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CA 332 été 2023

Le projet Lyon-Turin va-t-il finir par dérailler ?

lundi 31 juillet 2023, par Courant Alternatif

Le projet de TGV Lyon-Turin a beau être l’un des plus vieux et monstrueux des « grands projets inutiles et imposés » du pays, il peine depuis toujours à alerter les consciences françaises. Alors que de l’autre côté de la frontière, le même projet a mobilisé activement contre lui la population du val de Suze pendant deux décennies tout en créant, sous le célèbre slogan « No TAV », un abcès de fixation pour les contestations radicales qui a réussi à diviser jusqu’aux forces gouvernementales, (notamment sous le gouvernement Conte de 2018), qui s’appuyait sur une coalition entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue du Nord, en France les opposants au projet, mobilisés depuis 1991, se sont longtemps heurtés à un mur de communication adverse ou d’indifférence. Un mur que la force d’attraction de la lutte italienne n’a pas sérieusement entamé, les « No TAV » de France se souciant surtout de relayer celle-ci (1).
Et pourtant... Contre ce projet, les arguments pèsent lourd, très lourd, et ceux qui les avancent parfois aussi : les Ponts et Chaussées en 1998, l’Inspection des finances en 2003 plaidaient pour une suspension du projet, la Cour des comptes en 2012 dénonçait un coût excessif pesant sur les finances publiques et en 2020 son augmentation de 85 %.


Rappelons-les donc brièvement, ces arguments (2). 1° Le TGV ferait gagner tout au plus une heure de temps sur l’actuel trajet, est-ce si indispensable ? 2° Si c’est le fret ferroviaire qu’il s’agit de promouvoir, la ligne existante, actuellement exploitée à 20 % de sa capacité, peut tout à fait répondre aux besoins ; 3° Les prévisions avancées de croissance du fret ferroviaire transalpin ne se sont pas vérifiées – elles stagnent depuis 1994 (3,2 millions de tonnes en 2017 contre les 16 millions prévus) –, la désindustrialisation des deux côtés de la frontière ayant fait son œuvre ; sans compter que rien n’a été fait en France pour donner la priorité au rail sur la route, malgré tous les discours tenus en haut lieu. 4° Le coût global du projet, estimé à 26 milliards d’euros par la Cour des comptes en 2010, est astronomique, sans commune mesure avec les avantages attendus (3) ; et son financement ne peut que faire grossir significativement la dette de l’Etat au moment où celle-ci est censée tout faire pour maigrir (4). 5° A tout cela il faut ajouter les dévastations environnementales que provoquera (provoque déjà) le creusement des 260 km de galeries (57,5 km pour le tunnel de base) prévus au programme : des milliers d’hectares de terres agricoles artificialisés pour la mise en place des chantiers et l’entreposage de millions de mètres cubes de gravats arrachés à la montagne, des forêts défrichées, des sources d’eau captées taries, et une émission supplémentaire de CO2 qui ne se verrait compensée qu’au bout de vingt à cinquante ans...

