900$ en 2013) gangrenée par la corruption ; le salaire moyen y est faible par rapport à ses voisins polonais et russes. Sa dépendance vis-à-vis du gaz russe est grande, mais depuis 2015 avec le principe du flux inversé elle est beaucoup moins forte qu’avant. Malgré ses handicaps, elle attire les convoitises par sa situation géographique avantageuse et ses terres agricoles, sa population active, ses tuyaux de gaz et sa forte potentialité de décollage économique, surtout si elle met fin à la corruption. Tout cela excite les appétits des capitalistes rapaces, de l’UE, de la Turquie et de la Chine, comme des États-Unis. La Russie coupant ou réduisant le gaz souhaite s’assurer une position stratégique.

Le fantôme du vieil impérialisme russe

Autre idée reçue, le pays n’est pas coupé en deux par des divisions ethnolinguistiques. L’abrogation controversée concernant la loi sur les langues minoritaires n’a jamais été entérinée. Le regard même des Ukrainiens envers le voisin russe avant 2014 n’était pas hostile (3). Surtout, les Ukrainiens sont quasiment tous bilingues. La situation varie selon les régions. Il existe même une langue mixte le « sourjyk ». La question linguistique sert donc essentiellement de storytelling au Kremlin afin de justifier ses actions, ainsi que son soutien aux républiques « autoproclamées » de Donetsk et de Lougansk. Il y a bien des mémoires contradictoires portant sur les événements historiques, des différences régionales ou générationnelles parfois marquées, mais rien de plus. D’ailleurs, avec le conflit, l’identification régionale a perdu de sa pertinence au profit d’une identification nationale. Le Kremlin tente de fracturer l’identité nationale ukrainienne qui repose sur la volonté de « vivre ensemble ». Son narratif s’est durci puisqu’on est passé d’une soi-disant « guerre civile » à la négation de l’identité ukrainienne. D’où le discours de Poutine sur le fait qu’Ukrainiens et Russes ne formeraient qu’un seul peuple et la mise en place d’une procédure de « russification » forcée des populations ukrainiennes occupées par l’armée. On voit là resurgir le fantôme du vieil impérialisme russe et ce qu’il charrie derrière lui (panslavisme et « solidarité slave »). L’idée étant pour la Russie d’empêcher l’Ukraine d’écouter les sirènes d’autres puissances et d’éviter que sa population lui échappe. En tout cas, si des sympathies existaient à l’est de l’Ukraine pour la Russie, ce n’était certainement pas pour se faire envahir. Enfin, il faut bien comprendre qu’en Ukraine, l’identité culturelle a longtemps été occultée, ce qui explique le « bricolage » pour se forger une histoire nationale commune et la tentative de la Russie de la réécrire à la place des premiers concernés (4). Les Ukrainiens sont pourtant bien un des plus anciens peuples d’Europe, mais qui avant 1991, n’avait ni État ni indépendance (5).

Une indépendance, oui mais par le haut

La lutte pour son indépendance s’est exprimée plusieurs fois au cours de son histoire, mais quand celle-ci a existé, elle n’a jamais pu perdurer. Il faut attendre la mort de l’URSS pour voir cette possibilité réémerger au grand jour. En 1988 à Lviv, durant des manifestations populaires, le drapeau ukrainien resurgit du passé. Ensuite, première avancée, le Soviet suprême de la RSS d’Ukraine reconnaît l’ukrainien comme langue officielle en 1989. Une seconde évolution a lieu au moment de l’effervescence politique qui émerge durant la perestroïka au sein de la population principalement avec le Roukh, un mouvement social et de renaissance culturelle. Celle-ci traverse le monde étudiant et va prendre la forme d’une mobilisation qui va marquer les esprits : la révolution « na graniti » (2 au 17 octobre 1990). Elle commence par une grève de la faim sur la place de la Révolution d’Octobre (maintenant appelée Maidan Nezalezhnosti) qui voit l’arrivée de militants anarchistes. La « révolution sur le granit » est considérée comme la première manifestation politique majeure de l’Ukraine contemporaine qui voit émerger des figures qui vont jouer un rôle important dans les mobilisations de 2004 et de 2014. Toujours en 1990, des grèves qui ont lieu dans la région minière de Lviv voient des revendications sociales s’accompagner d’exigences d’ordre politique qui sont encouragées par le Roukh (6). Le point final se déroule durant l’enterrement de l’URSS avec notamment les consultations de la population en mars et décembre 1991 concernant ses relations avec Moscou. La déclaration de souveraineté de l’Ukraine remporte 80 % des suffrages et 90 % des électeurs se prononcent en faveur de l’indépendance. Le partage des sensibilités entre l’est, le centre et l’ouest du pays est peu visible (7). Entre-temps, l’Ukraine va profiter du moment de flottement qui suit le putsch des « guékatchépistes » à Moscou pour se désolidariser de la Russie en déclarant son indépendance le 24 août 1991 (8). La nomenklatura de l’Ukraine avait déclaré cette indépendance pour sauvegarder ses intérêts – économiques principalement. L’indépendance était finalement octroyée par le haut de la société, ne suscitant aucune désapprobation militaire de Moscou. D’ailleurs, l’accord de Minsk du 8 décembre 1991 verra les présidents russe, biélorusse et ukrainien (Leonid Kravtchouk) dissoudre l’URSS et la remplacer par la CEI. L’Ukraine était enfin libre de voler de ses propres ailes au grand déplaisir de Moscou.

