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CA 340 mai 2024

« L’attestation », livre de T. Boulakia et N. Mariot

chez Anamosa (septembre 2023)

mardi 21 mai 2024, par Courant Alternatif


Durant 55 jours, du 17 mars au 10 mai 2020, le confinement a interdit les déplacements de la population en France. Ce livre questionne comment cette obéissance s’est imposée au travers de deux axes. Le premier est l’analyse des formes de coercition de l’État. Le second est réservé aux comportements, conformistes ou rebelles, et les enjeux qui les sous-tendent. Sa lecture permet de s’extraire de son vécu personnel et d’avoir une photographie générale de cette période appuyée par beaucoup d’exemples. Nous ne rapportons que les aspects les plus saillants mais l’ouvrage est bien plus riche que ce bref résumé.

Surveiller et punir

La première partie du livre, la plus longue, revient sur la forme du confinement appliqué en France, l’État ayant opté pour des modalités très strictes en comparaison à d’autres pays, notamment par l’interdiction absolue de l’espace public qui ne sera appliquée que rarement ailleurs. Or, aujourd’hui, les études épidémiologiques semblent montrer que cela n’a au mieux eu qu’un effet très faible sur la baisse de la contamination comparativement à des politiques plus souples. Les auteurs questionnent donc les ressorts des différentes politiques et ils constatent que les États les plus coercitifs sont ceux qui ont une présence plus importante des forces de l’ordre : « Il y a une affinité marquée entre confinement et pratiques répressives habituelles ». La France a donc connu une des formes les plus sévères de confinement qui est à relier à ses pratiques répressives usuelles, notamment l’état d’urgence (de novembre 2015 à novembre 2017). Elle va ainsi connaître l’obligation de rester chez soi, avec une pluie de règlements locaux encore plus restrictifs qui vont s’ajouter aux règles nationales. Le nouveau régime juridique imposé a transformé toute personne présente dans l’espace public comme potentiellement contrevenante. Toute sortie obligeait à remplir sur « l’honneur » une auto-attestation justifiant le motif. Cette attestation « matérialise le double jeu de la contrainte et de l’obéissance… Est-ce que j’ai ma fiche ? Est-elle bien remplie ? Est-ce que je dépasse les limites ? Est-ce que je risque un contrôle ? ». Les personnes devenaient de façon « perverse » les agents de leur assujettissement, « transformant chacun en gendarme de soi-même ». L’accès à l’espace public était régulé par l’État et ses relais. 100 000 forces de l’ordre furent mobilisées qui n’avaient plus grand-chose d’autre à faire que de réprimer des contrevenants, aidées d’auxiliaires (garde-chasse, garde forestier… et même des chasseurs). Il y aura 21 millions contrôles et plus de 1 million de verbalisations arbitraires car toute personne se trouvant dehors était a priori soupçonnée d’infraction (amende pour n’avoir acheté qu’une seule baguette de pain, pour s’être posé sur un banc, pour utiliser un vélo pour ses courses, pour être sortir en tong, …). Ce fut « un dispositif disciplinaire… pour surveiller et punir » s’appuyant sur tout l’arsenal disponible (des drones aux patrouilles en bateaux ou hélicoptères). Cette répression toucha particulièrement les territoires les plus pauvres et les plus immigrés, avec une sur-verbalisation dans les quartiers populaires (« matraquage financier des jeunes hommes des "quartier" »).

Le vécu

La seconde partie discute des différentes attitudes lors du confinement. Les auteurs se penchent sur les logiques de l’obéissance et nous ne reprenons que quelques-unes de leurs analyses très intéressantes. Ils rappellent que la situation répressive interdisait d’organiser une contestation collective dans l’espace public. En dehors de contestations publiques rarissimes (tous les médias et organisations politiques ont globalement relayé la nécessité de ce confinement de façon acritique), les personnes ont dû « bricoler » des stratégies individuelles. L’absence de protestations publiques ne doit donc pas être comprise comme un marqueur de consentement car il y a eu des formes discrètes de contestation (comme les chants aux fenêtres dénonçant le gouvernement). Une fraction des personnes a fréquemment contourné les règles (truquant sur les attestations, sortant au-delà de 1 km…). Une autre fraction de la population a respecté scrupuleusement les règles imposées dans la continuité du respect de l’ordre social. Par ailleurs, une partie de la population semble être restée cloîtrée chez elle… et le profil sociologique ne renvoie pas à des personnes âgées. Ce qui explique ce cloisonnement renvoie au capital culturel et politique. Le caractère peu clair des exceptions permettant les sorties, leurs modifications fréquentes, semblent avoir interdit à ces personnes d’appréhender de façon sereine les possibilités qui s’offraient à elles et n’ont donc pas eu recours à ce que le droit leur autorisait. Il y a donc clairement une fracture sociale dans les différentes stratégies adoptées, notamment entre les hommes et les femmes. Les femmes seront prises en tenaille entre le travail (conséquent de la segmentation genrée du marché du travail) et les activités domestiques. De plus, la police du foyer imposée par des hommes fait que « le confinement est devenu un instrument supplémentaire pour reprendre la main sur leur conjointe ». Enfin, les auteurs reviennent sur les délations très nombreuses et essaient d’en comprendre les leviers. Le confinement et la promiscuité permanente imposée vont générer une nuisance notamment sonore, « au lieu de dire "mon voisin fait du bruit", on pouvait désormais dire "mon voisin ne respecte pas le confinement" […] Ces dénonciations ne sont pas des émanations d’une participation populaire spontanée aux restrictions, mais font partie des efforts déployés pour se prémunir centre leurs conséquences ».

Conclusion

Ce livre est riche à la fois en comptes rendus de ce qui s’est réellement déroulé durant le confinement et en analyses fines qui vont au-delà des fausses évidences. Néanmoins, bien que les auteurs discutent longuement et de façon pédagogique des contraintes méthodologiques, ils semblent surinterpréter peut-être quelques résultats statistiques. Malgré ce petit bémol mineur, la démarche posée permet d’apporter des indications sur les stratégies différenciées lors du confinement et au final c’est bien plus leurs analyses que les chiffres exhibés qui sont intéressantes.

RV

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