Alors comment expliquer que le projet ait résisté et continue à progresser sur le terrain, même lentement ? Son inscription dans un plan européen de promotion du rail transalpin (inscrit dans des traités internationaux), puis, après coup, sa prétention à encourager le fret ferroviaire, expliquent en bonne partie les tergiversations des écologistes patentés et sa défense par les syndicats de cheminots, CGT en tête. Et comme suivre les dossiers de près, à tous les échelons décisionnaires, demande motivation et acharnement, on s’en tient le plus souvent à des choix idéologiques.
Du coup, les opposants, regroupés au sein d’une large Coordination – dont fait notamment partie l’association Vivre et agir en Maurienne (VAM) – ont donc bien du mal à faire entendre leur voix. D’autant qu’au nom de la convergence des luttes et du nécessaire consensus, des relais possibles comme les associations environnementales ou Nuit debout en 2016 ont renoncé à porter le débat.
Pourtant, au fil du temps, les opposants ont fini par marquer des points : EELV a abandonné son soutien au projet en 2012, SUD Rail a rejoint les opposants en 2016, défendant un projet alternatif de modernisation de la ligne Dijon-Modane avec plate-forme de fret à Ambérieu – option à laquelle Elisabeth Borne a elle-même accordé sa faveur en février dernier (sans toutefois enterrer le projet de tunnel, repoussé à... 2045).
Alors, qui sont ceux qui poussent encore à la roue ? Les multinationales du BTP qui devraient assurer le creusement des tunnels ? Pas sûr, elles sont déjà fort occupées sur d’autres chantiers d’ampleur comme ceux du Grand Paris. Certains élus de poids, plutôt – avec à leur tête Laurent Wauquiez, président LR du conseil régional depuis 2016 – qui, par pure visée électoraliste, continuent à manœuvrer, profitant d’alliances électorales à gauche qui interdisent aux partis concernés de mettre leurs désaccords sur la place publique. Et bon nombre d’élus municipaux, prêts à profiter de l’argent distribué par TELT (Tunnel européen Lyon-Turin), la société franco-italienne chargée depuis 2015 de réaliser le projet avec l’argent de l’Etat et accessoirement, dans le cadre de la « démarche grand chantier », de gérer les dossiers de subventions – moyen, déjà bien rodé sur le nucléaire, d’acheter le consentement des élus locaux et de la population. Et puis certains technocrates de haut rang, tel Hubert du Mesnil : ancien président de RFF, où il a œuvré à la privatisation du rail, puis de Lyon-Turin ferroviaire (ancêtre de TELT chargé des études préalables), il est désormais président à la fois de TELT (à capitaux publics) et... de l’Institut de la gestion déléguée, qui gère les partenariats public-privé (PPP), pour les infrastructures.... Or les PPP, oubliés dans le rapport Spinetta de 2018 sur l’état du système ferroviaire français…, c’est le moyen de s’affranchir discrètement des règles institutionnelles, surtout quand la justice tarde à sanctionner les conflits d’intérêts ou trucages d’appels d’offres. En revanche, elle se montre expéditive contre les opposants (47 militants « no TAV » ont été condamnés par le tribunal de Turin à des peines de prison ferme en 2015). Exemple : en saucissonnant le projet de tunnel de base, toujours sans financement assuré, en plusieurs plus petits projets, ils ont réussi à faire démarrer certains chantiers. Ainsi progresse la politique du fait accompli.

Et les Mauriennais dans tout ça ? La faible mobilisation de la population locale interroge elle aussi. Mais elle ne doit pas nous étonner : la Maurienne est depuis bien longtemps un espace soumis aux besoins d’un système productif décidé et organisé ailleurs. Dès le début du XXe siècle, ses multiples capacités hydroélectriques lui ont valu de devenir « la vallée de l’aluminium ». Six usines polluantes et de multiples barrages et conduites forcées ont ainsi marqué durablement le paysage de leur empreinte. Parallèlement, elle est devenue l’une des grandes voies permettant de franchir sur roues les Alpes et la frontière – dès 1871 avec l’ouverture du tunnel ferroviaire du Fréjus, puis un siècle plus tard, en 1980, avec celle du tunnel routier – ainsi que la porte d’entrée vers plusieurs des grandes stations de sport d’hiver. Cette adaptation aux besoins du « développement » capitaliste puis touristique n’a guère rencontré d’oppositions. L’industrialisation de la vallée avait permis d’intégrer sans douleur des populations montagnardes disposées à abandonner une vie particulièrement rude et sobre pour les garanties du salariat ; et lorsque, dans les années 1980-90, la concentration et la concurrence mondialisées ont fait disparaître la majorité des usines et des emplois industriels – mais pas les cicatrices inscrites dans l’environnement – le départ des jeunes à la recherche d’emplois stables et qualifiés que la vallée n’offrait plus a laissé sur une place une population vieillissante et conservatrice, ayant profité des bienfaits du « progrès ». Ce dont témoigne un vote toujours très majoritairement de droite. L’arrivée d’une autoroute (ouverte en 2000) venant s’ajouter à la route nationale et la voie ferrée, mangeant par endroits tout ce qui restait d’espace libre en fond de vallée, puis l’inévitable multiplication des passages de camions qui s’est ensuivie (5), ont bien rencontré quelques oppositions, mais un argument de taille est venu alors jouer en faveur du projet : le recours au train et au fret ferroviaire n’était-elle pas la solution ? Sans oublier, bien sûr, les fameux emplois que tout grand chantier peut faire miroiter... pour un temps.