De sombres histoires d’argent  

L’indépendance ne résout rien aux problèmes sociaux et économiques. L’URSS était tombée dans un tel marasme qu’il lui fallait accepter la disparition de ce qui était irréformable malgré l’espoir de l’aide occidentale. Le « centre » avait semble-t-il décidé de se sauver de la gabegie généralisée au détriment des autres composantes de l’URSS par une thérapie de choc (9). Pour éviter de perdre toute influence, les élites moscovites acceptent les indépendances et la disparition de l’URSS, même si elles attribueront plus tard cela à un complot ourdi par l’Occident. En tout cas, la Russie s’était déclarée seule héritière de l’URSS et n’avait rien laissé aux Ukrainiens : ni biens, ni dettes, si ce n’est le poids du marasme économique ainsi qu’un futur chantage à la dette. Celle-ci devenant un nœud coulant sur le cou de l’économie de l’Ukraine que la Russie fera coulisser selon ses intérêts. La nomenklatura russe s’était jouée de son homologue ukrainienne. Leonid Kravtchouk, le 1er président de l’Ukraine va à la suite de ce « partage » et d’importants obstacles structurels ouvrir le pays à tous les bailleurs de fonds du monde, notamment européens. Il se garde bien de changer quoi que ce soit concernant la corruption, une des sources des problèmes en Ukraine. Son successeur Leonid Koutchma se montre lui plus rapace en allant monnayer sa servilité au Kremlin. Il fait augmenter la dépendance du pays à Moscou. La population l’avait pourtant élu en croyant que l’aide du « grand frère » serait désintéressée et que des réformes économiques allaient être mises en œuvre. Rapidement, l’espoir des Ukrainiens se transforme en désillusion vis-à-vis du grand frère russe et de la classe politique ukrainienne. Pour le Kremlin, il s’agit de limiter les rapprochements de l’Ukraine avec l’OTAN. En récompense de cette vassalisation qui s’affirme avec le temps, les étranges tensions séparatistes qui étaient apparues sur la question de la Crimée se relâchent (10). Par la suite, Koutchma se révèle surtout un habile « kleptocrate » en rassemblant tous les oligarques ukrainiens autour de lui, des capitalistes « particuliers » aux méthodes douteuses issues des directeurs d’entreprises de l’ancienne nomenklatura de la RSS d’Ukraine. La plupart sont croupion de leurs homologues russes. Une partie tire leur fortune des tuyaux de gaz. Le socle des classes dirigeantes n’a que peu varié depuis. Une première tentative de la population ukrainienne de secouer le joug de cette triste conjuration a lieu durant l’hiver 2001 avec la campagne de protestation « l’Ukraine sans Koutchma » (11). C’est un échec, le mouvement principalement constitué d’étudiants est réprimé, s’enlise et ne trouve pas de soutien en Occident. D’autant que les relations entre l’oncle Sam et la Russie se sont améliorées pour un temps. Il faut attendre 2004 pour revoir la population protester massivement dans la rue contre la corruption et le despotisme du régime.

