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Editorial CA 332

Y’a de quoi être grognon !

mardi 11 juillet 2023, par Courant Alternatif


Côté emmerdes, on est plutôt bien servis. La publication du décret de dissolution du « groupement de fait » des Soulèvements de la Terre (SDT) en conseil des ministres le 21 juin, combinée à l’arrestation par les flics (anti-)terroristes de militants soupçonnés d’être impliqué dans les sabotages de l’usine Lafarge du 10 décembre 2022 et de militants proches des SDT la veille de la dissolution se présentent à nous comme un cauchemar éveillé. L’État montre les muscles, terrorise, et annonce une fois de plus la couleur contre ceux qui s’organisent contre son ordre capitaliste mortifère.

Cette annonce montre que contrairement à l’Église, dont il est séparé depuis 1905, l’État est comme cul et chemise avec la FNSEA, qui a activement promu la dissolution auprès du ministère de l’agriculture. Arnaud Rousseau, son président, menaçait, dans le cas contraire, de « ne plus pouvoir tenir ses troupes ». Sans dissolution « on aurait tout cassé » auraient dit certains responsables du syndicat patronal après les actions anti-maraîchage industriel à Saint-Colomban. Comme quoi on peut reprocher une banderole « Tout cramer » à des écolos en manif, mais quand on est l’état-major du productivisme agricole, on peut assumer d’être un casseur. À quand un black bloc de latifundiaires ventrus ?

« Aucune cause ne justifie les agissements particulièrement nombreux et violents », lit-on dans le décret. Ils devraient y réfléchir à deux fois avant d’envoyer l’armée ou la police ! Et pour justifier la dissolution, celui-ci mentionne, comme déjà la note des services de renseignement sur les SDT avant lui : l’agrégation de militants radicaux, y compris étrangers (et les fameux « MM. X et Y », issus de la ZAD de NDDL, « particulièrement connus et suivis des services de renseignement pour leur caractère violent et déterminé »), l’écho de leurs appels à actions directes de sabotage, l’habilité de leur communication, la filiation avec des « théoriciens » (en citant le diabolique livre « Comment saboter un pipeline » comme s’il s’agissait d’un manuel, et sans citer son auteur Andreas Malm), le fait d’assumer de refuser la manif promenade, de se démarquer des « habitudes des militants écologistes de manifester à visage découvert » (sic !) et de promouvoir les dispositifs de protection contre la police ou des bonnes pratiques en cas d’interpellation.

En voilà un beau tableau ! Revendiquons nous aussi avec fierté d’appartenir à ce courant politique qui assume de recourir à l’action directe contre les infrastructures du désastre, de diffuser des pratiques de défense collective, de défendre l’internationalisme de nos luttes ! Nous n’avons pas besoin de guide occulte pour défendre cet héritage. Ces pratiques, à la croisée de l’anarchisme et de l’écologie radicale, nous ne sommes ni les premiers ni les derniers à les utiliser. Bon courage pour dissoudre la résistance à votre monde de merde et toute la solidarité qui s’y manifeste !

Autant de répression montre que la bourgeoisie commence à se lasser d’être emmerdée à chaque projet d’aménagement du territoire qu’elle essaie de nous imposer. Pour faire du fric, il faut du flic. L’attirail juridique actuel de la dissolution, hérité d’une loi de 1936 dirigée contre les milices fascistes, permet de dissoudre tout groupement qui, notamment « provoque à des agissements violents à l’encontre des biens »… Définition bien vague. Doit-on dissoudre la CGT et la CFDT, qui appellent à des manifs lors desquelles des biens sont dégradés ? L’historique des dissolutions depuis la loi de 1936 montre comment la vision de la défense des biens est celle des effets d’annonce du moment. L’État n’est qu’une bande d’hommes armés qui fonde le droit sur la défense de ses intérêts et de leurs poteaux bourges qui les ont placés à sa tête.