Mais les choses semblent pourtant évoluer. Outre la prise de conscience générale des dégâts du changement climatique déjà tangibles, les premières colères contre l’emprise catastrophique des chantiers ouverts et surtout le surgissement d’une problématique nouvelle, celle de l’eau – autour des 27 km de tunnel déjà creusés, le tarissement des sources est déjà une réalité – suscitent l’inquiétude et la mobilisation des habitants des localités touchées, et réveillent les plus écologistes de la gauche parlementaire (6). Par ailleurs, le consensus officiel des élus locaux est en train de s’effriter : en témoignent de récentes prises de position publiques de maires contre le projet (7) et le nombre dérisoire de personnes venues répondre à l’appel à manifester en sa faveur le 16 juillet à Saint-Jean. Par contraste, la forte participation à la manifestation et la rencontre des 17-18 juillet, organisée en Maurienne par VAM et les Soulèvements de la Terre avec de multiples soutiens, a donné aux opposants le sentiment d’avoir marqué un point décisif. Certes, la majorité des 3000 à 5000 participants venait d’ailleurs, et notamment d’Italie. Certes, ni leur nombre ni la richesse des arguments exposés en détail lors de ces journées n’auront suffi à entamer l’emprise sur les esprits mauriennais du discours des pro-Lyon-Turin, systématiquement relayé par le seul quotidien local, Le Dauphiné libéré : comme tous les grands médias, celui-ci a surtout alimenté la peur et le discrédit en reprenant le discours du pouvoir sur l’extrémisme et la violence des manifestants. Pourtant, cet apport de sang frais à la lutte change la donne, lui offrant enfin un écho national et la dimension transfrontalière qui manquait jusque-là aux « No TAV ». On peut donc se dire que, malgré le mur de propagande, malgré le défaitisme alimenté par l’avancée des chantiers, le rapport de forces commence peut-être à basculer du côté du non. A condition de ne pas lâcher le morceau...

Nicole T.

Notes

(1) La « grande marche No TAV » de 2018 entre Lyon et le val de Suze n’a pas brillé par sa capacité à toucher la population locale.
(2) Pour plus de détails, consulter les sites lyonturin.eu ou https://vamaurienne.ovh/ ou encore les livres de Daniel Ibanez, Trafics en tous genres et Lyon-Turin, les réseaux déraillent (Tim Buctu éd., 2014 et 2015).
(3) Chaque kilomètre de galerie avalera autant d’argent public que la construction d’un hôpital de 60.000 m2, signale Daniel Ibanez. 57 km = 57 hôpitaux manquants...
(4) Le financement est assuré à 40 % par des subventions européennes (d’où la logique des politiciens locaux : il y a du fric de l’Europe, ramassons tout ce qu’on peut), mais à condition que le financement des 60 % manquants (25 % pour la France) soit garanti.
(5) Et ça ne va pas s’arranger : la décision officielle, toute récente, de transformer la galerie de secours du tunnel routier, décidée en 2007, en voie nouvelle va permettre la séparation des deux sens de circulation.
(6) La Nupes vient enfin d’ouvrir une commission d’enquête parlementaire informelle sur le projet.
(7) Voir notamment le texte signé par « des dizaines d’élus » locaux et nationaux (entre autres), exigeant l’arrêt du projet et la réorientation du financement vers la ligne ferroviaire existante : https://reporterre.net/Des-dizaines...

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2 Messages

  • Sabotage (ou « désarmement ») contre la LGV Lyon-Turin

    Dans la nuit du 29 au 30 août, 5 engins ont été incendiés sur le chantier du Train à Grande Vitesse de Modane. Les travaux devaient débuter ce lundi 31 juillet sur cette portion, mais ont été repoussés de plusieurs semaines. Les engins visés auraient dû servir à percer 200 mètres de tunnel afin de créer une piste de contournement pour les poids lourds se rendant sur le site du chantier.

    Un article de la presse locale et un commentaire sur le site des No TAV du Val Susa.

    L’hypothèse criminelle privilégiée après l’incendie de cinq engins sur un chantier du Lyon-Turin

    Publié le 31/07/2023 à 17h07 / Écrit par Margot Desmas et Candice Antiga

    France 3 Région / Auvergne-Rhône-Alpes

    Des engins de chantier ont été la cible d’un incendie volontaire samedi soir sur un site de creusement du tunnel Lyon-Turin. La compagnie en charge de l’ouvrage fait savoir qu’elle engagera "les actions judiciaires nécessaires" pour identifier les auteurs.