La rue ukrainienne désire gouverner

Du côté de Moscou, la campagne législative de 2002 en Ukraine marque le retour de son immixtion dans la politique du pays frère. Cette ingérence trouve son explication dans l’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de la Fédération de Russie en 2000 qui tourne toutes ses attentions sur son « étranger proche » (12). Cela va se traduire par des actions plus agressives en Ukraine arc-boutées à la question de la dette énergétique : accroissement de son « soft power » (prises de contrôle des médias ukrainiens, mise en avant de l’église orthodoxe, désinformation, etc.) et son « hard power » (chantage économique, espionnage, emploi de la force, etc.). La pression va se faire plus forte durant les présidentielles de 2004. L’adversaire du candidat préféré du maître du Kremlin, Iouchtchenko, subit une tentative d’assassinat probablement sur ordre de Moscou qui a voulu aller trop vite, ce qui lui permet de se faire passer en martyr devant le parlement et de rallier la foule à la couleur orange de sa campagne. Les services secrets russes et ukrainiens étaient à ce moment-là encore très imbriqués. Cet événement se couple surtout à une crise au sommet de l’État : les hauts fonctionnaires sont mécontents de la concentration d’argent entre les mains de Koutchma et de ses amis oligarques. Ils auraient bien voulu prendre part au festin, mais celui-ci les a mis à l’écart des charges qui devaient être les leurs. Le point de départ de la révolution de 2004 ne doit au final pas grand-chose à George Soros, d’autant que les conseillers du protégé du Kremlin sont autant des « spin doctors » russes que des conseillers américains. D’ailleurs, Poutine déteste Ianoukovitch (13). Sa candidature était soutenue faute de mieux, le but étant d’amener l’Ukraine à accepter de s’intégrer dans « l’espace économique commun » pour la ficeler définitivement à la Russie. Tout avait été fait pour que Ianoukovitch soit le nouveau président (bourrage d’urnes, technique du carrousel, etc.). Le souci est qu’il y a eu une bévue. Les sondages sortis des urnes donnent la victoire à Iouchtchenko avant les résultats officiels qui eux donnent la victoire à Ianoukovitch. La population comprend que cette élection est une arnaque. Tout le monde est pris de court, une foule vient d’installer des tentes sur la place de l’Indépendance. Déjà 150 diplomates font défection et ne reconnaissent pas la victoire du candidat adoubé par Poutine. Le mouvement se répand comme une traînée de poudre à tel point que les organisations ukrainiennes influencées par l’Occident comme Pora ! sont débordées. La rue en Ukraine comme un immense fleuve trop longtemps corseté venait de s’éveiller à la politique de la révolte (14). C’est par une rencontre ubuesque entre les deux candidats et des médiateurs étrangers (sous les auspices de la Pologne), dont un représentant du Kremlin qui finit par s’embrouiller, qu’une conciliation est trouvée. Un nouveau 2d tour est organisé le 26 décembre 2004. Il voit finalement la victoire de Iouchtchenko, qui réunit 52 % des voix contre 44 % pour son rival. Les autorités viennent de découvrir la peur des masses. Sous le coup de l’événement, des réformes sont entreprises et l’on s’attaque timidement à la corruption endémique. Mais tout cela est déjà trop. Les dignitaires de l’ancien régime partent en exode en pleurant. Certains se suicident, comme le président de la Banque ukrainienne de crédit et d’autres sont mis à l’écart, les oligarques cherchent à dissimuler leurs magots, mais le mal demeure. On augmente les salaires et les retraites. Bref, on essaie de calmer le jeu pour sauver les meubles au grand dam de Moscou. La réponse à cette révolution orange qui est vécue comme un affront par les élites moscovites ne va pas attendre (15). Le chantage sur les énergies fossiles recommence notamment le 1er janvier 2006 avec Gazprom qui suspend ses livraisons de gaz. L’Europe est même impactée, c’est d’ailleurs à partir de 2006 qu’on peut dater une volonté de l’UE d’intervenir réellement sur le destin du pays sous lequel passent les tuyaux de gaz. Sur le plan relationnel, les rapports entre l’Ukraine et la Russie deviennent déplorables. D’autant que Kiev s’est rapproché de la Moldavie et de la Géorgie. Les « frères » se séparent un peu plus.

Frères ou frères ennemis ?

Le drame est en marche, mais personne ne songe à ce moment-là que certains « influents » à Moscou envisagent de dépecer le pays « frère ». Le congrès du 28 novembre 2004 à Severodonetsk composé de 3500 élus locaux dans lequel est adoptée une résolution appelant à une révision de la Constitution pour accroître l’autonomie des régions en présence du maire de Moscou aurait pu mettre la puce à l’oreille. Pour bien comprendre ce qui se joue derrière ces provocations, il faut saisir que dans les élites russes, l’indépendance de l’Ukraine est perçue comme une perte historique jugée inacceptable (16). Comme il est impossible de revenir en arrière, c’est le désir de placer l’Ukraine en état de sujétion qui s’est imposé, ainsi que de récupérer la Crimée. On comprend dans ces conditions pourquoi Poutine a les coudées franches dans sa politique envers ses voisins depuis son arrivée au pouvoir. D’ailleurs, l’opposant de Poutine, Navalny partage en partie la même vision que lui sur l’Ukraine. La situation semblait en mauvaise passe pour Moscou, mais les manigances de Ianoukovitch réussissent cette fois à lui permettre de prendre la tête du gouvernement en 2010. C’est un véritable soulagement. On est au moins certain que rien ne viendra tourner la tête à la population russe, si celle-ci tentait d’imiter les Ukrainiens. On ne sait jamais « 1917 », n’est peut-être pas si loin que cela dans les esprits. De toute façon Iouchtchenko surnommé « Koutchma III » avait fini pas se ranger à la raison (17). Cette fois, on s’est prémuni de tout incident, puisque même l’adversaire principale de Ianoukovitch, Tymochenko a passé une alliance stratégique avec Moscou. Les acteurs de cette pièce avaient juste oublié un élément, la rue ukrainienne a de la mémoire. Les frasques de Ianoukovitch en tant que président vont achever de le rendre particulièrement détestable, même dans son fief politique. Sur le plan de l’enrichissement personnel, il va faire pire que Koutchma, bien qu’il se soit fait élire sur la question de la lutte contre la corruption. C’est avec lui le retour des revenants, des oligarques et des recherchés par la justice.