Comme une mauvaise nouvelle vient rarement seule, le gouvernement relance le projet de loi asile et immigration. Hasard macabre du calendrier, cette annonce tombe au moment d’un meurtre au CRA de Vincennes. M., migrant, meurt tabassé par 15 flics le 26 mai. Cette loi, objet d’un feuilleton depuis son annonce à l’automne 2022, a deux volets : facilitation des expulsions et régularisation associées à des « métiers en tension ». On nous dit que sa version finale dépend des tiraillements entre « l’aile humaniste de la majorité » (dont on apprend l’existence !) et les LR pour « adoucir » ou « durcir » le texte. Mais quel que soit le dosage c’est toujours faire la part belle à la rhétorique dégueulasse de stigmatisation des prolétaires les plus récemment immigrés, les considérer comme une variable d’ajustement pour patrons avides du BTP, de l’agriculture ou de la restauration, et les maintenir dans le déni de droits le plus total pour être sûrs de les payer le moins cher possible.

Alors que les structures d’examen des dossiers et les CADA sont débordés, on accélère les procédures d’expulsion en faisant passer les demandes d’asile devant un juge unique plutôt que par la collégialité de la Cour nationale du droit d’asile. Quand il y a 108 millions de déplacé·es de force de par le monde en 2022 et que l’effet combiné des guerres impérialistes, des dictatures amies du pouvoir et du changement climatique menacent des territoires gigantesques, c’est un mouroir planétaire que les bourgeoisies impérialistes construisent à leurs frontières.

Quelle hypocrisie que cette loi alors que les économistes bourgeois s’inquiètent du vieillissement de la population française et de la disponibilité de la main d’œuvre. Quelle hypocrisie quand on sait que durcir les lois n’empêchera jamais l’exode, c’est seulement un moyen de réduire une partie de la population à des conditions proches de l’esclavage. Les migrants syriens, afghans, africains, n’ont pas, contrairement à nos amis ukrainiens, la géopolitique avec eux, mais ce sont bien les puissances impérialistes qui sont responsables des maux qui les obligent à fuir (dictatures, réchauffement climatique, pillage de leurs richesses…). Ce sera par un rapport de forces avec le pouvoir que nous imposerons la solidarité concrète avec tous les prolétaires, sans aucune distinction.

Mais gardons le pessimisme pour des jours meilleurs, et arrêtons ici la liste des mauvaises nouvelles (en passant outre la loi anti-squat, la surveillance généralisée et la future loi anti-casseurs). Car il nous faut nous réjouir des quelques victoires que la période porte parfois. Les ouvrières de Vertbaudet, en grève pendant 82 jours, ont gagné face à un patronat de guerre, à la répression des gros bras et des CRS, au sexisme… À la clé pour ces SMICardes, qui ont trouvé là une dignité et une force collective, des augmentations de salaire et des embauches. Ce n’est pas la révolution, mais ça fait du bien de voir le patronat textile du Nord ravaler un peu de sa morgue. La clé du succès ? Une grève déterminée, la solidarité de la part des soutiens extérieurs, le contrôle de la grève par l’assemblée générale des grévistes, et une bagarre médiatique et politique remportée. En somme, comme le dit la chanson : « En bande organisée, personne peut nous canaliser ! »

C’est une leçon à méditer pour tous les mouvements en cours et à venir, que ce soit sur les salaires, les régularisations, contre la répression, contre les projets d’aménagement du territoire... Organisés à la base, sans chef, en cherchant toujours l’extension de la lutte, sa radicalisation et sa politisation, les prolétaires peuvent remporter des victoires et inverser la vapeur, sans que les partis ou syndicats collabos ne viennent faire les vautours des luttes pour quelques postes ou quelques miettes.

Groupe Île-de-France de l’OCL
23 juin 2023

Depuis l’écriture de cet éditorial, plusieurs camarades et des responsables syndicaux et associatifs ont été arrêtés en représailles à la manifestation de Sainte Soline, un jeune homme a été abattu à Nanterre, déclenchant des émeutes. Et nous ne savons pas comment la série va continuer entre maintenant et le moment où vous aurez le journal entre les mains...

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