    Cinq engins de chantier ont été dégradés par un incendie volontaire samedi 29 juillet à Modane, en Savoie. Une quinzaine de sapeurs-pompiers ont été mobilisés vers 23 heures sur les lieux du sinistre, un site de la compagnie publique franco-italienne Telt chargée de construire la ligne ferroviaire Lyon-Turin.

    Des détonations provenant de l’explosion des pneus des engins ont été entendues. L’origine volontaire de l’incendie ne ferait aucun doute au vu des premiers éléments, a-t-on appris auprès de la compagnie de gendarmerie de Saint-Jean-de-Maurienne, en charge de l’enquête. Quatre points de départ de feu ont été identifiés sur des palettes en bois disposées sous les véhicules incendiés.

    Les travaux devaient débuter ce lundi sur cette portion, mais ont été repoussés de plusieurs semaines. Les engins visés auraient dû servir à percer 200 mètres de tunnel afin de créer une piste de contournement pour les poids lourds se rendant sur le site du chantier. Une enquête a été ouverte par le parquet d’Albertville.

    "C’est mettre à mal l’existence de Modane et de Fourneaux qui vont coexister avec les poids lourds pendant encore quelques mois alors que la finalité, c’était de nous éviter cela", regrette le maire (PS) de Fourneaux, François Chemin, alors que quelque 11 000 voitures et 300 camions transitent chaque jour sur les routes de l’agglomération. "Je ne comprends pas qu’on puisse en arriver là", ajoute le maire (DVG) de Modane, Jean-Claude Raffin, indiquant que les dommages sont estimés entre "1 et 2 millions" d’euros.

    Un acte "non revendiqué"

    "Je condamne avec la plus grande fermeté les dégradations commises contre le chantier du Lyon-Turin. Un acte injustifiable et dangereux", a déclaré sur Twitter (rebaptisé "X") le ministre des Transports Clément Beaune, ajoutant que l’enquête "déterminera les responsables et permettra de les sanctionner".

    De son côté, l’entreprise Telt "condamne fermement les dégradations commises cette nuit", parlant d’un "acte de malveillance non revendiqué". "Telt et les entreprises œuvrant sur ce chantier apporteront tout leur concours à l’enquête de gendarmerie et engageront les actions judiciaires nécessaires", fait-elle savoir également sur Twitter.

    L’incident est survenu alors que les opposants italiens au Lyon-Turin, les No Tav, organisaient de l’autre côté de la frontière un festival pour protester contre le chantier. Acun lien ne serait établi à ce stade.

    Une autre manifestation d’ampleur s’est déroulée en juin dans la vallée de la Maurienne à l’appel d’une dizaine d’organisations dont les Soulèvements de la Terre, depuis dissous sur décision du gouvernement. Plusieurs milliers de personnes avaient pris part à la manifestation marquée par une brève occupation de l’autoroute A43 et des échauffourées.

    La liaison ferroviaire Lyon-Turin, qui passera par un tunnel de 57,5 km entre Saint-Jean-de-Maurienne et Suse (Italie), est contestée depuis de nombreuses années par certains habitants, rejoints par des élus mais aussi des militants écologistes. La ligne doit entrer en service en 2032.

    https://france3-regions.francetvinf...

    ************

    Chantier TAV de Modane : 5 engins incendiés

    Nous apprenons par la presse que des machines du chantier Telt à Modane ont pris feu pendant la nuit.

    Il y a ceux qui parlent d’un attentat, comme les journaux italiens et transalpins, en essayant d’emblée d’inclure une action de ce genre dans un récit terroriste.

    En délimitant immédiatement le champ, ils disqualifient et criminalisent des mouvements qui se battent pour la défense des territoires et pour une éthique écologiste. Ce n’est pas un hasard si en France on sait bien qu’un mouvement comme les Soulèvements de la Terre a dû faire face à une lourde accusation d’écoterrorisme, néologisme brandi par le gouvernement Macron, et au décret de dissolution subséquent qui a rendu de facto "illégale" la possibilité de construire un réseau entre les multiples luttes environnementales présentes sur le territoire de l’hexagone. Une dynamique qui va de pair avec la criminalisation systématique du mouvement No Tav sous nos latitudes.