La révolution de la dignité

Pour le Kremlin, le règne de Ianoukovitch s’annonçait sous les meilleurs augures et ce n’est pas « la Famille » qui allait se montrer désobligeante ni même le PC d’Ukraine, allié indéfectible des oligarques. L’inquiétude demeure, car l’« homme de Moscou » est un faible devant l’argent et surtout indécis en politique. Et, il ne semble pas si proche de la Russie que cela. Il n’a même pas réussi ou eu le courage de transformer son pays en une grande prison pour faire taire à jamais les opposants qui réclament plus d’autonomie vis-à-vis de Moscou. Les oligarques ukrainiens commencent à se diviser notamment concernant l’UE, plus encline à servir leurs intérêts. La société civile ukrainienne a aussi changé. Plus connectée et mieux organisée, elle ressemble de plus en plus à un volcan dangereusement endormi avec sa vie propre hors de l’État. Ainsi, même si le successeur de Koutchma est au pouvoir et que son Parti des Régions a les commandes, les manifestations ne se calment pas, loin de là. Elles chuchotent contre la tutelle des uns et des autres. Bref, le Kremlin est inquiet, d’autant qu’il accuse l’OTAN de « barboter » dans son « étranger proche » (18). Ces deux forces se considérant comme « civilisées » ; le « fasciste » c’est l’autre. L’UE veut s’assurer des livraisons de gaz et a bien compris que d’énormes profits sont possibles avec l’ancien « grenier à blé du monde ». L’ami de Moscou se révèle peu fiable : d’un côté, il donne des gages aux Russes et intensifie son dialogue avec l’OTAN de l’autre (même si la demande d’adhésion est abandonnée). Il souhaite conserver des liens privilégiés avec l’UE et la Russie (19). Le souci est que les deux entités sont opposées au transit des marchandises par l’Ukraine pour des questions politiques et douanières. Ianoukovitch finit par proposer un accord avec l’UE, afin de faire pression sur la Russie pour obtenir des garanties supplémentaires sur l’union douanière proposée par celle-ci. Il a bien compris que Poutine veut l’assujettir économiquement et peser sur les choix que ses voisins feront dans leur politique économique extérieure. D’autant que la Russie est le principal prêteur d’argent à l’État ukrainien. Les menaces ne se font pas attendre : pressions gazières, menaces de boycott, visites diplomatiques. Rien n’y fait, l’Ukraine affirme vouloir un « Accord d’Association » avec l’Union européenne. Ianoukovitch fait monter la pression, tout le monde y croit, même la population qui y voit une amélioration pour son quotidien, alors que lui sait que ce n’est qu’un paravent pour négocier avec la Russie. Coup de Trafalgar le 21 novembre 2013, le cabinet des ministres décide de stopper les préparations de l’Association entre l’Ukraine et l’UE. La Rada est pris de court, on commence à s’écharper dans le parlement. Même les propres membres du parti de Ianoukovitch lui demandent des comptes. La rue se remplit, c’est la consternation, surtout du côté de l’UE. La révolution dite de la dignité vient de commencer et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Contrairement à ce qui a été dit, il n’y a jamais eu de slogan antirusse ni antisémite sur le Maïden. Des groupes politiques de toute tendance y seront bien présents, notamment des groupes d’extrême droite, car comme en 2004, tout le monde est dans la rue (20). La foule est hétéroclite, mais déterminée. C’est surtout les médias russes qui portent leur attention sur ces groupuscules et qui vont leur apporter une publicité (21). L’objectif étant pour le Kremlin de discréditer le mouvement dans son ensemble en jouant sur l’argument de la « culpabilité collective ». La suite, on la connaît déjà : la Russie fait pression sur Ianoukovitch pour que celui-ci écrase les manifestants ; hors de question qu’une nouvelle révolution orange éclate. Si répression il y a, pour Poutine, Ianoukovitch sera lâché par les occidentaux, son seul ami qui lui restera, c’est la Russie. La marionnette hésite, ordonne aux Berkut d’écraser le village qui s’est monté sur Maiden. La foule se radicalise : on veut le départ de Ianoukovitch, la fin du régime et de la corruption. Le pouvoir va basculer, car la violence choque toute la société ukrainienne peu habituée à des manifestations avec beaucoup de morts. Des députés de la majorité qui soutiennent Ianoukovitch se désolidarisent et entament avec les autres députés une révolution parlementaire. Personne ne veut sombrer avec le fantoche du Kremlin et l’on vote sa destitution. Le 20 février 2014, Ianoukovitch qui avait accepté la situation s’enfuit en Russie, son régime corrompu est emporté.