    Les véhicules qui prennent feu peuvent être le résultat du manque absolu de sécurité sur les chantiers, ce qui, nous le savons, est un fait bien connu sur les grands chantiers de Telt. Cela peut être aussi un geste de la part de No Tav français pour exprimer leur opposition aux travaux.

    Ce n’est certainement pas nous qui voulons déterminer l’origine de ce qui s’est passé. Mais ce qui s’est passé ne peut que nous donner la mesure de la signification de ces chantiers dangereux, écocides et nuisibles pour les territoires et leurs habitants. Ainsi que la dimension des luttes qui ont la nécessité et le potentiel de se croiser et de concevoir ensemble un avenir durable et juste pour tous et toutes.

    https://www.notav.info/post/cantier...

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    • Le projet Lyon-Turin va-t-il finir par dérailler ? / Suite 9 août 2023 14:19, par luttes et infos

      Emilio Scalzo est libéré, mais le Val de Susa est plus que jamais en état de siège

      04 août 2023 - Daniela Bezzi (pressenza.com/it)

      Huit mois de prison avec sursis : c’est la sentence qui a conclu hier, 3 août, au Tribunal de Gap en France, le pénible procédure judiciaire qu’a subi pendant plus de deux ans Emilio Scalzo, activiste No Border et aussi NoTav, figure très appréciée et populaire du Val di Susa. Une affaire que ce journal a suivie de près depuis le début - depuis cette arrestation honteuse qui a eu lieu dans le plus pur style "chilien" le 15 septembre 2021, sans aucun mandat, sans même une convocation préalablement adressé à ses avocats, en recourant à un véritable guet-apens, avec quatre personnes qui l’ont menotté en plein jour et l’ont emmené. Quelques heures plus tard, on a découvert qu’Emilio faisait l’objet d’un mandat d’arrêt européen, ne pouvant faire l’objet d’aucun appel[1].

      Le chef d’inculpation est loin d’être anodin : « violences aggravées contre un fonctionnaire », lors d’une manifestation de protestation qui avait éclaté quelques mois plus tôt (15 mai 2021) entre Clavière et le Montgenèvre, en réaction à l’expulsion du refuge d’hébergement autogéré pour migrants de la Casa Cantoniera à Oulx.

      À cette occasion, les gendarmes, déployés sur les sentiers de montagne pour empêcher les intrusions sur les terres "françaises", avaient lourdement attaqué les manifestants à l’aide de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes.

      Emilio, qui souffrait depuis quelque temps de graves problèmes de genou, s’était défendu contre l’agression d’un des gendarmes qui lui avait d’abord lancé une grenade lacrymogène, puis s’était élancé sur lui, bien décidé à le frapper avec sa matraque.

      De cette brève échauffourée, qu’Emilio Scalzo a toujours qualifiée de légitime défense, le gendarme (de quarante-cinq ans son cadet) s’était sorti avec une fracture du bras. L’accusation (et une énorme demande de dommages et intérêts) était aggravée par un pronostic de 45 jours et l’impossibilité d’accéder à des grades supérieurs dans sa carrière. Mais ce n’est pas tout : lors de la première et unique audience début juin (dont nous avons rendu compte ici), le procureur s’est senti obligé de présenter les résultats d’une certaine expertise psychiatrique, selon laquelle le « préjudiciable Scalzo » était atteint de « pulsions mégalomaniaques » qui le rendaient incapable de « sentiments d’empathie »... Lui qui, précisément, a toujours été en première ligne sur tous les fronts possibles et qui, depuis 2017, s’est souvent engagé, même la nuit, pour faciliter le passage, parfois clandestin, des migrants qui défient de plus en plus la mort sur la route des Alpes !

      L’acte d’accusation détaillé auquel l’avocat de la défense d’Emilio Scalzo, le jeune et bien préparé Matteo Bonaglia, avait pu s’opposer au cours de cette seule audience, sur la base des photos et des vidéos produites par les policiers eux-mêmes impliqués dans la manifestation, en insistant particulièrement sur les raisons de la légitime défense : le gendarme n’avait aucune raison de s’en prendre à ce manifestant âgé, manifestement inoffensif alors qu’il était assis devant cette masure à mi-hauteur de la colline, le genou douloureux. En conséquence que quoi, la fracture du bras ne pouvait être que la conséquence de l’agression délibérée que le gendarme avait perpétrée à l’accusé et non l’inverse.

      Les réquisitions du procureur, à l’issue de cette même longue audience, avaient été d’un an d’emprisonnement, assorti d’une interdiction de séjour en France de cinq ans - et indépendamment de cela, le juge avait le pouvoir de décider d’une peine de zéro à un maximum de sept ans. C’est pourquoi la sentence d’hier, qui rend en fait à Emilio Scalzo sa totale liberté de mouvement, non seulement en Italie mais aussi en France, a été accueillie avec un immense soulagement et enthousiasme par ses camarades et les membres de sa famille, présents hier au Tribunal de Gap aux côtés d’Emilio - et par ceux, nombreux, qui attendaient des nouvelles sur les différents réseaux sociaux.

      « Avec l’air mauvais qui souffle en ce moment, on ne peut que se réjouir, compte tenu de l’impunité réelle dont bénéficient de plus en plus les forces de police en France malgré leur exercice de la violence la plus inouïe, et de la dimension de vengeance qui aurait pu influer sur la sentence des juges de Gap », ont commenté de nombreuses personnes présentes.

      « Je prends acte de la sentence, je sais très bien qu’elle aurait pu être pire... mais comme je l’ai déjà dit et comme je ne cesserai de le clamer, je n’ai agressé personne et d’ailleurs l’agressé c’est moi. Et s’il est vrai que la légitime défense n’est pas un crime, un verdict conforme à la justice aurait été un acquittement total », a répété Emilio Scalzo devant les caméras.

      Pendant ce temps, dans la vallée de Susa...

      Affaire conclue ? Espérons qu’il en soit ainsi, mais déjà quelques heures plus tard, sur le chemin du retour de Gap à Bussoleno, certaines des voitures des camarades qui avaient voulu être au rassemblement devant le tribunal hier matin ont été arrêtées à ce qui ne devrait plus être une frontière, pour contrôle et photocopie de documents, etc. selon le scénario d’intimidation habituel.

      Et ce qui est pire, moins de trois jours après la fin du Festival (cette année très réussie, comme nous l’avons déjà dit) de l’Alta Felicità[2], voici que le Val di Susa est à nouveau le théâtre de la répression de Alta Intensità.

      Dans les mêmes heures où l’on se mettait en mouvement pour rejoindre Gap hier matin, une rafale de nouvelles s’abat sur les téléphones portables qui peu après allaient faire les titres dans les habituels médias : sur l’arrestation de l’activiste Giorgio Rossetto (pour violation d’une mesure répressive de "Surveillance Spéciale" qui l’oblige à rester en permanence à Bussoleno)[3], et au sujet des perquisitions menées simultanément dans tous les Presidi [NdT : lieux de rassemblement/occupation temporaire, de vigie et de rencontres], de San Didero aux Mulini, et bien sûr à Venaus, où beaucoup étaient encore présents pour travailler au démontage du Festival qui vient de se conclure pour restituer les terrains prêtés à leurs propriétaires.[4]

      « Notav, perquisitions dans le Val di Susa : bouteilles de gaz pendant les attaques sur les chantiers » (La Stampa) avec des photos représentant des baguettes en bois très simples, une tenaille très commune, différents types de cordages, des pièces de quincaillerie, bref des outils de travail, les restes de ce qui a été utilisé pour installer le camping.

      Idem pour La Repubblica, sur les différents JT des TV régionales, etc.

      « Représailles à Bassa Felicità ». C’est la réplique du Mouvement de la chaîne NoTav.info. « Des perquisitions visant, décret en main, à retrouver les outils utilisés lors des marches du 30 juillet vers les lieux de dévastation (...) ont réveillé la poignée de militants encore sous les tentes qui se reposaient en vue d’une nouvelle journée de démontage (...) toutes et tous soumis aux contrôles d’identité. Ils ont passé au crible les conteneurs, le camp du rassemblement, les cuisines et, malheureusement, aussi la cabane à outils de Fulvio, restée intacte depuis sa mort, d’où ils ont sorti des cutters poussiéreux et d’autres matériaux (...) Représailles de ceux qui avaient essayé par tous les moyens d’empêcher le Festival, en intimidant d’abord le maire avec de fausses accusations et des discours alarmistes inutiles... ». Après les trois brefs jours pendant lesquels la plaine de Venaus a été le théâtre d’un autre monde possible avec le beau, très réussi et hautement fréquenté Festival de l’Alta Felicità, qui a attiré des dizaines de milliers de jeunes, de très jeunes et de moins jeunes de toute l’Italie, le siège habituel de la vallée a recommencé. Espérons seulement qu’il soit un peu moins invisible qu’auparavant.