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens »

Pour Moscou, c’en est trop ! Cette province qui se prend pour un pays et son parlement incontrôlable doivent être matés, d’autant que sa population est beaucoup trop remuante et trop proche des populations russes. En haut lieu, on sait déjà quoi faire : la Russie organise la sécession de la Crimée, puis son annexion rapide le 27 février 2014 par la force. L’Ukraine étant affaiblie, elle ne peut pas résister. On use des vieilles ficelles : « ce gouvernement ukrainien est illégitime, ce sont des fascistes ». Avec le précédent de la Tchétchénie et de la Géorgie, le Kremlin a de l’« expérience ». On souffle sur les braises de la désinformation dans la partie sud de l’Ukraine, partie éloignée de Kiev, plus pauvre et plus soumise aux médias russes. On fomente des dissensions imaginaires. On paye la pègre fortement implantée dans le Donbass. On envoie des commandos russes pour préparer le conflit à l’est (22). De mystérieux séparatistes apparaissent, soutenus par quelques oligarques du coin. On prépare ainsi d’avance le terrain pour des mercenaires-volontaires, puis pour l’armée. La guerre avec l’Ukraine vient de commencer. Durant les accords de Minsk 2, Poutine menace d’écraser l’armée de son voisin. Il avait déjà de la suite dans les idées, car pour le moment il fallait probablement se laisser du temps pour planifier l’invasion de l’Ukraine, afin de remettre de l’ordre. On n’est plus ici dans le cadre de l’URSS, mais bien dans une guerre entre deux États.

Vincent

Notes
(1) Lebedynsky, Ukraine, une histoire en questions, 2019 
(2) Goujon, L’Ukraine : de l’indépendance à la guerre, 2021
(3) de Tinguy, La Russie dans le monde, 2019
(4) de Laroussilhe, L’Ukraine, 2002
(5) Ackerman, Poutine sur l’Ukraine : un "non-sens historique", selon l’historienne, GEO, 21/03/2022
(6) Joukovsky, Histoire de l’Ukraine, des origines à nos jours, 2005
(7) Daubenton, Ukraine, l’indépendance à tout prix 2014
(8) Sokoloff, La puissance pauvre, une histoire de la Russie de 1815 à nos jours,1996
(9) de Tinguy, op cit
(10) Joukovsky, op cit
(11) CA n°320
(12) Vardanyan, La Russie de Vladimir Poutine et l’intégration économique de l’espace postsoviétique, 2013, Études arméniennes contemporaines
(13) Daubenton, op cit
(14) Goujon, La Révolution orange en Ukraine : enquête sur une mobilisation postsoviétique, Critique internationale 2005/2 (n°27), p.109-126
(15) Gille-Belova, L’usage de la référence révolutionnaire : les interprétations de la « Révolution orange » en Ukraine, Siècles. Cahiers du CHEC, n°27
(16) Fragments sur les temps présents, Le Conspirationnisme dans la Russie contemporaine, 23/03/2018
(17) LaPresse.ca, Les cinq ans de la Révolution orange dans l’indifférence, 22/11/2009
(18) Le monde (site), Guerre en Ukraine : comment l’OTAN s’est élargie en Europe de l’Est 12/03/2022
(19) Cahiers Sens public, 2014/1-2 (n° 17-18), p. 111-124, La politique étrangère de l’Ukraine avant et après Euromaidan 
(20) The Conversation, Les deux visages de l’extrême droite ukrainienne, 8/06/2021
(21) Perspective Monde, L’extrême droite en Ukraine : gains et recul 28/03/2017
(22) Le Rubicon, Ukraine : Le choc de la guerre, 2022

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