      Le 04 août 2023

      Source : https://www.pressenza.com/it/2023/08/emilio-scalzo-torna-libero-ma-la-val-susa-e-piu-che-mai-sotto-assedio/

      Traduction rapide : J.F.


      Notes de la traduction

      [1] Sur l’arrestation d’Emilio Scalzo en Italie, puis son extradition en France, voir :
      https://lundi.am/Criminalisation-de-la-solidarite-aux-frontieres
      et https://lundi.am/Emilio-Scalzo-extrade-vers-la-France-et-incarcere-pour-son-soutien-aux-migrants

      [2] En référence au TAV, Treno Alta Velocità, pour Train à Grande Vitesse, on pourrait traduire alors en Festival du Grand Bonheur.

      [3] Equivalent d’une assignation à résidence.

      [4] Selon la préfecture de la police de Turin, il aurait enfreint les dispositions de surveillance auxquelles il est soumis. Il aurait notamment été vu en dehors de la Commune de Bussoleno, où il est obligé de résider. C’est bien sûr un prétexte.

      L’arrestation et incarcération de Giorgio Rossetto, militant historique à la fois de l’autonomie turinoise (notamment du Centre Social Askatasuna) et de la lutte NO-TAV, ainsi que les récentes et régulières descentes de police et perquisitions des différents lieux occupés par le mouvement dans la vallée, sont clairement une réponse de l’État italien, via la préfecture de police de Turin, à la poursuite de la lutte contre la Ligne à Grande Vitesse Lyon-Turin, au rassemblement massif de cet été dans le Val di Susa, au Festival et à la manif appelée et assez massivement suivie (avec notamment de nombreux jeunes venus du Climate Social Camp de Turin) le dimanche 30 juillet en direction de deux chantiers, San Didero et Chiomonte. A San Didero quelques pétards, bombe carta (gros pétards artisanaux en papier cartonné) et molotovs ont symboliquement attaqué les barrières protégées par la police pendant qu’à Chiomonte une porte principale a été arrachée à l’aide d’un treuil et des barbelés ont été cisaillées et enlevés sur plusieurs dizaines de mètres.

      Giorgio Rossetto, qui réside dans le Val di Susa depuis une douzaine d’années, a déjà fait plusieurs mois de prison préventive et 2 mois d’arrêts domiciliaires en 2022 dans le cadre de poursuites judiciaires visant une quinzaine de militant.e.s pour « association subversive » puis « association criminelle ».

      • - - - -

      Mise à jour du 06 / 08 / 2023 : Giorgio libéré !

      Bonne nouvelle : Après plusieurs jours de détention, Giorgio a été libéré de prison sur décision du procès en comparution immédiate et retournera à Bussoleno avec l’obligation d’y rester comme l’exige la mesure de "Surveillance Spéciale", condition qui est la sienne d’avant sa détention et ce depuis juin 2023.

      Nous aurons le temps d’entrer dans les détails, mais en attendant, nous voyons confirmé ce que nous avions dit ces derniers jours : l’arrestation de Giorgio n’était rien de plus qu’une énième opération de persécution politique et médiatique, dénuée de substance, de la Préfecture de la police de Turin contre le mouvement No Tav.
      (d’après notav.info)

      Rappelons que ce dispositif de "Surveillance Spéciale", qui vient tout droit de l’arsenal répressif de la période fasciste, prévoit que pendant 3 ans Giorgio voit ses mouvements contrôlés, qu’il ne puisse pas sortir sans autorisation de sa commune de résidence, c’est-à-dire Bussoleno, même pour aller dans un autre pays ou pour retrouver des proches, qu’il a obligation de rentrer chez lui tous les jours à 21 heures et qu’il lui est interdit de fréquenter les autres personnes poursuivies, donc une bonne partie de ses compagnons et compagnes de lutte.

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